L’ombre du doute
La famille Reiffers a mis la main sur les Sources Rosport. Les brasseurs de Clausen, qui se sont reconvertis dans l’immobilier, ont racheté cet été le leader national de l’eau minérale en bouteille, comme l’a relevé cette semaine Paperjam.lu. Albert Reiffers (75 ans) et sa fille Anne (34 ans) siègent seuls au conseil d’administration aux côtés de la direction (inchangée), composée de Max Weber et Roger Gloden. Fin de l’aventure pour les Libens (Edmond et Serge), anciens coactionnaires et co-investisseurs dans l’immobilier, les meuniers de Kleinbettinger, Edmond et Jean Muller, ou encore l’homme d’affaires Carlo Schlesser. Les Reiffers reprennent les rênes de cette société qui a toujours généré de juteux bénéfices. Le périmètre et le montant de la transaction restent incertains. Contacté, Max Weber n’a pas obtenu de mandat de la part de ses actionnaires, très discrets, pour communiquer. Le marché de l’eau minérale en bouteille est contesté par un autre acteur local, Lodyss, et la brasserie nationale, depuis mars 2019. pso
L’éthique au chômage
Selon une réponse à une question parlementaire publiée cette semaine, aucune saisine du comité d’éthique, aucune demande ni aucune recommandation de sa part n’ont été formulées depuis le 1er mai et la mise en œuvre du nouveau code de déontologie applicable aux membres du gouvernement et aux conseillers de gouvernement. Les députées de Déi Lénk, Myriam Cechetti et Nathalie Oberweis, avaient demandé en septembre au Premier ministre de fournir des informations sur le nombre mensuel de saisines émanant de conseillers souhaitant s’informer auprès du Comité quant à son interprétation de l’arrêté grand-ducal du 14 mars fixant les règles déontologiques, sur les saisines des membres du gouvernement, sur le nombre de fois où le comité d’éthique a demandé des explications aux ministres ou aux hauts fonctionnaires concernant des soupçons de mauvaise application du code, ou encore sur le recours à la capacité du Comité à émettre des recommandations d’adaptation du code. Rien à signaler donc. Pas d’avantage non plus du côté des députées du parti de gauche, qui n’avaient aucun cas concret à l’esprit. Selon un arrêté gouvernemental du 1er juin, les membres du comité d’éthique perçoivent une indemnité mensuelle de 250 euros et un jeton de cent euros par réunion.
Ces nouvelles dispositions déontologiques avaient été demandées par le Groupe d’États contre la Corruption. Fin mars, l’association Stop Corrupt (anciennement Transparency) s’était félicitée que le Comité d’éthique puisse se saisir d’office « s’il soupçonne un membre du gouvernement ou un ancien membre du gouvernement d’avoir manqué aux dispositions » de l’arrêté : « Il s’agit d’une avancée majeure, mais elle est contrebalancée par l’absence de publication systématique des décisions rendues. Cela va à l’encontre de la recommandation du GRECO, » avait toutefois regretté l’association. Si un ministre de l’Économie tout juste sorti du gouvernement devait rejoindre le conseil d’administration d’d’ArcelorMittal pour y toucher une centaine de milliers d’euros par mois et que le Comité d’éthique émettait un avis défavorable à un tel pantouflage parce que la sidérurgie relevait de sa compétence ministérielle, la seule sanction possible serait la publication dudit avis. pso
Lobbying : ArcelorMittal passe à l’offensive
Le registre des entretiens avec les ministres et les conseillers du gouvernement, mis en place en mai et publié pour la première fois le 25 juillet, révèle dans sa deuxième édition de ce mois d’octobre une véritable offensive d’ArcelorMittal sur le gouvernement afin que celui-ci s’y oppose farouchement dans le cadre des discussions européennes sur la fin de la distribution gratuite des quotas (ou droit à polluer). La ministre de l’Environnement, Joëlle Welfring (Déi Gréng), avait inscrit dès le mois de juillet la rencontre qu’elle a eue le 27 juin avec la direction du sidérurgiste au Luxembourg, Roland Bastian et Pierre-Nicolas Werner. La colonne « position défendue » indique clairement : « Révision du système d’échange de quotas d’émission (ETS) : ArcelorMittal s’oppose à la suppression dès 2026 des quotas alloués gratuitement. » C’est la seule référence à des réunions avec les dirigeants du numéro deux mondial de l’acier basé au Luxembourg dans le registre ministériel de juillet. D’autres réunions apparaissent dans celui d’octobre : Michel Wurth (président) et quatre autres représentants d’ArcelorMittal Luxembourg (dont David Eisele, directeur fiscal national) ont rencontré la ministre des Finances, Yuriko Backes (DP), le 25 juillet (pour sa décharge, jour de la publication du registre cet été). Xavier Bettel (DP) a reçu Geert Van Poelvoorde (PDG d’ArcelorMittal Europe) au ministère le 12 mai, puis a rencontré Lakshmi et Aditya Mittal (le président et son fils, directeur général du groupe) à Davos le 24 mai. Son chef de cabinet, Jeff Feller, s’est quant à lui entretenu le 19 mai avec Michel Wurth et Pierre-Nicolas Werner. Toutes ces réunions avaient pour thème le système d’échange de quotas. Le 29 juin, le Conseil de l’UE a adopté des orientations générales relatives aux réductions d’émissions dans le cadre de Fit55. Le Conseil a confirmé la proposition visant à mettre fin progressivement aux quotas gratuits pour les secteurs concernés par le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) sur une période de dix ans, entre 2026 et 2035. « Cependant, le Conseil a accepté une réduction plus lente au début et un taux de réduction accéléré à la fin de cette période de dix ans », peut-on lire dans la communication de Bruxelles. Le 7 juillet, la Chambre des députés a adopté un régime d’aides visant à compenser jusqu’à 75 % du surcoût lié aux quotas si l’entreprise s’engage à prendre des mesures actives en faveur de la protection de l’environnement. Le 27 septembre, le ministère de l’Économie s’est engagé à soutenir ArcelorMittal dans ses investissements de décarbonation, un programme estimé à cent millions d’euros. « L’intensité » de l’aide d’État sera déterminée au cas par cas, indique le ministère du boulevard Royal. pso
Le comte russe
Les autorités luxembourgeoises ont gelé 5,5 milliards d’euros d’actifs russes au Grand-Duché, selon le dernier décompte fourni cette semaine par le ministère des Finances dans le cadre d’une réponse à une question parlementaire de Fernand Kartheiser (ADR). Le bilan précédent, communiqué en juin, faisait état de 4,2 milliards. En mars, il était question de 2,5 milliards. pso
Lorraine-Paris
Le Statec a annoncé cette semaine que l’emploi salarié avait progressé de 3,6 % sur un an, une tendance qui serait principalement tirée par les salariés frontaliers. Le 13 septembre, lors de sa visite annuelle au ministère de l’Économie, ICT Luxembourg a fait part de ses inquiétudes concernant la concurrence exercée par Paris sur ce bassin de recrutement. Dans le « Registre des entretiens des ministres avec les représentants d’intérêts », le lobby indique ainsi sous la rubrique « position défendue » : « De plus en plus de frontaliers travaillant dans ces domaines [de l’informatique] quittent leur emploi au Luxembourg pour pouvoir travailler à distance pour des entreprises de leur pays d’origine. Il a notamment été question de la France et, plus précisément, du fait que les frontaliers travaillent de plus en plus à distance pour de jeunes entreprises à Paris. » Le télétravail est en train de redessiner la géographie des marchés du travail et de marginaliser le Grand-Duché. Même si le fameux « seuil de tolérance fiscale » entre le Luxembourg et la France sera relevé de 29 à 34 jours au 1er janvier prochain, le président d’ICT Luxembourg, Vincent Lekens, craint « une sorte de distorsion » : « Un collaborateur à Thionville peut télétravailler à temps plein pour un employeur à Paris ; et les salaires parisiens ne sont pas négligeables… » Il en va de même pour les frontaliers belges et allemands débauchés par des entreprises à Bruxelles et à Francfort avec la promesse de pouvoir continuer à travailler à domicile. La question ne concernerait pas seulement le secteur informatique, mais également celui de la finance, précise M. Lekens. Dans ces conditions, il serait de plus en plus difficile de retenir « les talents ». Et de conclure : « Le Luxembourg n’est plus l’eldorado qu’il était il y a deux ans ». bt
La vache laitière
Lorsque le secteur de la sidérurgie a perdu de son importance à partir des années 1980, la place financière a connu un essor fulgurant. Entre 1970 et 1990, le nombre de banques a presque quintuplé. Dans un article publié dans la revue Hémecht, Viola Merten, étudiante en sciences politiques et en histoire, analyse la manière dont les partis politiques se sont positionnés vis-à-vis de la place financière et ont favorisé son ancrage. En ce qui concerne le CSV, elle constate une oscillation entre, d’une part, une proximité avec le monde de la finance et, d’autre part, la volonté de se présenter comme un partenaire fiable en Europe. Cela a toutefois donné lieu à des tensions autour des questions de l’évasion fiscale et du secret bancaire. Dans ses programmes électoraux des années 70 et 80, le DP s’est montré moins timide et a vu dans la libéralisation des marchés une opportunité pour le Grand-Duché : les recettes fiscales générées par les banques et leurs employés étaient jugées attractives. Néanmoins, le DP avait déjà conscience à l’époque que les acteurs financiers contribuaient à une perte progressive de souveraineté et qu’une concurrence fiscale au sein de l’UE pourrait s’installer, ce qui, à terme, risquait de nuire à tous les États. À partir de 1984, même le KPL s’est montré favorable à la place financière : « Étant donné que la place bancaire existe et qu’elle joue un rôle important pour l’emploi et les finances publiques, elle ne doit pas être remise en cause par des mesures dictées de l’extérieur.» Les deux partis verts ont exprimé une vision résolument négative de la place financière luxembourgeoise, soulignant notamment le « piège de la dette » dans lequel pourraient tomber les pays du Sud. Il a également été souligné que les services financiers locaux favorisaient la coopération avec des dictateurs. En 1989, la GAP posait la question suivante : « Est-il acceptable que nous nous permettions ce paradis financier, dont le prix à payer est la morale inhumaine de l’argent ? » Si cette prise de position était au départ marginale, la situation a changé il y a une décennie, après le premier scandale des Luxleaks. sm
Groupe de réflexion syndical
« Dans les prochains mois », la Chambre des salariés (CSL) lancera son groupe de réflexion, révèle son directeur adjoint, Sylvain Hoffmann, au Land. Les syndicats auront accumulé une décennie de retard sur le patronat, qui avait lancé son laboratoire d’idées Idea dès 2013. M. Hoffmann ne souhaite pas en dire trop pour l’instant, mais affirme que la future fondation syndicale devrait disposer de garanties d’indépendance (« sinon cela n’aurait aucun sens ») et fonctionner indépendamment de la CSL. Quant au personnel, la chambre syndicale ne sait pas encore si elle procédera à des recrutements en interne ou en externe. La CSL ne pourra probablement pas se montrer aussi généreuse que la très riche Chambre de commerce. (Cette dernière investit près d’un million d’euros par an dans Idea, qui compte quatre collaborateurs et prévoit d’en embaucher un ou deux de plus.) La décision de créer un think tank semble traduire une certaine jalousie de la part de la CSL, dont les avis, rapports et analyses rencontrent peu d’échos, contrairement à Idea et à ses économistes plutôt à l’aise avec les médias, un brin provocateurs et gentiment iconoclastes. Il ne sera pas évident de reproduire ce modèle qui brouille les pistes idéologiques. On verra surtout si les dirigeants syndicaux accorderont autant de liberté aux chercheurs que semblent le faire les notables patronaux, auxquels la puissance économique confère une certaine souveraineté. Retranchés derrière leurs « lignes rouges », les syndicats pourraient vite s’énerver dès que « leur » think tank s’écartera de l’orthodoxie. bt