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Arts plastiques 6 min de lecture

Que l’Allemagne sombre !

La Neue Nationalgalerie de Berlin rend actuellement hommage à Christoph Schlingensief, artiste, cinéaste et metteur en scène de théâtre et d'opéra. Un hommage à un provocateur

Article paru dans Édition août 2025
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Le metteur en scène Christoph Schlingensief savait provoquer avec une précision infaillible. Il mettait surtout les conservateurs hors d’eux, déconstruisait la fierté nationale allemande et faisait généralement mouche avec ses vidéos, ses mises en scène et ses installations : un traître à la patrie dont les actions artistiques étaient aussi inventives que controversées. Ses actions étaient toujours audacieuses et, la plupart du temps, sans prétention, contrairement à celles de certains metteurs en scène contemporains comme Milo Rau.

L’installation de Schlingensief intitulée « Ausländer raus ! », un conteneur en forme de cage qu’il avait installé au centre-ville de Vienne au tournant du millénaire, reste inoubliable. Cette action est aujourd’hui documentée dans un film (Foreigners Out ! Schlingensief’s Container. 2001. Autriche. Réalisation : Paul Poet) et est exposée au MoMA

S’inspirant du concept de l’émission de téléréalité « Big Brother » et afin de dénoncer le programme politique xénophobe des partis autrichiens, Schlingensief a installé à Vienne un conteneur dans lequel un groupe d’immigrés a été entassé. Les événements qui se déroulaient dans le conteneur étaient retransmis en direct à la télévision autrichienne, et les téléspectateurs pouvaient voter pour désigner la personne qu’ils aimaient le moins, afin de l’éliminer de l’émission – et de leur pays : une action participative visant à faire prendre conscience aux Autrichiens, de manière très concrète, de leur propre xénophobie.

Lors de la Biennale d’art de Venise en 2011, Schlingensief a transformé sans autre le pavillon allemand – dont l’architecture monumentale et fascisante avait déjà incité de nombreux artistes à tenter de la déconstruire ou de la détourner – en une « église de la peur », ce qui lui a valu le Lion d’or. « Egomania » remplaçait à juste titre « Germania » sur le pavillon allemand.

La fin du XXe siècle a été marquée par un glissement vers la droite en Allemagne ; des centres d’accueil pour demandeurs d’asile ont pris feu… ce qui a poussé Schlingensief à aborder la question de la résurgence de la fierté nationale dans le contexte du passé fasciste du pays. Son dernier acte, avant de succomber à un cancer, s’est déroulé dans le désert de Namibie, où il a fait résonner une dernière fois la musique de Wagner à travers les vestiges du colonialisme allemand.

En 1999, Schlingensief (1960-2010) a été invité à New York par le MoMA PS1 et a mis en scène, près de la Statue de la Liberté, l’action « Deutschland versenken » (Coulons l’Allemagne). La date symbolique choisie délibérément pour cette action, le 9 novembre 1999, se voulait une référence à des événements historiques majeurs en Allemagne, tels que la Nuit de cristal (1938), la Révolution de novembre et la chute du mur de Berlin.

Schlingensief a réalisé une performance rituelle ou, selon ses propres termes, plutôt une « action », au cours de laquelle il s’est agenouillé devant la Statue de la Liberté, rappelant ainsi le célèbre geste historique de l’ancien chancelier allemand Willy Brandt à Varsovie. Il a ensuite jeté dans l’Hudson une urne contenant les « cendres symboliques de l’Allemagne » ainsi qu’une valise remplie de 99 objets du quotidien allemands, marquant ainsi, peu avant le passage au nouveau millénaire, la fin symbolique de l’Allemagne.

Grâce au don de son épouse, Aino Laberenz, qui gère la succession de Christoph Schlingensief, l’œuvre *Deutschland versenken* fait désormais partie de manière permanente de la collection de la Neue Nationalgalerie. Dans le cadre de la nouvelle présentation de la collection intitulée « Épreuve de force. L’art entre politique et société. La collection de la Nationalgalerie 1945-2000 », celle-ci consacre actuellement une salle entière à Christoph Schlingensief.

On y voit Schlingensief dans les rues de New York, un panneau à la main. Il se tient tantôt devant le célèbre perron du Metropolitan Museum of Art, tantôt à Times Square, tantôt devant le Goethe-Institut de New York.

Cette œuvre s’inscrit dans le cadre de son projet plus vaste intitulé « Deutschlandsuche ’99 », dont les premières étapes consistaient en une tournée théâtrale de six semaines à travers différentes villes allemandes. Avec ce projet inspiré de l’opéra wagnérien *L’Anneau du Nibelung*, il cherchait à créer une version moderne de Siegfried, un héros pour une Allemagne réunifiée et mondialisée. Ce faisant, il a rassemblé – sous les traits d’un autre personnage qu’il incarnait – en tant que Siegfried wagnérien et héros d’un pays unifié, des objets représentatifs : au total, 99 objets du quotidien ont été collectés. Ce projet « Deutschlandsuche ’99 » s’est achevé à New York en 1999.

Dans deux entretiens actuellement présentés à la Neue Nationalgalerie, il souligne qu’il souhaitait s’offrir une image. Et désormais, cette idée est improvisée sur scène – dans un geste, dans une allusion. Complétée par notre imagination, nous y reconnaissons l’échec mégalomane, le fracas sans bruit, tout comme sans doute la liberté de ne jamais être compris.

Fidèle à son habitude de provoquer, Schlingensief apparaît dans l’une des vidéos déguisé en juif hassidique, revêtant la tenue des orthodoxes comme un costume, et explique sa fascination en ces termes : contrairement à de nombreux petits-bourgeois allemands, les juifs orthodoxes auraient des règles strictes auxquelles ils se conformeraient. « S’agit-il d’une appropriation provocatrice ? », demande la journaliste. « Non », répond-il, d’autant plus que sa tenue ne respecte manifestement pas les codes des juifs orthodoxes.

On se surprend spontanément à se demander comment Schlingensief aurait interprété et comment il aurait commenté avec ironie les manifestations des militants pro-palestiniens ces derniers jours : « From the river to the sea, they need a therapy ? »

Au final, seuls deux films et deux films d’entretiens présentés à la Neue Nationalgalerie de Berlin mettent en lumière l’action « Deutschland versenken » (« Couler l’Allemagne ») de Christoph Schlingensief (1960-2000), réalisée le 9 novembre 1999 à New York.

Ces vidéos ne montrent qu’une infime partie de son vaste projet « Deutschlandsuche ’99 », mais elles illustrent néanmoins de manière impressionnante l’importance de ce créateur de théâtre, véritable fougueux, par la précision de sa critique. Outre le fait qu’une visite de la nouvelle exposition permanente « Épreuve de force. L’art entre politique et société. Collection de la Galerie nationale 1945-2000 » vaut vraiment le détour, la salle consacrée à Christoph Schlingensief, qui fournit peu de contexte aux visiteurs sur place, mérite également un détour, du moins pour les passionnés de théâtre.