Sic transit
L’empire paneuropéen RTL continue de s’effriter. C’est par un « communiqué conjoint » que le Service des médias luxembourgeois et RTL Belux ont annoncé ce jeudi que le « centre de décision » de cette dernière serait transféré « vers la Belgique francophone ». Une décision prise par les nouveaux actionnaires (les deux groupes de médias belges DGP et Rossel), dont les autorités luxembourgeoises auraient « pris acte », note sobrement le communiqué. Les concessions luxembourgeoises des chaînes de télévision RTL TVi, Club RTL et Plug RTL deviennent dès lors « sans objet avec effet immédiat ». Les médias belges se réjouissent de voir leur concurrente entrer « pleinement dans le cadre juridique francophone, notamment en ce qui concerne les règles en matière de publicité, de protection des mineurs et de contribution à la production audiovisuelle ». Les studios de RTL Belgium sont situés à Bruxelles-Schaerbeek, tandis que son siège et surtout sa licence étaient restés au Grand-Duché, ce qui faisait grincer des dents chez le régulateur de l’audiovisuel francophone (CSA). Le déménagement officiel devrait donc apaiser les relations. Le Service des médias luxembourgeois promet « une transition sereine » entre l’Alia et le CSA. Ce jeudi, le gouvernement a publié un deuxième communiqué sur les échanges « amicaux et francs » entre le ministre des Médias, Xavier Bettel, et le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Pierre-Yves Jehot. Ce dernier a rappelé à quel point « l’ancrage, plein et entier, dans le périmètre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, est important pour mon gouvernement ». RTL Belgium délocalise son siège, RTL Nederland fusionne avec Talpa Network, RTL Croatia est cédée à CME. Prochaine étape : la vente de RTL-Luxembourg à l’État luxembourgeois ? À suivre… bt
Acronymie
Comme nous l’écrivions dans le numéro précédent, l’Association luxembourgeoise des employés de banque et d’assurance (Aleba) compte se présenter dans tous les secteurs lors des prochaines élections sociales (qui auront lieu dans douze mois). Elle a dévoilé son nouveau nom, qui conserve l’acronyme : Association luxembourgeoise des employés ayant besoin d’assistance. (Un nom qui a une vague consonance philanthropique.) Le discours est soigneusement calibré. L’Aleba, « syndicat de cœur », « à taille humaine ». Son président, Roberto Mendolia, tente ainsi de se démarquer de l’OGBL et du LCGB, « deux syndicats politisés ». Chez l’Aleba, peut-on lire dans le communiqué, pas de secrétaires centraux (embauchés par le syndicat) : « Les délégués du personnel sont les dirigeants de l’Aleba ». Les trois publics cibles de Mendolia sont les frontaliers, les délégations « neutres » et les jeunes. Trois points faibles. Les premiers sont très sous-représentés au sein des directions de l’OGBL et du LCGB, les seconds représentent 57 % des délégués et les troisièmes sont réticents à adhérer (l’Aleba propose donc l’adhésion gratuite aux moins de trente ans). La stratégie de l’Aleba ne manque pas d’audace : sa présence en dehors du secteur financier est en effet quasi inexistante à l’heure actuelle. Pour pouvoir prétendre à la représentativité nationale, un syndicat doit recueillir au moins vingt pour cent des voix lors des élections à la Chambre des salariés. Mais ce n’est pas le seul critère : l’organisation doit également disposer du pouvoir nécessaire pour soutenir au niveau national « un conflit majeur d’ordre social », ainsi que présenter « une activité
effective » dans la majorité des branches économiques. bt
George Nasra passe le relais
La banque privée Quintet (anciennement KBL) a annoncé ses résultats ce jeudi. La filiale de Precision Capital, société représentant les intérêts de la famille régnante du Qatar, affiche un bénéfice de 18 millions d’euros. Un bénéfice modeste pour un résultat d’exploitation de 524 millions, mais un bénéfice tout de même pour un exercice marqué par la guerre en Ukraine, la hausse des prix de l’énergie, l’inflation… et les indexations. Ce résultat est d’autant plus important que l’année 2021 s’était soldée par une perte de 140 millions d’euros, due notamment à une aventure entrepreneuriale en Suisse qui s’était soldée par un échec cuisant. La perte opérationnelle s’élevait à six millions d’euros, contre 17 l’année précédente.
Ce bénéfice est d’autant plus bienvenu qu’il est annoncé dans un contexte marqué par les faillites de la Silicon Valley Bank et du Crédit Suisse. Quintet ne manque donc pas de rappeler dès les premières lignes de son communiqué que son ratio CET1 de fonds propres s’établit à 18,1 %, « bien au-delà du seuil réglementaire ». « Les sources actuelles de financement et de liquidité restent extrêmement stables », insiste le communiqué. Rappelons que l’ancêtre KBL (banque fondée en 1949) avait retrouvé son « indépendance » à la suite de la crise des subprimes en 2008 et du sauvetage de la maison-mère KBC par l’État belge. La Commission européenne avait exigé en contrepartie une simplification de la structure du groupe et KBL avait été vendue en 2011 à la famille Al Thani.
George Nasra avait été nommé pour assurer la liaison avec les actionnaires. Il occupe aujourd’hui le poste de vice-président, mais envisage de prendre sa retraite à la fin du mois, comme l’indique l’introduction du rapport annuel 2022 rédigée par le président du groupe, Rory Tapner. George Nasra, Libanais originaire des territoires palestiniens occupés en 1947 (comme l’indique le registre du commerce), était auparavant directeur de l’International Bank of Qatar. Il a ensuite dirigé la holding Precision Capital, qui détient 99 % du capital de KBL et en détenait 90 % pour celui de la BIL, de 2011 à 2017. Ces parts ont ensuite été cédées à la société chinoise Legend Holdings. Au cours de ces quelques années passées à la tête d’un groupe d’importance systémique, Georges Nasra n’a accordé que très peu d’interviews (à notre connaissance, une seule, au Journal).
En 2016, George Nasra avait nommé Luc Frieden à la présidence de l’établissement situé route d’Esch (il en a officiellement quitté ses fonctions cette semaine). « En tant que nouveau président, Luc Frieden s’appuiera sur son impressionnante expérience aux niveaux local, européen et mondial, afin de veiller à ce que la plus ancienne banque du Luxembourg continue à atteindre de nouveaux sommets », avait-il déclaré. Luc Frieden faisait alors son retour au pays après son exil à Londres chez Deutsche Bank. En tant que ministre des Finances, il avait permis en 2011 que tout ou partie de Cargolux, KBL et Bil soient rachetés par le Qatar et sa famille régnante, proche du Luxembourgeois Albert Wildgen. L’avocat avait occupé la présidence de la compagnie nationale de fret aérien lorsque Qatar Airways en détenait 35 pour cent. Il avait ensuite occupé des fonctions d’administrateur à la BIL ou chez KBL. Son nom circule à nouveau parmi les remplaçants potentiels de George Nasra à la vice-présidence. Contacté ce jeudi, l’intéressé n’avait pas encore répondu au moment où nous mettions sous presse. pso
J’investis, donc je suis
Il y a quatre semaines, Paulette Lenert, ministre de la Protection des consommateurs du LSAP, a présenté une nouvelle campagne nationale visant à promouvoir les produits financiers durables, qu’elle a lancée en collaboration avec la CSSF, l’Alfi et la Fondation ABBL. Avec des slogans tels que « Pour prendre soin de la planète, j’investis », l’objectif est d’encourager les petits épargnants à placer leur épargne dans des fonds durables. « Faites fructifier votre épargne tout en soutenant des projets qui adoptent une approche responsable et respectent des valeurs éthiques, environnementales et sociales », peut-on lire sur les affiches qui seront visibles dans l’espace public du 1er mars au 15 avril. Dans le texte d’accompagnement, le ministère de la Protection des consommateurs indique que cette campagne nationale de sensibilisation pourrait aider les citoyennes et citoyens à « mieux comprendre la finance durable et à prendre une décision éclairée en faveur d’investissements dans des produits durables » et renvoie à un site Internet qui, toutefois, ne fournit aucune information sur les risques et les dangers, mais se contente de faire davantage de publicité pour le secteur financier. C’est ce que dénoncent cette semaine six organisations non gouvernementales et de la société civile dans un communiqué. ASTM, Etika, Greenpeace, Justice et Paix, SOS Faim et le Cercle de coopération dénoncent le fait que cette prétendue campagne de sensibilisation induise les consommateurs en erreur et mettent en garde contre le « greenwashing » et le « socialwashing ». En l’absence de règles et de critères contraignants pour les produits dits « financiers durables », rien ne garantit qu’ils aient réellement un effet positif sur l’environnement et la société, indique le communiqué. Il est remarquable que ce soit précisément l’Alfi qui s’engage dans une telle campagne, alors qu’elle s’est battue ces derniers mois pour que les fonds soient exemptés de la directive européenne sur les obligations de diligence des entreprises en matière de durabilité. Il en va de même pour l’ABBL, dont aucune banque membre n’a signé le pacte national visant à mettre en œuvre les Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme. Enfin, des recherches indépendantes menées par un consortium de journalistes européens ont montré que les fonds dits « durables » continuent d’investir dans des entreprises qui utilisent des combustibles fossiles. Pour les six organisations, le soutien apporté à cette campagne de marketing par la CSSF et le ministère de la Protection des consommateurs constitue un conflit d’intérêts manifeste. ll
La lassitude face aux obligations fiscales
Un certain ras-le-bol de la conformité se répandrait au sein des administrations fiscales, chez les professionnels et parmi les contribuables, ce qui nuirait à la lutte contre la fraude, selon Katerina Pantazatou, professeure à l’université du Luxembourg et invitée mardi à un débat organisé par le Centre for European Policy Studies. À la question posée par le think tank bruxellois « what does the future look like? », la chercheuse d’origine grecque, ancienne étudiante à Cambridge, répond en soulignant les efforts consentis par la Commission européenne pour récupérer les montants évadés et rétablir la justice fiscale, mais elle regrette également que l’exécutif européen ne laisse pas suffisamment de temps aux parties prenantes pour assimiler les différentes couches de réglementations. Au sujet des récentes décisions des juridictions européennes accordant la primauté à la protection des données personnelles au détriment de la lutte contre la fraude fiscale, Katerina Pantazatou estime que la CJUE ou la Cour européenne des droits de l’Homme statueront au cas par cas. « Il n’y a pas d’issue facile à ce dilemme (…) elles évalueront les circonstances particulières et les données publiées au regard des objectifs d’intérêt général », dit-elle. Elle vise notamment la décision de la CJUE qui limite l’accès au registre des bénéficiaires effectifs aux personnes ayant un intérêt légitime.
Enfin, la professeure de l’uni.lu souligne l’absence de mécanisme de mise en œuvre des législations contre la fraude. « La formule standard que l’on retrouve dans les directives, selon laquelle, en cas de violation des lois nationales de transposition, les sanctions doivent être effectives, dissuasives et proportionnées, non seulement n’établit pas des conditions de concurrence équitables, mais elle est également insuffisante », explique Katerina Pantazatou. À ses côtés, Benjamin Angel, responsable de la fiscalité directe à la Commission européenne, annonce travailler sur un texte qui exigera des pays tiers (comme la Suisse) qu’ils transmettent automatiquement et chaque année les registres des bénéficiaires effectifs. C’est ce que souligne le média spécialisé Tax Notes, qui a couvert cette table ronde : les pays non coopératifs seront ajoutés à la liste noire de l’UE. pso