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Arts plastiques 8 min de lecture

3,6 mètres carrés d’espace privé

Une exposition au Neimënster montre comment une architecture créative peut améliorer la situation des sans-abri

Article paru dans Édition décembre 2024
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Avant même que la pandémie de coronavirus ne fasse exploser le nombre de sans-abri dans le monde entier, les étudiants de Daniel Talesnik à l’Université technique de Munich s’étaient penchés, dans le cadre d’un séminaire, sur la question de savoir comment l’architecture pouvait contribuer à résoudre le problème du sans-abrisme. Huit villes – Los Angeles, « capitale » des sans-abri, New York, San Francisco, São Paulo, Mumbai, Moscou, Shanghai et Tokyo – ont ainsi fait l’objet d’une étude approfondie. Des villes bien connues en Europe, qui se caractérisent à la fois par une richesse extrême et une pauvreté extrême.

Le résultat a été l’exposition « Who’s next : Homelessness, Architecture and Cities », qui a d’abord été présentée en 2022 au Musée d’architecture de l’Université technique de Munich et qui est actuellement accueillie à Neimënster à l’invitation de l’organisation humanitaire Inter-Actions et du Luxembourg Center for Architecture (Luca).

À travers des colonnes publicitaires installées dans la cour intérieure de l’abbaye de Neimënster, le récit de l’exposition se déploie en différentes rubriques : terminologie, prix fonciers, marché immobilier ainsi que les aspects juridiques du sans-abrisme dans chaque ville. Un glossaire explique les termes et les mots utilisés.

L’architecte chilien Daniel Talesnik n’hésite pas à employer le terme « encyclopédie ». On a délibérément choisi de ne pas faciliter la tâche au visiteur. « Nous réaffirmons que la question du sans-abrisme relève de la responsabilité des architectes. Afin d’assumer nos responsabilités, de travailler ensemble et de favoriser une meilleure compréhension de la situation des sans-abri. »

Une photo prise à Moscou montre une personne sans-abri à un arrêt de bus. Le banc sur lequel elle est assise est divisé par plusieurs accoudoirs. Un bon exemple de ce qu’on appelle le « design hostile » ou « l’architecture défensive », que l’on retrouve également au Luxembourg, par exemple au parc Pescatore. Des villes comme Londres vont encore plus loin : on y installe par endroits des pointes métalliques dans le sol afin d’empêcher les sans-abri d’y planter leur tente.

Sur la façade opposée donnant sur la cour intérieure, des données chiffrées concernant des villes allemandes telles que Berlin, Hambourg, Essen et Düsseldorf, ainsi que les structures locales d’accueil des sans-abri (le Tacheles à Berlin, la maison Hinz & Kunzt, qui abrite le journal de rue de Hambourg) sont présentées. Le marquage au sol, sous la forme de lits de 90 sur 200 centimètres, a été conservé : dans le cadre de l’action « Wanteraktioun » locale, les lits sont à peine plus espacés les uns des autres que dans l’ancienne caserne de la Bayern à Munich. Cela représente en moyenne 3,6 mètres carrés d’espace privé.

Si l’exposition présentée au Neimënster est un peu plus modeste, elle a toutefois été enrichie d’une contribution consacrée au Luxembourg, qui mentionne notamment les transports publics gratuits, le projet pilote « Couverture universelle de soins de santé » et la « Wanteraktioun » en particulier. Un bref aperçu historique présente les défis auxquels le Luxembourg est confronté.

Pour une autre partie de l’exposition, présentée en partie dans la salle Michel Delvaux, David Talesnik et ses étudiants ont analysé 19 études de cas architecturales, ou exemples de bonnes pratiques, sous l’angle de leur caractère novateur et de leurs caractéristiques programmatiques. Des projets qui s’adressent aussi bien aux personnes seules qu’aux familles et aux personnes ayant des besoins particuliers. En effet, un logement à lui seul résout rarement les problèmes des sans-abri. L’offre d’accompagnement joue toujours un rôle déterminant. L’idée initiale derrière l’approche « Housing First » est que l’accès à un logement durable ne doit pas être subordonné à la volonté d’entamer une thérapie. Il n’existe tout simplement pas de profil type, et les raisons pour lesquelles les personnes se retrouvent sans domicile fixe sont multiples : tantôt c’est une dépression, tantôt un divorce, tantôt la consommation de drogues, tantôt un trouble de la personnalité qui est déterminant. Parfois, c’est tout cela à la fois. Par conséquent, ici aussi, ce n’est que lorsque les personnes sont traitées différemment que l’on fait preuve d’équité. Et ce n’est pas un paradoxe.

Il y a cinq ans, lorsque la Wanteraktioun (Wak) a emménagé dans ses nouveaux locaux à Findel, le bâtiment était considéré comme un exemple phare de construction durable au Luxembourg grâce à l’utilisation de bois de hêtre local. Le bois de hêtre est réputé particulièrement dur et résistant. Au Luxembourg, il faut également être dur et résistant lorsqu’on est sans-abri, car il n’existe pratiquement aucune alternative aux centres d’hébergement d’urgence comme le Wak, dont l’intérieur ne diffère guère de celui de bâtiments comparables datant du XIXe siècle. Les lits superposés s’alignent les uns à côté des autres, les destins s’enchaînent. Géographiquement aussi, le plus grand centre d’hébergement de nuit du pays est situé loin de la capitale, juste derrière le tristement célèbre Centre de rétention – à l’abri du regard du public.

Mais l’objectif d’une opération « Wanter » n’est pas non plus de s’occuper des individus – la période d’ouverture saisonnière, de novembre à avril, l’empêche déjà en soi. La « Wak » sert avant tout à protéger les personnes de la mort par hypothermie (et, si cela ne tenait qu’à Max Hahn, ministre de la Famille du DP, elle ne concernerait que les personnes vivant dans le pays depuis au moins trois mois). La « Wak » est une solution transitoire, mais aussi un arrangement provisoire à long terme, car en l’absence de perspectives de logement sur le marché immobilier luxembourgeois en crise, elle reste le refuge le plus sûr en hiver. Et c’est ainsi que, chaque année, les conditions météorologiques aident les responsables politiques à l’emporter sur les besoins de l’individu.

Le centre d’hébergement d’urgence « Vinzi-Rast-mittendrin » à Vienne, présenté en détail et à l’aide d’une maquette dans l’exposition du Neimënster, montre qu’il existe d’autres solutions. Ce lieu permet non seulement aux personnes à la recherche d’un logement et aux sans-abri, mais aussi aux étudiants, de vivre ensemble de manière permanente. Cette initiative est le fruit de l’architecte Alexander Hagner, qui a réussi à convaincre un investisseur d’acheter ce bâtiment classé monument historique. Unique par son concept, le Vinzi-Rast abrite également un café au sous-sol, où les résidents peuvent en outre générer des revenus. On y trouve par ailleurs un atelier de réparation de vélos et un grenier qui est loué pour des événements spéciaux. L’accent est mis sur l’intégration. Alexander Hagner déteste les projets dont le langage architectural sépare les gens d’emblée. À la Vinzi-Rast, le contexte reste en arrière-plan. Les visiteurs ne remarqueront donc qu’au deuxième coup d’œil qu’il s’agit d’un projet social.

Alain Linster, cofondateur du Musée luxembourgeois d’architecture, salue ce concept qu’il juge « facile à comprendre » et qui pourrait également être mis en œuvre au Luxembourg. Mais il a également été séduit par un projet britannique composé de charmantes maisons mitoyennes aux façades en briques rouges. Dans le sillage de la guerre en Yougoslavie, le cabinet Flammang-Linster avait prévu dans les années 90 un projet destiné aux réfugiés sans abri à Bonneweg, qui a toutefois été rejeté par la ville de Luxembourg.

Un autre projet qui a acquis une renommée mondiale et qui est également mis en avant dans le catalogue de l’exposition est le complexe « Star Apartments » de Michael Maltzan, situé à Skid Row, à Los Angeles, quartier tristement célèbre en raison de son importante population de sans-abri (dont la ville compte tout de même 75 000). Telle un palais, cette construction audacieuse en conteneurs s’élève fièrement et avec espoir dans le paysage urbain, s’impose sur le plan architectural et fait ainsi d’elle-même et de sa population vulnérable un élément incontournable de la ville.

Il y a un an et demi, cependant, l’association à but non lucratif Skid Row Housing Trust était au bord de la faillite en raison de difficultés financières. La municipalité a placé l’immeuble sous administration judiciaire. L’automne dernier, 17 logements sociaux ont été vendus à un investisseur. L’amélioration tant attendue ne s’est pas produite. Au contraire, le nouveau propriétaire a récemment supprimé les postes de concierge et d’agent de sécurité. Depuis, les habitants se plaignent de la saleté, des déchets et de l’insécurité. Avec la réélection de Donald Trump, l’avenir de ce type de complexes est devenu encore un peu plus incertain. Ce n’est pas un hasard si Daniel Talesnik considère cette exposition comme un appel lancé à l’Europe pour qu’elle ne se contente pas de défendre ses États-providence, mais qu’elle les renforce davantage.