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Arts plastiques 8 min de lecture

Au-delà de la vidéo (d’art)

« Five Hours, Fifty Days, Fifty Years » présente l'œuvre subtile de David Claerbout, l'un des artistes belges contemporains les plus importants. Une rétrospective exceptionnelle.

Article paru dans Édition octobre 2025
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L’art vidéo peut lasser ; au théâtre notamment, ce médium et ses effets semblent avoir fait leur temps. Une exposition consacrée à l’art vidéo ne retient donc pas forcément l’attention, mais l’œuvre de l’artiste belge David Claerbout passe tout simplement outre – et ce, avec un effet vraiment saisissant.

Claerbout lui-même ne se considère pas du tout comme un artiste vidéo, mais parle de « devoir tout déconstruire » (magazine Monopol du 10 octobre 2025). Dans son œuvre, il explore le temps, explique l’artiste, qui évolue depuis quatre décennies à la croisée de la photographie et du cinéma.

Né en 1969 à Courtrai, Claerbout vit et travaille à Anvers. Depuis l’obtention de son diplôme au Nationaal hoger Instituut voor schone Kunsten, il développe une approche autoréflexive de la production, de la présentation et de la perception des images. Son intérêt pour l’humain dans la technologie et inversement traverse l’ensemble de son œuvre et marque ses images, ses films, ses installations et ses dessins. L’approche fondamentale de Claerbout, près d’un siècle après que Walter Benjamin, dans *L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique* (1936), porte sur la manière dont l’homme perçoit les images et selon quel enchaînement – prédéterminé ou non – celles-ci structurent sa réalité.

Pièce maîtresse de l’exposition :   « The woodcarver and the forest » (2025)

Sa première grande exposition personnelle au Luxembourg, intitulée « Five Hours, Fifty Days, Fifty Years », offre un aperçu complet de l’œuvre de Claerbout et présente aussi bien ses premières œuvres que ses travaux récents. Cette exposition impressionnante, organisée par Christian Mosar, avec Ory Dessau en tant que commissaire invitée et assistée par Charlotte Masse, s’étend actuellement sur l’ensemble des locaux de la Konschthal.

Sa nouvelle œuvre cinématographique, *The woodcarver and the forest* (2025), est présentée au deuxième étage de l’Escher Konschthal, où elle constitue la pièce maîtresse de l’exposition. Il s’agit d’une installation vidéo qui aborde la progression implacable d’une abatteuse, déguisée en scène de méditation paisible et agréable, programmée pour durer plusieurs années.

Au cours de cette période, la forêt qui entoure la villa néo-brutaliste du sculpteur sur bois est progressivement défrichée, car les arbres sont nécessaires à la fabrication des objets en bois. Mais le décor que Claerbout nous présente n’est pas un panorama sombre, mais une expérience sensorielle esthétiquement enivrante. Les spectateurs et spectatrices peuvent s’affaler sur des coussins posés à même le sol et, paradoxalement, s’immerger dans la déforestation en suivant le travail contemplatif du sculpteur sur bois. L’observation revêt ainsi elle-même un caractère contemplatif ; on ne sait pas exactement quelle période est observée.

Dès le rez-de-chaussée, on constate que les œuvres de Claerbout jouent habilement avec les illusions sensorielles.

Image, non-image, image brûlée : Wildfire (2019-2020)

C’est le cas notamment dans *Wildfire* (2019-2020), un enregistrement en 3D qui reconstitue un plan-séquence à travers une prairie située en bordure d’une forêt, entre les arbres qui y poussent. D’un seul coup, la scène se transforme en un événement silencieux et infernal : un incendie ravage la forêt et détruit tout sous les flammes et les nuages de fumée qui s’élèvent vers le ciel.

Le mouvement simulé de la caméra n’est pas interrompu par l’incendie, ce qui montre clairement qu’aucune caméra réelle ni aucun photographe n’ont participé à la réalisation du film. L’absence de facteur humain physique correspond au contenu – une situation où toute vie a été anéantie – ainsi qu’à l’aspect inanimé et non sensoriel de la technologie numérique utilisée pour réaliser la vidéo.

Avec « Wildfire », Claerbout réinterprète la caméra et présente ainsi son univers de la « Dark Optics ». Bien que les feux de forêt se déclarent généralement de manière spontanée, il ne s’agit pas de simples catastrophes naturelles, mais de la conséquence d’une série de réactions en chaîne accélérées par les activités humaines. « Le feu dans *Wildfire* est à la fois une image et une non-image, une image brûlée », explique le conservateur Ory Dessau. En effet, ici, la lumière n’est pas utilisée comme vecteur d’une information visuelle reflétée, mais comme objet et image en soi.

Là où les animaux peuvent à nouveau être des animaux : The pure necessity (2016)

Au premier étage, les visiteurs peuvent s’allonger sur des coussins posés à même le sol et se plonger dans *Le Livre de la jungle*. – Là encore, il s’agit d’une illusion d’optique ! En effet, avec *The pure necessity* (2016), Claerbout a certes puisé dans le langage visuel du *Livre de la jungle* (film Disney de 1967, inspiré du livre de Rudyard Kipling de 1894), mais il l’a fortement détourné. À proprement parler, son œuvre ne reprend pas le langage visuel de Disney, mais le « restaure » en quelque sorte.

Le personnage principal, Mowgli, n’apparaît plus dans son œuvre. À la place, les animaux semblent revenir à leur nature première et peuvent, après avoir joué leur rôle dans le film de Disney, redevenir eux-mêmes. Lents et apathiques, tels des fonctionnaires effectuant les mêmes gestes depuis trente ans, ils évoluent dans un univers de jungle qui semble presque vide sans la bande-son enjouée de Disney. Est-ce cela, la vraie vie ?

Hommage à Truffaut :   The Close (2022)

La vidéo *The Close*, présentée au premier étage de la Konschthal, rend hommage au film noir, et plus particulièrement à Truffaut. Le titre de l’œuvre évoque une impasse, une situation sans issue. S’inspirant en partie des films symphoniques urbains du début du XXe siècle et du cinéma néoréaliste des années 1940, cette œuvre s’appuie sur des archives datant des années 1920 et sur leur reconstruction en 3D.

En y regardant de plus près, la tête d’un garçon semble se rapprocher de plus en plus du spectateur et se transforme progressivement, jusqu’à paraître étrangement détachée de la réalité.

Cette œuvre illustre parfaitement la technique de Claerbout, qui consiste à effectuer progressivement un gros plan, puis à zoomer et dézoomer. Dans *The Close*, il se concentre sur la silhouette d’un enfant et conclut l’œuvre par un plan urbain spatialisé, ce qui rappelle la scène finale du film culte de François Truffaut, *Les 400 coups*. Dans la dernière séquence, Antoine s’enfuit du foyer d’éducation où il a été placé et court jusqu’à atteindre la plage. Alors qu’il arrive au bord de l’eau, il se retourne une dernière fois et son regard se fige dans une image figée pour l’éternité.

Albert Speer mis hors jeu :   Olympia (2016)

Au dernier étage de la Konschthal, le film « Olympia » [La désintégration en temps réel du stade olympique de Berlin en ruines sur une période de mille ans] est particulièrement impressionnant. Cette œuvre est une reconstitution assistée par ordinateur du stade olympique de Berlin, conçu à l’époque par Werner March pour les Jeux olympiques de 1936 à Berlin. Claerbout présente une image en temps réel du bâtiment sans recourir à une caméra, mais en exploitant des données relatives aux conditions météorologiques, à la luminosité et à l’état de la végétation sur place, le tout programmé pour durer mille ans et se dérouler sans interruption, même lorsque l’œuvre n’est pas présentée.

L’idée selon laquelle les Jeux olympiques devraient durer mille ans est une allusion au « Reich millénaire » des nazis allemands. La virtualisation de l’édifice, qui repose sur des données en temps réel entremêlant vérité et faux, réalité et fiction, renvoie ainsi à la finalité nazie fondamentale de ce bâtiment. « Ainsi, Olympia s’avère être un rituel purificateur, un scénario préprogrammé selon lequel l’édifice doit rester vide et inanimé, et ce pendant une durée équivalente à celle de la durée de vie alors envisagée pour le « Troisième Reich », afin d’exorciser les démons nazis de l’édifice », explique Ori Dessau dans le volume d’accompagnement très instructif*.

Le quotidien d’une femme de ménage : Sunrise (2009)

Le film « Sunrise » touche avant tout parce qu’il rend compte avec une grande sensibilité esthétique du quotidien d’une ouvrière. Tôt le matin, alors qu’il fait encore nuit dehors, une employée de maison prépare la maison pour une nouvelle journée. Dès qu’elle a terminé son travail, elle quitte la maison encore endormie, allume une cigarette, ferme la porte et s’éloigne à vélo. Au son de la « Vocalise » de Rachmaninov, elle plonge dans la lumière du matin.

La caméra s’appuie sur le fonctionnalisme de l’architecture pour « saisir » la chorégraphie des mouvements des domestiques entre les surfaces et les lignes ; une forme qui, selon Claerbout, domine toute la première partie du film.

« Cette exposition est une expérience, et je suis tout à fait conscient que cette expérience peut aussi échouer », a déclaré Claerbout dans une interview accordée au magazine d’art Monopol (10 octobre 2025).

La première exposition personnelle de Claerbout au Luxembourg s’avère être une expérience réussie.

Dans un monde d’images scintillantes, qui, à travers les selfies, recherche l’immédiateté pour affirmer : « Je suis là », dans une existence supposée univoque et en quelque sorte hors du temps, l’exposition consacrée à David Claerbout à la Konschthal apporte néanmoins un contrepoint technique. Ta vision du monde n’existe ni comme le résultat linéaire d’une succession logique, ni comme une expérience immédiate sans condition préalable.

L’exposition