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Arts plastiques 5 min de lecture

Des squelettes dans le placard

Le musée des Beaux-Arts de Nancy met en lumière les aspects moins reluisants de l'histoire des musées

Article paru dans Édition octobre 2024
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« Ceux qui détiennent le pouvoir sont les héritiers de tous ceux qui ont jamais triomphé », estimait Walter Benjamin. « Le butin est, comme cela a toujours été le cas, emporté dans le cortège triomphal. On les qualifie de biens culturels », notait le philosophe en 1940, alors qu’il fuyait les nazis : « Il n’y a jamais de document de la culture qui ne soit en même temps un document de la barbarie. » On ne peut « envisager sans horreur » l’origine et la transmission des œuvres d’art et des pièces de musée. À Nancy, l’essai de Benjamin « Sur la notion d’histoire » sert justement de fil conducteur à une petite exposition au titre provocateur : « Faut-il incendier les musées ? ».

Alors que notre quotidien est de plus en plus submergé d’images de toutes sortes, les musées d’art proposent de plus en plus de textes à lire : des explications et des études complètes sur la recherche de provenance, des documents d’archives sur l’histoire des collections et des dossiers sur le contexte des œuvres exposées. À Nancy, le Musée des Beaux-Arts, en collaboration avec le Musée Lorrain, présente depuis deux ans, dans une salle qui lui est dédiée, des expositions dites « Dossier, chacune consacrée à une « relecture critique et contextuelle des collections » et visant à ouvrir une « réflexion sur l’historiographie et ses appropriations politiques ». L’exposition actuelle vise à mettre en lumière la fonction des musées en tant qu’« instrument de domination » : différentes « formes de violence et d’asymétrie du pouvoir » y sont abordées à travers les exemples de la Révolution française, du colonialisme au XIXe siècle et de l’occupation allemande de la France pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le musée des Beaux-Arts de Nancy a largement profité de la barbarie et du vandalisme qui ont suivi la Révolution de 1789. À l’époque, les institutions ecclésiastiques, la cour royale et de nombreux nobles avaient d’abord été expropriés en France, puis les troupes françaises avaient saccagé l’Europe. C’est avec ce butin que fut fondé à Paris le « Musée central des arts ». Lorsque les salles du palais du Louvre ne suffirent plus, les biens spoliés furent répartis dans tout le pays : en 1801, quinze grands musées à « vocation encyclopédique et universelle » furent inaugurés, parmi lesquels figurait le Musée des Beaux-Arts de Nancy. C’est grâce à des biens volés aux monastères que la capitale lorraine a par exemple acquis une précieuse coupe en forme de globe réalisée par l’orfèvre zurichois Abraham Gessner.

L’archéologue et érudit Quatremère de Quincy s’était déjà élevé contre ces pillages dès 1796 : lorsqu’on arrache une œuvre d’art à son contexte d’origine, celle-ci perd sa vie, son âme, son sens. Aucune nation, pas même la France, ne devrait s’approprier sans autre le patrimoine culturel de l’humanité et le revendiquer pour elle seule. Ces remontrances n’ont toutefois pas empêché ses compatriotes de s’emparer, en Belgique et en Italie, de plusieurs tableaux de Rubens et de Barocci, qui comptent encore aujourd’hui parmi les œuvres majeures de la collection de Nancy. Les demandes de restitution émanant de Malines et de Pesaro ont jusqu’à présent été tout simplement ignorées.

La restitution des biens culturels africains a en revanche connu un regain d’intérêt ces derniers temps. L’exposition présente des extraits de « Les statues meurent aussi », un documentaire d’Alain Resnais et Chris Marker datant de 1953 : le fait que les sculptures africaines soient exposées à Paris non pas au Louvre, mais au Musée d’anthropologie, serait un scandale ; d’une manière générale, les musées occidentaux ne seraient que des cimetières pour l’art traditionnel africain. En raison de sa position anticolonialiste, ce film a été interdit par la censure en France jusqu’en 1964. Il sera projeté dans son intégralité le 7 novembre au Musée d’art.

Au cinéma Caméo de Nancy, trois soirées de projection et de débat consacrées à l’art spolié par les nazis seront organisées jusqu’en février 2025, en parallèle de l’exposition. En France, pendant la Seconde Guerre mondiale, le maréchal du Reich Hermann Göring, en particulier, s’était largement approprié, pour sa collection privée, les biens des Juifs, des francs-maçons et des opposants, avec le soutien du régime de Vichy. Avant d’être acheminé vers l’Allemagne, le butin de Göring avait été entreposé à Paris, au Jeu de Paume. Le tableau attribué à Georges de La Tour, intitulé « Le Souffleur à la pipe », a pu être récupéré après la guerre et ramené à Nancy. À ce jour, cependant, plus de 2 000 œuvres d’art attendent encore dans les musées nationaux français d’être restituées à leurs propriétaires légitimes ou à leurs héritiers.

L’exposition n’aborde pas le rôle des musées dans les conflits et tensions culturels actuels. Qui décide aujourd’hui de reléguer au dépôt les œuvres d’art impopulaires, de la manière de traiter les vestiges des peuples autochtones ou de l’utilisation des astérisques de genre dans les textes d’accompagnement ? En tout cas, les musées n’ont jamais été des lieux neutres, loin des guerres et des idéologies.

L’exposition « Récits décoloniaux. Faut-il brûler les musées ? »
est encore à l’affiche jusqu’au 1er juin 2025 au Musée des Beaux-Arts de Nancy :
musee-des-beaux-arts.nancy.fr