Le concept est prometteur ; l’exposition semble allier un haut degré de (auto-)réflexion à une touche ludique. Sous le titre « A Whole New World », l’artiste anglo-japonais Simon Fujiwara occupe actuellement tout le rez-de-chaussée du Mudam pour y présenter son œuvre des 20 dernières années ainsi que les mécanismes (de marché) du monde de l’art.
Au Mudam, Fujiwara transforme, à travers le personnage de bande dessinée inspiré de Mickey Mouse, en un « Who-Dam » – un jeu de mots qui ne fonctionne de loin pas aussi bien en allemand qu’en anglais, sa langue d’origine, le « Whoseum of Who ».
Lors de la visite de presse, le commissaire de l’exposition, Léon Kruijswijk, a expliqué que ces lieux lui avaient immédiatement rappelé Disneyland. La pièce maîtresse est un grand tableau exposé dans le Grand Hall. Cette œuvre commandée spécialement, intitulée *A whole New World (for Who ?)* (2026), est une réinterprétation du tableau emblématique de Pablo Picasso, *Guernica* (1937) – et pourtant reconnaissable par tous.
Guernica avec des Mickey Mouse
La version de Guernica réalisée par Fujiwara déconcerte par ses déformations ludiques (des souris blessées empilées les unes sur les autres) et fait penser à la bande dessinée « Maus » d’Art Spiegelman. Au regard des événements mondiaux, des images médiatiques surgissent. Dans sa version, nous nous trouverions « le lendemain », a expliqué l’artiste lors d’une visite guidée de l’exposition.
De l’autre côté de cette version de *Guernica*, on retrouve la mascotte Who – the Bear dans des vidéos et des collages. Il apparaît comme une créature mythique mégalomane qui réinvente le musée selon ses visions « ver-queer », en endossant différents rôles – de celui de la directrice à celui des techniques artistiques, en passant par l’architecture du bâtiment lui-même. Les dessins animés sont des compromis, oscillant entre le fantastique et la neutralité de genre, voire la fluidité de genre, explique l’artiste à propos de la forme qu’il a choisie.
Lacan revisité : au stade du miroir des identités queer et commercialisées
Avec malice, Who transforme le Mudam en parc d’attractions. Il livre ainsi « un commentaire ironique sur la pression croissante qui pèse sur l’art, les artistes et les musées, contraints de s’affirmer, de divertir et de rivaliser dans un monde marqué par le capitalisme, le marketing et l’image de marque », peut-on lire dans le texte d’accompagnement.
Devant le café, on bifurque vers la Galerie des Glaces. Si l’on se souvient de la grande rétrospective consacrée à Lacan, certes assez confuse, organisée au Centre Pompidou de Metz (Lacan, l’exposition, 2023-2024), cette salle est une véritable surprise.
Le lien avec Lacan est ici immédiat, puisqu’il y fait directement référence à travers le tableau coloré intitulé *The Mirror Stage* (2009-2013). Une rencontre, durant son enfance, avec un tableau expressionniste abstrait aurait été pour lui, à l’époque, une sorte d’« expérience révélatrice ». C’était le miroir de son moi. Lorsqu’il a vu ce tableau coloré, il a su qu’il voulait devenir artiste et qu’il était peut-être homosexuel.
Sa grande série de photos intitulée « Joanne » (2016-2018) semble tout droit sortie d’un magazine féminin. Il s’y interroge sur ce que signifie « se réapproprier » une image de soi à l’ère des deepfakes à caractère pornographique. Ancienne artiste (et mannequin), Joanne Salley était autrefois la professeure d’arts plastiques de Fujiwara. Elle a fait l’objet d’un scandale dans la presse people lorsque des photos d’elle nue ont été diffusées en ligne sans son consentement.
Obsession culturelle et société du tout-jetable
Derrière, une rangée de livres alignés sur une étagère tapisse le mur : des centaines d’exemplaires de *Cinquante nuances de Grey*, alignés les uns à côté des autres, reflètent la consommation de masse et la société du jetable.
Avec « Fifty Shades Archive » (depuis 2017), Fujiwara entend mettre en lumière les coûts écologiques et sociologiques cachés de cette obsession de masse. Ce roman pop érotique publié en 2011, dont plus de 100 millions d’exemplaires ont été vendus dans le monde, se retrouve souvent dans les magasins d’occasion. En effet, le livre ne peut pas être recyclé en raison d’une substance chimique toxique présente dans sa couverture.
Fujiwara a racheté sans hésiter l’intégralité du stock restant de la boutique Oxfam afin de constituer la plus grande collection au monde d’un ouvrage qui était autrefois incontournable et qui est aujourd’hui tombé dans l’oubli.
La série de peintures murales « Masks » (Merkel 2015-17) présente d’épaisses couches de maquillage à l’aspect naturel et authentique. Fujiwara a délibérément utilisé le maquillage d’Angela Merkel pour montrer comment le pouvoir est dissimulé et/ou consolidé.
« Une icône mondiale » : Anne Frank
Dans l’espace Hop House, Fujiwara explore l’héritage d’Anne Frank en tant que phénomène de masse de la culture pop. Au cours de la visite guidée, l’artiste a expliqué qu’il se demandait comment elle avait pu devenir « un symbole d’innocence » et « un symbole de tragédie ».
C’est sa commercialisation qui l’intéressait. Après une visite à la Maison d’Anne Frank à Amsterdam, Fujiwara a acheté dans la boutique du musée une maquette en carton du bâtiment à l’échelle 1:60. « Le fait qu’un lieu historique aussi important soit disponible (en version réduite) en tant que produit de consommation l’a incité à de ne pas considérer Anne Frank uniquement comme une victime de l’Holocauste, mais aussi comme une icône mondiale dont l’histoire a donné naissance à des films, des pièces de théâtre et des produits dérivés, et qui fait désormais partie d’une vaste industrie culturelle », peut-on lire dans le texte d’accompagnement. C’est ainsi qu’il a reconstitué, dans cette vaste salle, le mur de la chambre d’Anne Frank et expose une tenue de la chanteuse Beyoncé, que l’icône de la pop portait à la Maison d’Anne Frank.
Son œuvre intitulée « Likeness » (Ressemblance, 2018) peut paraître déconcertante. Les visiteurs y découvrent un gros plan sur une statue de cire plus grande que nature représentant Anne Frank, que Fujiwara a découverte après une visite au musée de cire Madame Tussauds de Berlin. La poupée Anne Frank est ici assise à un bureau et écrit dans son journal intime. L’œuvre attire l’attention sur la manière dont « le simple fait de regarder peut devenir un acte intrusif et politiquement chargé », peut-on lire dans le texte d’accompagnement. En effet, l’observation de la figurine, qui se trouve d’ailleurs au Mudam dans une sorte d’enclos, devient un acte plutôt voyeuriste. La question se pose : quelle dimension l’œuvre apporte-t-elle, ou n’est-elle pas elle-même un effet, un doublement issu de la culture pop qu’elle prétend critiquer ?
Dans la série *Syphilis : A conquest* (2020-23), Fujiwara aborde sa propre maladie. Il montre comment les personnes atteintes de syphilis ont été stigmatisées socialement pendant des millénaires et crée, à travers des dessins imaginatifs aux allures d’illustrations, un contre-monde dans lequel il traite la maladie comme une sorte de « distinction d’honneur » qui le rattache, dans une longue tradition, à des artistes tels que Vincent van Gogh ou Paul Gauguin, dont on suppose qu’ils étaient eux aussi atteints de syphilis.
Une réflexion intime et sensible : The way
L’installation *The Way* (2015-26 ; huit images agrandies de style cinématographique), présentée dans une salle du sous-sol (du pavillon Leir), est enfin un hommage à l’acteur porno japonais Koh Masaki, décédé en 2013 à l’âge de 29 ans. Fujiwara a créé cette œuvre après être tombé sur Internet sur des photos intimes montrant Masaki soigné par son partenaire à l’hôpital. Il a retrouvé la dernière scène dans laquelle l’acteur avait joué avant sa mort, dans un film porno. L’artiste s’est concentré sur la scène de l’éjaculation, a extrait plusieurs images fixes de la séquence et les a agrandies. Ces images aux allures fantomatiques sont saisissantes, car elles capturent un moment fugace et extatique – figé entre le mouvement et l’immobilité, la vie et la mort.
L’exposition de Fujiwara est globalement intéressante et donne matière à réflexion. Avec beaucoup d’esprit, il remet en question les images, les phénomènes de la culture pop, les structures de pouvoir ainsi que nos comportements de consommation.
Dans son approche de ses sujets, l’artiste ne fait toutefois pas toujours preuve de la même sensibilité. Alors que Fujiwara aborde par exemple avec délicatesse l’acteur porno japonais Masaki dans son installation *The Way*, il traite l’héritage d’Anne Frank avec un peu moins de sensibilité. Avec *Das Tagebuch* et *Likeness*, il remet très directement en question l’héritage d’Anne Frank, déportée et assassinée pendant la Shoah, en tant que phénomène de masse de la culture pop ; il s’étonne de sa commercialisation et se demande (non sans une certaine envie) comment l’image iconique d’Anne Frank a pu développer une telle puissance (« such a power ») a pu se développer.
Au regard de son interprétation de *Guernica* et de l’espace *The Hope House*, on est confronté à la question suivante : jusqu’où le monde de l’art peut-il aller dans l’autoréflexion avant de basculer dans un mauvais goût flagrant ?
L’exposition « Simon Fujiwara : A Whole New World » est à découvrir au Mudam jusqu’au 23 août. Pour plus d’informations : mudam.com