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Économie nationale 10 min de lecture

Le Monseigneur et le pneu, c’est ce qu’il y a de plus important

Les 75 ans de Goodyear Colmar-Berg : un anniversaire en présence du Grand-Duc… et de millions de pneus

Article paru dans Édition mai 2026
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Guillaume admire une œuvre de Jacques Schneider (à gauche, derrière lui) © Photo : Sven Becker

Lorsque Alex Schumann, directeur de production chez Goodyear, monte à la tribune, il se montre surpris : « I have been in this room many times, but not like this. » Rires généraux. Devant lui se trouve le Grand-Duc Guillaume. La filiale luxembourgeoise de Goodyear avait organisé ce mardi une cérémonie pour célébrer son 75e anniversaire. Schumann rappelle les liens historiques entre les ancêtres de Guillaume et le groupe américain de pneumatiques : « Ce terrain appartenait autrefois à la famille royale. » En effet, c’est un revendeur de pneus Goodyear qui, en 1949, a réussi à convaincre les gestionnaires de fortune de la grande-duchesse Charlotte de construire l’usine, comme le révèle une enquête menée par l’ancien diplomate Egide Thein pour le journal Forum. Schumann remercie le grand-duc « pour la confiance accordée à l’entreprise ».

Lorsque le vice-Premier ministre Xavier Bettel (DP) prend la parole, il en rajoute : « Merci, Altesse, vous avez vraiment l’économie à cœur. » Il se réjouit de voir le premier pneu, fabriqué en 1951 à Colmar-Berg, qui est désormais accroché à côté de lui : « Made in Luxembourg – we love to see this », dit-il en anglais à l’intention des Américains présents. Il s’agit d’un « pneu toutes saisons », explique M. Bettel : « parfaitement adapté aux conditions météorologiques actuelles ». Le matin encore, le soleil brillait ; à la fenêtre derrière le vice-Premier ministre, des nuages sombres s’amoncellent désormais. Lorsque son regard se pose sur Schumann, il le félicite pour son nouveau poste de président de la Fedil. Il va désormais devoir composer avec les dirigeants syndicaux Nora Back et Patrick Dury. « On pourra bien en reparler plus tard », propose Xavier Bettel, offrant au milieu de son discours officiel un briefing tripartite en privé. S’ensuit une brève séance photo. Bettel donne des instructions aux photographes : « Monseigneur et le pneu, c’est ce qui compte le plus. »

Le Grand-Duc Guillaume tire sur une cordelette dans la cage d’escalier : celle-ci dévoile une œuvre de Jacques Schneider. Ce dernier a troqué ses couleurs habituelles, le bleu et l’orange, au profit d’un caoutchouc gris-noir, explique l’artiste, qui a le sens des affaires. Au centre de l’œuvre trône un grand « 75 » en l’honneur de cet anniversaire. « Votre grand-mère est représentée à l’arrière-plan », explique Schneider au Grand-Duc, avant de le féliciter pour sa « bienveillance » en « ces temps difficiles ». « Je suis vraiment très ému », chuchote Guillaume à l’oreille de l’artiste de la cour. On remet ensuite aux personnes présentes des lunettes de protection, des gilets de sécurité et des casques audio pour la visite de l’usine. Devant les portes d’entrée des halls de production, Xavier Bettel prend congé et embrasse chaleureusement l’ambassadrice américaine Stacey Feinberg. Dans son discours, il l’avait remerciée pour tout ce qu’elle entreprend en faveur des relations entre les États-Unis et l’Union européenne.

En 1948, Goodyear fut la première entreprise américaine à s’implanter au Luxembourg – et resta pendant dix ans la seule entreprise industrielle américaine du Grand-Duché. Lors de l’inauguration de l’usine en 1951, l’ Echo de l’industrie la décrivait comme une « construction moderne » qui avait été réalisée en « un temps record ». L’entreprise originaire de l’Ohio y avait alors investi environ 400 millions de francs. Selon Egide Thein, le choix du Luxembourg fut toutefois plutôt le fruit du hasard : aucun des pays voisins ne souhaitait voir s’implanter une entreprise américaine qui leur ferait concurrence. Avec Michelin, Vredestein, Dunlop, Uniroyal et Pirelli, ils disposaient déjà de leur propre industrie du pneu, qu’il fallait protéger.

Le plan Marshall avait toutefois permis de mobiliser des capitaux : plus de douze milliards de dollars furent investis dans les pays d’Europe occidentale – ce qui correspondrait aujourd’hui à environ 130 milliards de dollars. Au sein de l’Union du Benelux, l’entreprise bénéficiait par ailleurs d’une exonération douanière, comme l’a rappelé l’archiviste Gilles Regner lors du forum. Les produits de l’entreprise américaine pouvaient ainsi être vendus dans les trois pays en monnaie luxembourgeoise convertible en dollars. L’implantation rurale, à l’écart du centre industriel du sud, allait bientôt s’avérer être un atout : l’usine pouvait recruter de la main-d’œuvre dans les villages agricoles environnants. De plus, le fait que deux lignes de chemin de fer traversaient Colmar-Berg à l’époque s’est avéré pratique, car cela facilitait l’approvisionnement en matières premières et l’écoulement des marchandises (aujourd’hui, il n’en reste plus qu’une).

Des grondements, des crissements et des bourdonnements résonnent à l’intérieur de l’usine. La lumière n’y est pas très vive. Une légère odeur de caoutchouc flotte dans l’air. Au-dessus des allées, un miroir convexe est fixé au plafond tous les cinq mètres – cela permet d’éviter les accidents. Guillaume discute avec un homme du service marketing qui s’occupe de méthodes de publicité « guérilla ». Son fils est récemment rentré de l’école tout étonné, raconte Guillaume : il avait aperçu le zeppelin Goodyear dans le ciel. À côté de nous s’empilent des « Green Tires », c’est-à-dire des pneus encore mous et malléables. Après quarante minutes de chauffage, le caoutchouc se transforme en un matériau résistant et prêt à l’emploi. Goodyear fabrique ici principalement des pneus pour poids lourds ; environ 5 500 sont produits chaque jour. Alex Schumann, directeur de production, énumère les dernières modernisations : on a surtout automatisé les processus et, grâce à une modification du permis de construire, il a été possible de construire en hauteur, ce qui a permis d’augmenter la capacité de stockage des « Green Tires ». C’est avec le sourire qu’il remercie la maire Mandy Arendt (Parti des Pirates) pour la coopération nécessaire avec la commune. « Dommage que le ministre de l’Économie, Lex Delles, ne soit pas venu aujourd’hui, j’aurais également aimé le remercier personnellement », ajoute-t-il.

Devant un écran, une biochimiste explique que Goodyear est la première entreprise à intégrer du dioxyde de silicium issu de cendres de balles de riz dans ses pneus, en remplacement du noir de carbone traditionnel. « Une véritable révolution », affirme l’employée. Ce dioxyde de silicium améliore la résistance au roulement des pneus et contribue ainsi à réduire la consommation de carburant ; cela s’avère particulièrement rentable pour les trajets en camion. Un autre objectif est de développer, d’ici 2030, un pneu composé à 100 % de matériaux renouvelables et recyclables. Plusieurs nouveaux modèles de pneus sont exposés dans le hall. Parmi eux, un modèle destiné aux véhicules militaires ; l’un des rares secteurs économiques en plein essor. « Pour quelle armée ? », demande Guillaume, qui avait été nommé la veille président d’honneur de la World Scout Foundation, où il défend la solidarité internationale. « Ce matériel est destiné aux Alliés », répond Schumann. La production de ces pneus est plus coûteuse, ils contiennent davantage de composants et doivent être chauffés plus longtemps ; Goodyear doit désormais réfléchir à la manière de mieux adapter cette production à la demande. La gamme de production était autrefois plus large : jusqu’aux années 1990, on fabriquait à Colmar des pneus pour avions et pour voitures particulières.

L’entreprise emploie 3 400 collaborateurs sur ses sites de Colmar-Berg, Bissen et Dudelange. Goodyear figure ainsi depuis plusieurs années parmi les huitième et neuvième plus grands employeurs du pays. Son activité ne se limite pas à la production de pneus. Dès 1957, Goodyear a fondé au Luxembourg un centre d’innovation qui compte aujourd’hui
1 000 employés – ingénieurs, techniciens et designers. Outre le siège social à Akron, dans l’Ohio, il s’agit du centre de recherche le plus important du groupe. En 2025, Goodyear a réalisé un chiffre d’affaires mondial de 18,28 milliards de dollars, contre un peu moins de 19 milliards l’année précédente. Actuellement, l’entreprise américaine souhaite toutefois se réorienter et pourrait supprimer jusqu’à 600 postes dans les domaines de la vente et du support. Dans le même temps, environ 200 nouveaux postes aux profils différents devraient être créés. La mise en œuvre de cette mesure n’a toutefois pas encore été décidée ; on ignore encore dans quelle mesure les sites luxembourgeois seront concernés.

« J’habite à Bettborn, sur la colline derrière le pré aux chèvres », explique Charles Reiser en indiquant le chemin menant à sa maison. À la retraite depuis 2006, il nous reçoit ce mardi après-midi dans son salon. En 1968, deux jours après avoir obtenu son diplôme de tourneur-fraiseur, il a enfilé sa combinaison de travail chez Goodyear. L’usine de Roost, où il est devenu inspecteur des moules à pneus, était à l’époque « flambant neuve », raconte M. Reiser. Pour mesurer et inspecter les moules à pneus, ils fabriquaient leurs propres instruments sur place. Le travail n’était pas pénible, car ils étaient aidés par des machines dernier cri. « L’ambiance était collégiale, mais un peu plus à l’américaine que dans d’autres entreprises ; on accordait sans doute plus d’importance à la performance », suppose M. Reiser. « Ça me convenait très bien. » Contrairement à aujourd’hui, son service ne comptait à l’époque que des hommes, et ceux qui le souhaitaient pouvaient fumer dans les ateliers. Au cours de ses 38 années chez Goodyear, il n’a manqué que trois jours de travail, peut-être. « C’était une belle époque, il était facile de faire carrière et de gravir les échelons, l’économie était en plein essor, de grandes fêtes étaient organisées et nous avions les moyens de nous offrir des magazines sur papier glacé », raconte cet homme de 76 ans. Devant lui, sur la table, s’empilent ses archives personnelles consacrées à Goodyear. Charles Reiser est devenu le photographe attitré de Goodyear ; une passion qui l’anime depuis son enfance.

Sur la table se trouve un numéro spécial publié en 1976 à l’occasion du 25e anniversaire de Goodyear. Dans ce numéro, le directeur de production Tom Barrett félicite l’équipe pour la fabrication du quarantième millionième pneu, produit cette année-là. L’usine comptait déjà à l’époque 3 500 employés (contre 453 lors de la première année de production). L’édition spéciale consacrée au 50e anniversaire rend hommage à Charles Goodyear (1800–1860), considéré comme un pionnier qui aurait découvert par hasard que le caoutchouc, mélangé à du soufre, durcit au contact direct de la chaleur. De plus, le numéro spécial affirmait avec certitude que le site de Colmar-Berg était « le plus pittoresque de toutes les usines Goodyear ». L’entreprise compte aujourd’hui 49 sites de production répartis dans 19 pays différents. La ministre Marie-Josée Jacobs (CSV) avait pris part aux festivités à l’époque, comme l’avait rapporté le journal *Das Wort*. Elle a remercié l’entreprise américaine « pour sa confiance », mais a qualifié la question du « travail dominical » de « problème » qu’il fallait résoudre. À l’occasion de cet anniversaire, un grand diaporama a été organisé, auquel le Grand-Duc Jean a assisté.

Ce mardi, son petit-fils Guillaume a visité l’usine. Debout devant une presse à pneus, il était accompagné d’un employé au regard précis de technicien : « Assemblage, mise en forme, couture, surveiller la température, ne pas laisser le caoutchouc brûler, voilà les fils métalliques dans le pneu », résonne-t-il dans les casques audio. Les visiteurs peuvent découvrir la complexité d’un pneu et observer comment il se forme couche après couche. Le Grand-Duc pose quelques questions et se montre intéressé, mais semble en même temps légèrement lassé. Lors du verre de l’amitié qui suit, il rejoint la maire Mandy Arendt, une pédagogue de formation, connue pour son calme et son sens de la diplomatie. Pendant ce temps, les représentants de la direction de Goodyear discutent des conférences à venir et tentent de savoir où en est l’examen de certains dossiers au sein des ministères.