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Arts plastiques 8 min de lecture

Vive les granges de Schëfflenger !

Protection du patrimoine

Article paru dans Édition juillet 2021
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Partout dans le pays, on entend « allez, finissons-en avec tout ce cirque » ; malgré toutes les protestations de ces nombreux défenseurs privés du patrimoine, soucieux de préserver nos bâtiments historiques, cela ne semble guère aider ni faire la différence.

Mais ce n’est pas seulement regrettable qu’une ancienne « maison de maître » à Lamperbierg ou une « berbère » près de la gare, le soi-disant « Progrès », mais aussi d’autres bâtiments ou dépendances, a priori peu imposants, qui constituent les derniers vestiges de notre passé agricole commun et que nous devrions préserver autant que possible !

C’est ainsi qu’une très belle grange en pierre de Schëffleng risque bientôt de disparaître. Cette imposante grange a été construite, comme à l’époque, au milieu du XIXe – en 1862 – et l’ancienne ferme, avec son double escalier caractéristique, pour former ensemble un ensemble harmonieux. Cette ancienne grange « à caisses » est connue dans tout l’ancien village de Schëffleng et, pour beaucoup de personnes, elle fait partie intégrante de l’image du lieu… Devant la porte se trouve encore aujourd’hui un long abreuvoir en pierre authentique avec sa pompe – qui n’a jamais bougé –, où les chevaux pouvaient s’abreuver, après avoir remonté la foire avec le foin des champs à travers les Fléiwendel jusqu’à l’imposante porte de la grange, qui, avec ses deux battants, devait déjà les accueillir de loin.

Cette ferme est un exemple typique de l’architecture rurale d’autrefois, une ferme comme on en comptait beaucoup ici à la campagne, mais dont il ne reste malheureusement plus grand-chose aujourd’hui. Elles ont été démolies de manière inconsidérée et ont dû céder la place à la spéculation, au profit et à la croyance aveugle dans le progrès. Le « Scheierhaff » de Bieles est devenu un centre sportif et culturel, le « Scheierbierg » de Réimech n’est plus qu’un lieu de prédilection pour les passionnés de vélo, et le« Konsdrëffer Scheier », une « fabrique culturelle » « avant la lettre » disparue depuis longtemps – c’est d’ailleurs Guy Rewenig qui a donné ce nom à l’ancienne maison Schluechthaus d’Esch ! – et où notre écrivain progressiste de l’époque, Roger Manderscheid, s’est associé à d’autres collègues, comme par exemple Fernand Karier, pour faire preuve de créativité littéraire, inspirés par mai 68, et que Marc-Henri Reckinger a « peint » dans un jeu de clair-obscur. À Helleng, dans la grange d’Aloyse Linster, classée « monument national » en 2010, ainsi qu’à bien d’autres endroits du pays, toute une série de jeunes gens y ont passé des semaines, voire des mois, pendant la guerre.

Les granges ont également laissé leur empreinte sur notre région et sont ancrées dans notre langue. C’est ainsi qu’on parle encore aujourd’hui, du moins jusqu’à présent, des anciens hangars qui brûlent bien, du « Kuel(e)scheier », celle de Consdorf, mais aussi celle qui se trouve entre deux rochers près du Bësch, des « Rennscheieren », et de celles qui saluent de leur porte ou qui sont tout simplement si larges… qu’on dirait une…

Il y a certes des exemples tristes, mais aussi quelques-uns vraiment sympas. Prenons par exemple Eislek à Munzen, où la « Robesscheier » a été transformée en musée interactif avec un café et tout le reste. Là-bas, non seulement l’église, mais aussi la grange sont restées bien en place dans le village. Le « Zéintscheier » de Macher est heureusement également classé. C’est une bonne chose, tout comme à Zëtteg et à « Huemes », où certes la très vieille ferme – maison natale de ma mère – a été conservée en tant que telle, mais où les granges au toit de tuiles rouges ont été rasées pour faire place au « Schoop », où la cour derrière la maison de Kurt a été « lotie » au maximum, et où d’autres dépendances ont été construites juste devant la maison, avec des garages et un parking. Ce n’est que sur une photo de cet autre artiste, Mathias Reckinger, qui peint de manière figurative, que l’on peut voir à quoi ressemblait autrefois la cour, avec ses deux hauts puits devant. Sur ce site, « le Monument » a certes été préservé, mais l’ensemble du site est tout de même défiguré, car il a été morcelé, c’est-à-dire fragmenté.

Dans ses dessins critiques, Roger Manderscheid avait d’ailleurs déjà attiré l’attention, dès le début des années 80, sur cette triste tendance à la fragmentation de notre paysage par des grillages et des barrières, et la situation allait s’aggraver bien plus qu’il ne l’avait laissé entendre, car les soi-disants « gabillons » (piquets et piquets de renfort fixés au treillis métallique pour stabiliser les talus) n’avaient pas encore été inventés à l’époque, ni n’étaient à la mode. C’est là que les successeurs de Georges Calteux à Zëtteg ont réussi « tout juste » à trouver ce compromis, pour le moins médiocre. Face à la rentabilité, la sentimentalité n’a pas grand-chose à dire ailleurs non plus, comme ici à Schëffleng. Là aussi, seule cette maison historique – si tant est qu’elle le soit – doit être conservée, tandis que les granges seront démolies. À cet endroit, un centre commercial moderne devrait voir le jour, comprenant notamment des médecins et des étudiants, espérons-le plus esthétique que cet affreux cube minuscule, avec une banque à l’intérieur, juste en face de la rue… !

Dans son remarquable ouvrage en trois volumes – « Lëtzebuerger Bauerenhaus » 1, 2 et 3, publiés chez Kremer-Muller et Phi en un tirage de 4 500 exemplaires, a rencontré un vif succès et est depuis longtemps épuisé¹, Georges Calteux avait déjà souligné, il y a une bonne vingtaine d’années, l’importance de la préservation de l’ensemble de notre patrimoine rural, y compris les dépendances typiques construites autour des fermes. Il y a quelques jours à peine, il a une nouvelle fois attiré l’attention de la presse sur les récentes hérésies architecturales à Beeler, au-dessus de Weiswampech, où des promoteurs s’emploient à ruiner définitivement le cachet du village.

Dans le troisième volume, intitulé Luxembourg Houses in America, Calteux évoque l’histoire d’une grange de ce type, construite en 1872 par des émigrants originaires du village de Simmer dans leur nouvelle patrie, dans le style typiquement luxembourgeois. Sur le site où elle se trouvait, dans le Wisconsin, elle a malheureusement dû céder la place et a été condamnée. Grâce à l’aide financière et matérielle de 182 anciens Luxembourgeois, elle a ensuite été démontée et reconstruite à dix « miles » de là, au prix de nombreux efforts… Cette grange historique abrite aujourd’hui un musée luxembourgeois et un « centre culturel ».

Le jour de Noël dernier, la vitrine de Kassen était grande ouverte et magnifiquement décorée, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, par les fleuristes du magasin d’en face, avec des branches de sapin. Cette année, pendant la semaine de Pâques et jusqu’à Pâques, la boutique a de nouveau été ouverte et magnifiquement décorée par le fleuriste d’en face, qui a pu rester sur place jusqu’à la « date fatidique ». Elle agit comme un aimant et attire littéralement les passants, dès qu’ils ont jeté un coup d’œil depuis le trottoir vers son intérieur illuminé. Une fois à l’intérieur, on a les yeux qui s’écarquillent comme des joues de Ginz, quand on lève la tête vers le plafond, à une bonne vingtaine de mètres de hauteur, et qu’on aperçoit au-dessus de soi cette imposante charpente aux épaisses poutres. Le sol est recouvert d’un « tapis uni » de tableaux, et on a l’impression d’être dans une crèche géante.

En empruntant un petit passage, on arrive alors à la maison d’habitation, avec son magnifique couloir carrelé, ses petites pièces chaleureuses et ses hauts plafonds blancs ornés de stuc. Ici, on pouvait encore, jusqu’à présent, dans une ambiance chaleureuse qui faisait naître un peu de joie, admirer et acheter des cadeaux de Noël, des fleurs, des paillettes et des strass, ou encore des maisons de Pâques et des petits bonbons. Pour finir, on pouvait humer le parfum de ces bouquets de pivoines rouge-rose et se réjouir en pensée de l’arrivée du printemps qui s’annonçait enfin.

Cette maison et ses annexes datent d’une époque antérieure à la création de la fonderie Metze, à l’endroit même où est aujourd’hui prévu l’immense « Quartier Uelzecht » aux allures futuristes. Ce serait formidable de pouvoir revaloriser l’ensemble de ce complexe et d’en faire cette fois-ci un véritable « Centre culturel » à part entière. De cette manière, le lien entre le passé agricole du village, en passant par la longue et intense période d’industrialisation à partir de 1871, jusqu’à l’urbanisation des friches de l’ancienne fonderie, serait mis en valeur de manière intéressante, si l’on s’en donnait la peine…

1 Une réédition par Georges Calteux, ancien directeur de « Sites et Monuments », de ce « best-seller » est prévue. Comme l’auteur nous l’a révélé, ces ouvrages devraient paraître à nouveau chez Éditions Phi dans une version plus compacte et un format plus petit, avec des couvertures « durables », d’ici un ou deux ans.