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Arts plastiques 7 min de lecture

Des œuvres telles que « Les membres fantômes »

« Phantom Limbs » est le titre de la première exposition personnelle de Hisae Ikenaga à l'Escher Konschthal. En parcourant l'exposition, on découvre un univers aux multiples facettes : un jeu plein d'humour avec les formes et la matière.

Article paru dans Édition juin 2024
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Son dernier ouvrage : Black Artichoke I-II-III © Christof Weber

Ses œuvres jouent avec la perception. L’exposition « Phantom Limbs », aux multiples facettes et qui s’étend sur trois salles, présente une trentaine d’œuvres de petit format de l’artiste Hisae Ikenaga, née au Mexique et travaillant en Espagne et au Luxembourg. Il s’agit d’études sur les matériaux et les formes réalisées au cours des 15 dernières années, actuellement exposées à la Konschthal d’Esch dans le cadre de l’exposition organisée par Charlotte Masse.

Ikenaga a travaillé sur cette exposition pendant près d’un an. C’est lors d’une résidence d’artiste à la Bridderhaus qu’ont vu le jour ses premières ébauches, comme ces petits vases en argile découpés qui, à l’instar d’un musée archéologique, ne sautent aux yeux qu’à la fin de la visite de l’exposition.

Le titre qui donne son nom à l’exposition, « Phantom Limbs », trouve son origine dans le domaine médical et décrit la sensation que l’on éprouve lorsqu’un membre amputé semble encore, d’une certaine manière, relié au corps. En jouant sur l’accumulation et le collage de formes tantôt abstraites, tantôt reconnaissables, les œuvres d’Ikenaga incitent à imaginer de nouvelles utilisations pour leurs propriétés esthétiques et mécaniques supposées prédéterminées.

Charlotte Masse, qui avait déjà organisé l’exposition de Tina Gillen à la Konschthal, connaît parfaitement les lieux. Elles ont ainsi examiné ensemble les œuvres d’art afin de déterminer comment adapter l’exposition à l’espace, explique la commissaire d’exposition en parcourant l’exposition. L’une des idées de la Konschthal est de remettre en question, à travers chaque exposition individuelle, l’architecture de l’ancien magasin de meubles d’Esch, l’Espace Lavandier. Le duo y parvient de manière fascinante. Chaque salle révèle ainsi une facette différente de leurs œuvres d’art, et pourtant celles-ci s’imbriquent les unes dans les autres, les transitions entre les salles étant fluides.

On peut ainsi pénétrer dans un petit espace traversé de tubes en acier inoxydable. « Ici, j’ai utilisé des tubes, mais en les courbant et en les faisant traverser tout l’espace, de sorte qu’ils interagissent véritablement avec l’architecture », explique Hisae Ikenaga. Les tubes en acier inoxydable rappellent les garde-corps d’un hôpital ou d’un espace public. À mi-chemin entre le mobilier et l’architecture, ils nous aident à nous déplacer dans les pièces. L’installation a été spécialement réalisée en acier inoxydable pour l’exposition à la Konschthal.

Au début de la visite, les visiteurs découvrent des œuvres issues de sa série « Subtle Oblivion » ainsi que des installations. Il s’agit de structures composées de tubes d’acier et de bois, auxquelles sont suspendus, comme par hasard, des objets du quotidien tels qu’une clé, un parapluie, un collier de chien ou une serviette. Non seulement ces meubles semblent avoir perdu leur fonction d’origine, mais ils semblent également posséder une troisième dimension et pouvoir se déplier.

Le manifeste surréaliste d’André Breton vient immédiatement à l’esprit : « Je crois à la future dissolution de ces états apparemment si opposés que sont le rêve et la réalité, dans une sorte de réalité absolue, si l’on peut dire : la surréalité. »

« Comme j’aime travailler avec des objets déjà transformés et les réorganiser, je suis naturellement influencé par le surréalisme et le dadaïsme – notamment parce que j’apprécie leur côté ironique. J’aime rire des agencements et des situations qui semblent à première vue contradictoires », explique Ikenaga. « Ce qui m’intéresse, c’est de raconter une nouvelle histoire autour d’une pièce exposée. »

Mais des influences issues du design, notamment du mobilier et des objets, se sont également immiscées. En effet, presque tout ce qui nous entoure est étroitement lié à sa fabrication et à l’économie des objets… Il est curieux de constater qu’ils n’ont pas toujours de sens sur le plan esthétique. « En fin de compte, c’est ainsi : si le design ne peut pas s’intégrer dans une chaîne de production ou s’il ne s’adapte pas à une production rapide, la forme est tout simplement modifiée », fait remarquer Ikenaga « Cela fait plus de 20 ans que je travaille sur des objets du quotidien. Ces objets et notre rapport à eux m’intéressent », explique l’artiste. Enquêter sur leurs origines, découvrir pourquoi ils ont précisément ces formes, voilà ce qui la motive.

Depuis longtemps, Ikenaga travaille le bois, transformant les matériaux et leurs formes afin de les dépouiller de leur fonction initiale. « Plus tard, j’ai commencé à travailler avec des tubes métalliques, en les associant à d’autres meubles dotés, par exemple, d’une surface en plastique », explique l’artiste, qui fait ici référence à sa série Subtle Oblivion. Certains des matériaux utilisés sont très bon marché, elle en achète même certains chez Ikea.

Dans cette série, des meubles s’assemblent pour former une sculpture à la frontière entre l’art et le design. L’artiste collectionne, transforme et combine ainsi des objets issus du monde de l’industrie ainsi que des objets du quotidien pour créer des compositions hybrides aux significations ambivalentes. Bon nombre de ces arrangements rappellent le décor du Bauhaus.

C’est déjà au Mexique qu’elle a commencé à explorer les différentes façons de modifier la structure des objets. Il en résulte des constructions hybrides qui interpellent étrangement la perception du spectateur. Ikenaga prend plaisir à redéfinir complètement la fonction des objets : elle y accroche un vêtement, transformant ainsi une sculpture apparemment dépourvue de fonction en un objet du quotidien, et dote ainsi ses installations d’un commentaire ironique.

« C’est comme si je transformais le quotidien en art, puis cet art à nouveau en quotidien. J’aime aussi réfléchir au rythme effréné de nos vies et aux choix qui en découlent. Nous percevons les objets et y laissons quelque chose », explique Ikenaga.

La pièce suivante ressemble à un laboratoire d’expérimentation. On y trouve de nombreuses miniatures et pièces détachées qu’elle a collectionnées : des récipients gradués, des violettes en verre ou du fromage, du beurre, une pâte feuilletée déployée en céramique… C’est un mélange entre un laboratoire, une cuisine et – avec ces petits éléments en céramique – une maison de poupées. Pour certains, cela ressemble même à un espace où l’on met des animaux dans l’alcool pour les conserver.

Selon la commissaire d’exposition Masse, ce regroupement permet de mettre en valeur son travail sur différents matériaux. « Il s’agit d’une installation sur laquelle j’ai travaillé pendant deux ans. Je l’ai présentée dans de nombreux lieux et elle est axée sur la manière dont on manipule la céramique, dont on travaille ce matériau. Mais on y trouve également de nombreux ustensiles de cuisine », explique Ikenaga. Ici, les visiteuses et visiteurs peuvent comprendre précisément comment les formes prennent vie. « Les ustensiles de cuisine et le processus de fabrication de la céramique se ressemblent », explique Ikenaga, en citant par exemple la machine à mélanger le ciment et la machine à pâtes.

Dans la dernière salle, des œuvres en céramique découpées sont littéralement mises en valeur sur leur socle. La présentation et l’atmosphère de cette pièce semblent avoir été minutieusement mises en scène : « On a vraiment l’impression d’être dans un musée archéologique », explique Charlotte Masse, qui a délibérément conçu cette ambiance.

Avec « Black Artichoke I-II-III » (2024), Ikenaga bouscule les conventions de la poterie traditionnelle en privant ses objets de leur fonction de récipient pour en faire des objets d’étude. Dans la salle, protégées par un rideau blanc, se trouvent trois grandes cruches en argile noires découpées. Ce sont des objets archéologiques qui ont été découpés ; un travail manuel très difficile. Les trois cruches en terre cuite découpées dévoilent ainsi leur structure interne, à l’instar d’artichauts. En découpant ces cruches, l’artiste les prive également de leur fonction d’origine : une autre manière de créer du nouveau.

Par des absences ciblées, l’artiste fait appel à notre mémoire collective des objets et de leurs histoires, tout en déconstruisant les attributs habituels ou courants qui leur sont associés, afin de leur conférer une dimension qui dépasse l’esthétique du quotidien.

L’exposition témoigne de la collaboration étroite et mûrement réfléchie entre la commissaire d’exposition et l’artiste. « Phantom Limbs » est une rétrospective impressionnante qui met en lumière la diversité de l’œuvre d’Ikenaga et produit un effet saisissant dans les locaux de l’ancien magasin de meubles.

L’exposition


L’exposition « Phantom Limbs » de Hisae Ikenaga, organisée
par Charlotte Masse, est encore visible jusqu’au 25 août 2024
à la Konschthal.