Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Institutions et démocratie 13 min de lecture

La Chambre n’est plus le reflet de la société

Bien qu'il soit le fils d'un ministre, Marc Spautz (CSV) est l'un des rares députés à avoir un passé syndical. Dans cette interview, il évoque la Tripartite, le « nouveau » CSV et son aile chrétienne-sociale.

Article paru dans Édition juillet 2022
Partager l'article sur

d’Land : Le 7 avril, vous avez déclaré dans une interview accordée à RTL : « L’ancien Premier ministre Jean-Claude Juncker aurait tenté, lors de la réunion tripartite, de rallier tous les partenaires à sa cause. » Le Premier ministre Claude Wiseler aurait-il lui aussi tenté de rallier l’OGBL à sa cause ?

Marc Spautz : Il faudrait poser la question à Claude Wiseler. Si le CSV avait été au gouvernement, nous aurions en tout cas entamé plus tôt les négociations tripartites. Les prix de l’énergie avaient déjà augmenté à l’automne 2021, même si cette hausse n’était pas aussi fulgurante que celle observée depuis le début de la guerre en Ukraine. À la Chambre, nous avons discuté des pénuries d’approvisionnement liées à la pandémie de coronavirus, et l’inflation se profilait déjà. C’est pourquoi le CSV avait déjà réclamé à l’époque, en concertation avec les syndicats, la mise en place d’un dialogue tripartite. Si l’on avait commencé plus tôt, on serait parvenu à un accord global, car les parties se seraient mieux comprises. On ne peut pas toujours prétendre être en faveur du dialogue social, puis ne s’y mettre que lorsque la maison est déjà en feu.

La demande d’une réunion tripartite à l’automne émanait-elle de vous personnellement ou du CSV dans son ensemble ?

Je sais bien d’où je viens, c’est pourquoi il m’a semblé évident qu’il fallait entamer les négociations suffisamment tôt. À l’époque (2006-2008 ; note de la rédaction), les discussions sur l’introduction du statut unique s’étaient éternisées pendant des mois. Si l’on veut obtenir un résultat au bout de quelques jours seulement, cela devient difficile.

Les ministres d’État du CSV, Jacques Santer et Jean-Claude Juncker, se sentaient proches de l’aile sociale du CSV. Cela ne s’est peut-être pas toujours reflété dans leur politique, mais ils y ont au moins clairement adhéré. Qu’en est-il aujourd’hui au sein du CSV ?

Lorsque j’ai été élu au Parlement en 2004, il y avait encore davantage de députés ayant un passé syndical. Avec ceux de l’OGBL et de la FNCTTFEL, ainsi que Gast Gibéryen, de la NGL, nous étions dix. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que trois : Ali Kaes, Jeff Engelen et moi-même. Les prochains mois nous diront si le CSV parviendra encore à trouver, en 2023, des candidats ayant un profil syndical. Si ce n’est pas le cas, ce serait une mauvaise chose pour la vie politique, non seulement en ce qui concerne le CSV, mais aussi dans son ensemble. La Chambre ne reflète plus la société.

Dans le district sud, l’aile chrétienne-sociale était traditionnellement la plus représentée. En 2009, elle avait présenté cinq candidats sur la liste du sud : Jean-Claude Juncker, François Biltgen, Robert Weber, André Zwally et vous-même. En 2018, il ne restait plus que vous et Pierrot Feiereisen. Que s’est-il passé au cours des 20 dernières années ?

On oublie souvent que Jean-Marie Halsdorf a également été délégué du LCGB auprès de la caisse de maladie des employés. Il est toutefois vrai que de moins en moins de syndicalistes s’engagent en politique. La raison principale en est sans doute la décision statutaire prise par l’OGBL, puis par le LCGB, selon laquelle l’appartenance à la direction d’un syndicat n’est pas compatible avec l’exercice d’un mandat politique. À mon avis, cette décision était une erreur, car les syndicats ont ainsi rompu le lien direct qui les unissait à la Chambre et ont vu leur influence diminuer. Ce n’est bon ni pour le pays, ni pour l’économie. Si nous ne parvenons pas à inciter davantage de syndicalistes à s’engager au sein des partis politiques, la dimension sociopolitique disparaîtra complètement de la Chambre.

Quelle est aujourd’hui l’influence de l’aile favorable aux salariés au sein du CSV ? Qui en fait encore partie ?

Quand je vois tout ce que nous pouvons encore accomplir, je me dis que nous avons encore une certaine influence. Mais ce n’est certainement plus comme avant. Outre Ali Kaes, Jean-Marie Halsorf et moi-même, je pense également à Paul Galles, qui vient certes plutôt du milieu de Caritas. Ces responsables politiques sont encore en contact quotidien avec les gens et savent ce qui se passe sur le terrain. Parmi les plus jeunes, je pense à Christian Weis et Maurice Bauer, respectivement assesseurs sociaux à Esch-sur-Alzette et à la Ville de Luxembourg. Par ailleurs, nous comptons également d’autres membres qui, même s’ils ne sont peut-être pas issus du milieu syndical, accordent de l’importance aux questions de politique sociale, même s’ils ne sont pas au premier ou au deuxième rang. Quand je regarde nos interventions d’actualité, nos amendements et nos propositions de loi, je constate que nous sommes toujours très actifs sur le plan de la politique sociale.

La plupart de ces initiatives partent toutefois de vous.

Paul Galles, Ali Kaes et moi-même, je dois vous donner raison sur ce point.

L’histoire du Parti de droite et du CSV a toujours été marquée par un conflit interne entre l’aile conservatrice, favorable aux entreprises, et l’aile chrétienne-sociale, favorable aux travailleurs. Comment gérez-vous personnellement cette contradiction ?

Nous avons toujours eu une aile syndicale, principalement dans le sud, mais aussi dans le nord, à Wiltz, avec Émile Gerson. Il y avait ensuite le bloc agricole, qui était également représenté par moments dans le sud, notamment dans les années 1950 par Joseph Lommel, de Differdange. À cela s’ajoutait l’aile des classes moyennes, puis, dans les années 1960, celle de la fonction publique. Lorsqu’il y a des divergences d’opinion entre les différentes ailes, nous en discutons, parfois même vivement, mais jusqu’à présent, nous avons toujours réussi à trouver un compromis, même si cela n’a pas toujours été facile. Ces discussions se poursuivent encore aujourd’hui. L’aile syndicale n’est peut-être plus aussi forte en termes d’effectifs, mais elle exerce toujours une grande influence. Je regrette surtout que nous n’ayons plus de député issu de la classe moyenne « classique » – des artisans ou des petits commerçants. Heureusement, certains d’entre eux continuent de s’impliquer au sein du parti, car la force du CSV a toujours été de trouver un équilibre et un compromis entre les quatre ailes. J’espère que nous y parviendrons encore à l’avenir.

Tant que le CSV était le premier parti et faisait partie du gouvernement, cet équilibre avait peut-être un sens.

Au sein de la majorité politique, il est bien sûr plus facile de trouver des compromis. Dans l’opposition, divers sujets peuvent plus rapidement être source de tensions.

Le paysage politique s’est diversifié, plusieurs petits partis sont désormais présents. Cela complique-t-il la situation pour les grands partis ?

Le problème, c’est que notre vision sociopolitique a évolué. L’ouvrier classique n’existe plus depuis l’introduction du statut unique. Sur le plan du marché du travail, l’industrie sidérurgique ne joue plus qu’un rôle secondaire et, surtout, elle emploie principalement des frontaliers dépourvus du droit de vote. Les Luxembourgeois travaillent désormais presque exclusivement dans la fonction publique et dans le secteur des services. Cela a également une incidence sur les partis politiques et fait que les travailleurs ne sont plus aussi bien représentés politiquement qu’auparavant. Cela se répercute bien sûr aussi sur les résultats électoraux.

Les partis devraient-ils redoubler d’efforts pour intégrer des non-Luxembourgeois dans leurs rangs, même si ceux-ci ne sont autorisés à voter qu’au niveau communal ?

Lorsque j’étais secrétaire général du CSV et que Michel Wolter en était le président, nous avons fondé CSV International. Cette organisation affiliée ne cesse de s’agrandir et de gagner en visibilité. Si la nouvelle loi entrant en vigueur permet désormais aux étrangers de participer plus tôt aux élections communales, nous devons, tous partis confondus, veiller à ce que les gens saisissent cette opportunité. Je trouve incompréhensible que ce soit justement la communauté portugaise – la plus importante que nous ayons au Luxembourg – qui se montre la plus réticente lorsqu’il s’agit de s’inscrire sur les listes électorales. Cela s’explique peut-être par des raisons historiques, mais la mobilisation de cette population relève de la responsabilité de tous les partis politiques.

La fragmentation du paysage politique a contraint le CSV à se réinventer. Il a abandonné son idéologie ; le « C » et le « S » n’ont peut-être plus autant d’importance. Le parti ne devrait-il pas changer de nom ?

Le « C » n’est plus aussi « catholique », mais le « S » revêt toujours une grande importance. Nous continuons à nous inspirer de la doctrine sociale chrétienne et de l’économie sociale de marché, même si nous avons désormais un nouveau logo.

Cela signifie-t-il que cette réinvention n’était avant tout qu’un stratagème marketing ?

Je ne dirais pas cela exactement, mais comme nous ne faisons plus partie du gouvernement, il est devenu beaucoup plus difficile de faire connaître nos positions à l’extérieur. Ces derniers temps, nous n’avons plus réussi à atteindre certaines franges de la population, ce qui s’explique notamment par le fait que la presse quotidienne rend aujourd’hui compte des débats à la Chambre de manière beaucoup moins détaillée qu’il y a quelques années. C’est pourquoi nous essayons d’informer les citoyens par d’autres moyens et à l’aide de nouvelles méthodes sur nos alternatives à la politique du gouvernement. On avait récemment l’impression que le CSV n’avait pas d’alternatives, alors que nous déposons pourtant de très nombreux amendements.

Les amendements du CSV ne diffèrent souvent que très peu des propositions du gouvernement. Cela donne l’impression que les quatre grands partis se rapprochent de plus en plus les uns des autres et se rejoignent dans un prétendu « centre ».

Il est vrai qu’il est de plus en plus difficile pour le citoyen lambda de distinguer les différences entre les grands partis. L’objectif est souvent le même, mais la voie pour y parvenir est parfois différente. Nous devons simplement veiller à ne pas voir apparaître trop de partis d’extrême droite, comme c’est le cas en France.

Le CSV s’est montré satisfait de l’issue de la réunion tripartite et a été le seul parti d’opposition à soutenir la loi. S’agissait-il d’une décision stratégique, peut-être aussi dans la perspective d’éventuelles coalitions pour 2023 ?

Le CSV restait attaché au dialogue social ; il était donc clair dès le départ que nous soutiendrions l’accord si un accord était trouvé avec les syndicats. Nous voulions simplement nous assurer que la loi reprenne exactement les mêmes dispositions que l’accord : en 2024, la tranche d’indexation reportée de juillet sera versée ; si une tranche supplémentaire s’avère nécessaire, la table ronde tripartite devra se réunir immédiatement. La critique formulée par l’OGBL, selon laquelle certaines entreprises ont réalisé des bénéfices élevés, est tout à fait justifiée. D’un autre côté, il est également vrai que certaines entreprises auraient rencontré des difficultés si l’indexation automatique des salaires avait été maintenue. Si le gouvernement avait entamé les négociations plus tôt, d’autres solutions auraient pu être trouvées.

Les relations entre le CSV et le LCGB ont-elles souffert de l’accord tripartite et de la visite qui a suivi du Premier ministre Xavier Bettel lors de la manifestation du 1er mai organisée par « votre » syndicat ?

Je ne suis peut-être pas la personne la mieux placée pour répondre à cette question. Ma relation avec le LCGB n’a pas changé suite à la visite de Xavier Bettel.

Pendant la crise de la sidérurgie, dans la seconde moitié des années 1970, alors que le CSV se trouvait pour la première fois dans l’opposition, le LCGB s’est « radicalisé » sous la présidence de son père, Jean Spautz, et a participé activement à la campagne électorale de 1979, ce qui a finalement contribué à la victoire du CSV aux élections. N’aurait-on pas pu trouver une alliance similaire au sein de la Tripartite cette année-là ?

Il n’est pas toujours bon de dire « non » juste pour dire « non ». En tant que parti au pouvoir, le CSV ne peut pas se le permettre. À l’époque où le président du LCGB siégeait encore à la Chambre pour le CSV, les liens étaient bien sûr plus étroits. Mais il en va de même pour le LSAP. Aujourd’hui, ils n’ont plus non plus de John Castegnaro ni de Lucien Lux dans leur groupe parlementaire. Cela ne fait pas non plus du bien au système politique.

En tant que mécanicien de formation, vous êtes l’un des rares artisans encore présents au Parlement. Aujourd’hui, on n’y trouve presque plus que des juristes, des enseignants, des fonctionnaires de l’État et des communes. Vous arrive-t-il de vous sentir seul ?

Grâce à mon engagement politique et syndical, je sais que, en politique, c’est avant tout le bon sens qui compte. On ne l’acquiert pas par le biais d’une formation scolaire, mais par l’expérience de la vie. Mes interventions et mes rapports sont tout aussi valables que ceux de mes autres collègues. Et je n’ai pas non plus à rougir de ma rhétorique ni de la manière dont j’aborde les sujets. Mais si nous n’avons pratiquement plus d’artisans ni d’ouvriers au Parlement, cela ne peut que conduire à une fragmentation accrue de la société. Beaucoup de gens ne se sentent plus représentés de manière adéquate et ont l’impression que personne ne défend leurs intérêts sur le plan politique. Cela conduit à l’extrémisme. C’est pourquoi tous les partis auraient tout intérêt à veiller à ce que des personnes issues de ces milieux occupent à nouveau des mandats. Il est très important d’écouter également leur opinion, sinon cela entraînera d’importantes tensions sociales et des conflits.

Vous présenterez-vous à nouveau aux élections l’année prochaine ?

Je suis en tout cas disponible, tant pour les élections communales à Schifflingen que pour les élections à la Chambre. J’ai toujours espéré que nous parviendrions à mettre en place la séparation des mandats d’ici l’année prochaine. 2023 aurait été une bonne occasion pour cela, car les deux élections ont lieu la même année. Mais cette séparation ne recueille pour l’instant pas la majorité nécessaire, presque tous les partis étant divisés sur cette question.

L’homme de la situation

Après son apprentissage de mécanicien, Marc Spautz (59 ans) a travaillé dans les années 1980 chez WSA et Cegedel, où il s’est engagé au sein de la délégation du personnel. En 1990, le fils de Jean Spautz, ancien président du LCGB, député, président du CSV et ministre, est devenu secrétaire syndical au LCGB, où il a gravi les échelons jusqu’au poste de secrétaire général. En 1981, Marc Spautz a adhéré au CSV ; en 1994, il a été élu au conseil communal de Schifflingen, puis est devenu assesseur en 2017. En 2004, il a fait son entrée à la Chambre des députés ; de 2011 à 2013, il a été président de groupe parlementaire. En avril 2013, il est devenu le dernier ministre de la Famille du CSV à ce jour, mais en raison des élections anticipées, il n’a exercé ce mandat que pendant six mois. De 2014 à 2019, il a été président du CSV. En tant qu’homme chargé des tâches délicates, il s’est notamment fait remarquer à plusieurs reprises lors de la campagne électorale de 2018 par des déclarations polémiques : les plus connues étant sans doute celles concernant la soi-disant « affaire Kleeserchers » et sa remarque homophobe sur les « uniformes roses » destinés à la police, pour laquelle il s’est par la suite excusé auprès d’Étienne Schneider.