Vaches grasses
Le Luxembourg Dairy Board (LDB), qui regroupe une partie des éleveurs laitiers, vient de présenter la dernière mise à jour des coûts de production dans le secteur. Il en ressort que 2022 a été une année particulièrement faste. Selon les calculs du Bureau d’agrar-sociologie et d’agriculture, les prix ont grimpé beaucoup plus vite que les coûts. Entre 2021 et 2022, les « coûts de production » sont passés de 44,4 à 48,6 centimes par kilo de lait, tandis que le « prix de rachat du lait » a bondi de 35,9 à… 50,2 centimes ! En détail, on constate que le « fourrage acheté » est de loin le poste de coût le plus élevé avec 15,1 centimes, ce qui rappelle que le secteur est encore loin de l’autarcie. Le LDB craint désormais une chute des prix pour 2023. « Les raisons en sont une baisse de la demande et une augmentation des livraisons de lait », écrit-il. Depuis la suppression des quotas, les agriculteurs luxembourgeois ont massivement augmenté leur production laitière. Celle-ci est passée de 284 000 à 447 000 tonnes entre 2009 et 2020. En termes de croissance, le Luxembourg est le champion d’Europe, devançant même les Irlandais. Avec tous les rejets d’ammoniac et de méthane (dans l’atmosphère) ainsi que d’azote et de phosphore (dans les eaux) que cette course effrénée engendre au quotidien. bt
Architecture bancaire
L’histoire de la Banque Générale de Luxembourg, à travers l’évolution de son architecture, fait l’objet du dernier numéro d’Hémecht. Dans un article minutieusement documenté rédigé par les historiens Victoria Mouton et Marco Gabellini, ainsi que par la politologue Cécile Duval, on apprend que l’implantation de la filiale de la Société Générale de Belgique est avant tout due à l’action de l’avocat luxembourgeois Alphonse Weicker. En 1919, le moment était venu : la BGL fut fondée à l’initiative de la SGB et disposait alors d’un capital social de 7,5 millions de francs belges. Le siège social se trouvait à Arlon jusqu’en 1935, car la BGL était jusqu’alors une société de droit belge. Néanmoins, dès 1919, la banque s’installa également dans la Lantergässelchen, à Luxembourg-Ville, où elle établit un siège administratif. Un bâtiment que Franz Ginsbach, premier directeur de la BGL, décrivait comme « très ancien » et « délabré ». Au début du XXe siècle, il était d’usage que les directeurs de banque installent leur domicile au sein même de leur établissement, mais cela n’était pas possible dans les locaux exiguës de la Lantergässelchen. Le premier siège de la BGL ne laissait pas non plus une impression durable auprès des clients.
Les propriétaires ont donc acheté en 1920 un nouveau terrain à Aldringer et ont d’abord fait construire un seul étage de style néoclassique ; en raison de l’essor des activités économiques, le bâtiment a été surélevé dès l’année suivante. Le journaliste influent Batty Weber n’est pas resté indifférent face à la transformation de la ville à cette époque ; dans l’une de ses chroniques, il commentait ainsi la construction : « La place près de l’école et de la poste pourrait devenir l’une des plus belles de la ville. » En 1924, la BGL racheta la Banque Vanderlinden et reprit son immeuble situé sur le boulevard Royal.
Jusque dans les années 1960, la BGL opte pour un style architectural classique, symbole de stabilité et de puissance. Mais très vite, le manque d’espace se fait à nouveau sentir ; le nombre d’employés, qui était de 78 en 1945, grimpe à 408 en 1965. La BGL procède à une transformation radicale et fait disparaître complètement l’ancien édifice classique : s’étendant sur sept étages, un « bâtiment volumineux en béton armé, granit poli, aluminium et verre » voit le jour, comme l’écrivent les historiens. À l’époque, les idées fonctionnalistes, telles que défendues par des architectes comme Le Corbusier, prédominaient ; le bâtiment était donc « dépourvu de toute ornementation ». Son intérieur n’en était que plus pratique : grâce à des cloisons amovibles, il était possible de créer rapidement des bureaux de différentes tailles.
L’ancien espace clients semble quelque peu désuet à l’ère des comptes numériques : les cendriers sur pied et les fauteuils confortables qui se trouvaient dans le hall d’accueil « reflètent la volonté de la banque d’inviter les clients à s’attarder », écrivent les auteurs. Et ils ajoutent : « Tous ces éléments évoquent une rupture avec le système bancaire d’avant-guerre. Dans ce nouvel environnement, plus ouvert et plus convivial, une nouvelle relation avec les clients s’est établie, favorisant l’interaction et les échanges ». La banque s’est également ouverte au public pour la première fois avec le slogan : « La banque au service de tous ». D’autres banques, comme la BIL, ont également adopté le style architectural fonctionnaliste, tandis que la banque russe East-West United Bank (installée dans l’ancienne Villa Foch) et la Caisse d’épargne ont résisté à cette mode. Mais le nouveau siège social est lui aussi rapidement saturé : dès 1980, plus d’un millier d’employés travaillent pour la BGL. Un nouveau déménagement est prévu, cette fois-ci à Kirchberg. Cette phase n’est qu’effleurée dans l’article, alors que la banque s’est une nouvelle fois surpassée avec son nouveau bâtiment aux éléments excentriques. En 1995, la BGL a emménagé dans un bâtiment de 153 mètres de long situé sur l’avenue Kennedy. Un jardin d’inspiration baroque, avec des allées couvertes, entoure le nouveau bâtiment en formant un X. En 2016, la BGL, qui a fusionné avec BNP Paribas en 2009, va encore plus loin : elle s’agrandit de 16 étages au Kirchberg et occupe désormais 95 000 mètres carrés. sm
Des notables, des cousins et des vignes
L’ancien diplomate Hubert Wurth vient de publier *Muselblo – Bleu Moselle*, un véritable pavé de 451 pages. Il y raconte l’histoire d’une maison de vignerons à Ehnen à travers la chronologie de ses occupants successifs, parmi lesquels figurent ses ancêtres. (Depuis 1979, le bâtiment abritait le « Centre mosellan » ; il est actuellement réhabilité et agrandi pour accueillir le futur « Wäinhaus » et musée du vin.) Or, dès l’introduction, l’auteur met en garde le lecteur en comparant son livre à « une sorte de “Kuddelmuddel”, un fourre-tout pas forcément digeste ». Wurth a du mal à définir son texte, qu’il décrit, plus loin, comme une « improvisation » dont « les souvenirs personnels et les conversations d’autrefois » constitueraient la base. Hubert Wurth ne se sent pas vraiment l’âme d’un chercheur : « Lire pendant des années, mais attendre pour agir, ce n’est vraiment pas mon truc ». Le livre est donc rédigé sur le ton d’une conversation informelle. Si la liberté de style n’est pas désagréable en soi, le manque de cohérence s’avère lassant à la longue. Un minimum de rigueur éditoriale aurait peut-être permis de recentrer et de structurer un texte trop disparate et trop long. (Mais il s’agit là d’une lacune chronique du monde de l’édition luxembourgeoise.)
Les excursions historiques sont parfois de nature impressionniste, comme cette affirmation selon laquelle le Luxembourg aurait « un bon millénaire sur le dos ». Dans d’autres passages, Wurth se met à disserter sur « les gènes venus d’ailleurs » : les « traits asiatiques » de telle grand-mère seraient-ils l’héritage des Huns ? Et qu’en est-il du « profil romain » de telle tante ? L’ancien diplomate ne dévoile pas pour autant sa vie personnelle. Son mariage avec Lydie Polfer, maire de la capitale depuis 1982, est évoqué avec pudeur : « Des personnalités complémentaires entre Lydie et Hubert ? Complémentaires pendant des années. Finalement, elles ne devaient plus s’accorder. Légèreté, intensité, profondeur, affection, amitiés. »
L’intérêt de l’ouvrage réside ailleurs : dans le portrait collectif qu’il dresse de la notabilité des XIXe et XXe siècles. Au fil des pages, on y rencontre notamment les Wellenstein, les Servais, les Brasseur et les Wurth. (En annexe, Wurth a dessiné pas moins de onze pages d’arbres généalogiques.) Ce roman familial regorge de notaires, de juges, de maires, de députés et de ministres. Un milieu qui dégage une impression de claustrophobie : « Les vieilles familles étaient très liées entre elles, au point de se retrouver à maintes reprises devant l’autel entre cousins germains, et l’assemblée des invités était composée de villageois pour ainsi dire tous cousins entre eux à des degrés divers : ‘Familgen vun Adam an Ei’v’ ».
La partie la plus émouvante est sans doute le portrait du père, Ernest Wurth II. Ayant grandi dans un milieu « conservateur et bourgeois » (la famille élargie comptait deux ministres d’État, Joseph Bech et Paul Eyschen), il restera « non-aligné », écrit son fils. Rêvant d’une carrière d’artiste-peintre, Ernest finira par se résigner à faire « la grande concession », c’est-à-dire à « se ranger ». En 1946, à l’âge de 45 ans, il entre finalement dans la magistrature, tout en continuant à peindre (dans un style figuratif et très peu avant-gardiste) pendant son temps libre. Une « forme d’émigration intérieure », estime Hubert Wurth.
L’auteur revient également sur l’histoire des Wurth. Chapeliers dès le XVIIe siècle, ils travaillaient pour la bourgeoisie, contrairement aux perruquiers, fidèles serviteurs de la noblesse. La famille ne s’est pas dotée d’un blason, note Hubert Wurth, saluant « une approche modeste et circonspecte » qui aurait caractérisé les notables luxembourgeois. Certains portraits sont saisissants. En évoquant Catherine Paquet (1806-1876), l’auteur fait ainsi preuve de sensibilité et d’empathie. Il cite un passage d’une biographie (non publiée) qui aborde les origines (relativement) modestes de cette fille de tanneur mariée à François-Xavier Wurth : « Elle se considérait bien au-dessus de ses autres frères et sœurs. […] Un jour, elle a eu l’audace de raconter à sa belle-sœur […] un soi-disant rêve, selon lequel elle aurait vu les Wurth au sommet de l’échelle, tandis que les Paquet se trouvaient au dernier échelon. » Hubert Wurth prend pourtant la défense de son aïeule : « En regardant attentivement sa photo, je me dis que l’idée de figurer en haut de l’échelle lui semblait plutôt cauchemardesque, tant elle paraît timorée et introvertie. »
Diplomate de carrière, Wurth a été ambassadeur à Moscou de janvier 1989 à décembre 1991. Le livre ne révèle pourtant que peu de détails sur ses années moscovites ni sur les arcanes du ministère des Affaires étrangères. Wurth revient ainsi sur la chute du mur de Berlin : « Eh bien moi, j’ai vécu cet événement, mais j’y ai assisté à Moscou, assis sur mon canapé » … en regardant CNN. Il relate en revanche ses discussions avec les émissaires soviétiques : « Déjà à la fin des années quatre-vingts du siècle dernier, les représentants de Moscou à Luxembourg ont tenté de me convaincre : parlons de notre gaz, prenez notre gaz. » Un chapitre est consacré à la guerre en Ukraine, dans lequel Wurth tente de dresser un portrait psychologique de Vladimir Poutine : « D’où lui vient cette agitation en 2022 ? Lui et moi avons le même âge, à quelques mois près. A-t-il peur de la déchéance et de la mort ? Pense-t-il à la fin ? Pourquoi alors la précipiter ? » bt