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Économie nationale 9 min de lecture

Comme une goutte parmi d’autres

L'artiste Jeff Dieschburg a obtenu gain de cause en première instance dans le procès pour plagiat intenté contre la photographe Jingna Zhang. Le jugement rendu en appel pourrait créer un précédent.

Article paru dans Édition décembre 2022
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Copycat Les roses, les plis de la robe, l’expression du visage : l’image de Jeff Dieschburg et la photographie de Jingna Zhang ont désormais fait le tour du monde, au sens propre comme au figuré. Alors que l’avocat de Dieschburg, Gaston Vogel, se réjouit que son client et lui aient « gagné sur toute la ligne », l’artiste de 34 ans, originaire de Singapour et vivant aux États-Unis, se dit « profondément bouleversée » par la décision du tribunal d’instance de rejeter son accusation de plagiat à l’encontre de Dieschburg, un étudiant en art de 24 ans. Dieschburg a remporté le procès en première instance il y a deux semaines. « Jingna Zhang reste ainsi en défaut d’établir en quoi la photographie litigieuse serait empreinte de sa personnalité », peut-on lire dans le jugement de vingt pages. C’est pour cette raison que la loi sur le droit d’auteur de 2001 ne s’appliquerait pas, a estimé le juge.

La photo en question est issue d’une série réalisée par Jingna Zhang pour une couverture du magazine *Harper’s Bazaar Vietnam*. Le tableau de Jeff Dieschburg intitulé « Turandot », qui fait partie d’un diptyque à l’huile, a été exposé en juin dans le cadre de la (quelque peu pompeusement nommée) 11e Biennale d’art contemporain de Strassen, et lui a valu le prix d’encouragement de 1 500 euros (le prix d’achat du tableau s’élevait à
6 500 euros). Les deux tableaux se ressemblent de manière étonnante ; le peintre a inversé l’image du modèle et lui a ajouté des boucles d’oreilles ainsi qu’une épée. Après la séance photo de 2017, Jingna Zhang s’était vu faire remarquer par un éditeur que son esthétique ne convenait pas au marché occidental ; elle a donc trouvé d’autant plus ironique que le tableau de Dieschburg remporte un prix en Europe grâce à cette même esthétique. Deux personnes avaient contacté la photographe pendant la Biennale en juin pour lui signaler une éventuelle violation du droit d’auteur. Le peintre avait alors pris contact avec Zhang pour lui faire savoir qu’il s’était inspiré d’elle, ce qui correspond à une pratique courante dans le monde de l’art. Zhang avait avant tout exigé que l’œuvre de Dieschburg soit retirée du concours et ne soit pas vendue, c’est-à-dire qu’elle soit soustraite à tout contexte commercial. Dans les propos qu’elle avait tenus il y a six mois, on perçoit une demande de reconnaissance, mais les deux parties n’étaient pas parvenues à trouver une solution à l’amiable à l’époque. Jeff Dieschburg, dont la mère siège au conseil communal de Strassen pour le compte du DP, s’était alors rapidement tourné vers Gaston Vogel pour obtenir une assistance juridique.

Points de vue : Quiconque contacte cet avocat, connu pour ses diatribes hurlantes et ses tentatives d’intimidation, a droit, même en tant que journaliste, à ces tactiques et à ces figures de style, associées à des accusations de sabotage et de « bêtises de journalistes ». Dans sa ligne de défense, Gaston Vogel avait tenté devant le tribunal de présenter l’œuvre de Zhang comme une « œuvre commune » (c’est-à-dire une œuvre créée par plusieurs personnes). Ces arguments n’ont pas été retenus. Un autre argument reposait sur la comparaison avec d’autres images et tableaux de l’histoire de l’art présentant des poses similaires. Vincent Wellens, l’avocat de Jingna Zhang, a plaidé en faveur de l’originalité de la photographie en mettant en avant la manière dont l’image a été composée, notamment la façon dont les mèches de cheveux et la lumière tombent, ainsi que le drapé de la robe. Le juge a toutefois estimé que les explications fournies n’étaient pas suffisantes pour y reconnaître une vision artistique de la part de Zhang. Or, selon le droit luxembourgeois, celle-ci est nécessaire pour bénéficier de la protection du droit d’auteur. « S’il est vrai que la personnalité du photographe peut se révéler à travers les choix effectués dans la mise en scène de la photographie, notamment en ce qui concerne les accessoires, voire la pose, il faut toutefois que cette pose présente une originalité particulière, ce qui n’est pas le cas lorsqu’elle est influencée par des tableaux connus et que la personne se trouve dans un environnement banal », a estimé le juge.

Entre-temps, Jeff Dieschburg a pratiquement disparu de la circulation. Sur Instagram, on trouve un faux profil à son nom, dont la description indique « plagiaire à plein temps – envoyez-moi vos œuvres » ; y sont publiées « La Nuit étoilée » de Vincent van Gogh et la « Joconde » de Léonard de Vinci. Sur les réseaux sociaux, cette affaire a déclenché des tirades défensives et des commentaires haineux, qui ont profondément affecté les jeunes artistes. Une petite tempête se prépare donc, notamment parce que, malgré la procédure judiciaire en cours, cette affaire suscite un débat d’intérêt sociétal où se mêlent créativité et droit d’auteur, avec une touche de questionnement sur le genre – Jingna Zhang a utilisé le terme « mansplaining » lorsque Dieschburg lui a expliqué le droit d’auteur lors de leur premier contact – s’entremêlent. En effet, on constate un certain manque d’humilité de la part du jeune artiste et dans ses réactions officielles à l’incident. D’un côté, il y a Dieschburg, un peintre figuratif talentueux issu de la classe moyenne supérieure luxembourgeoise ; de l’autre, Zhang, une femme asiatique qui, bien que réputée dans son domaine, mais qui vit également à des milliers de kilomètres de là et n’est pas représentée par un avocat de renom devant un tribunal luxembourgeois – elle suit le procès concernant sa photographie en ligne, pour ainsi dire en différé. En théorie, tout cela ne devrait sans aucun doute pas avoir d’importance.

Anti-banal La réflexion juridique sur le droit d’auteur est encore récente ; elle a débuté au début du XIXe siècle. Ce n’est qu’en 1898 qu’une première véritable loi sur le droit d’auteur a été adoptée au Luxembourg. Contrairement à la notion d’originalité telle qu’elle est utilisée dans le domaine artistique, où elle présuppose quelque chose de fondamentalement nouveau, ce terme n’est pas employé dans ce sens en droit. En effet, devant les tribunaux, il s’agit de démontrer que l’artiste a délibérément donné une forme à son œuvre ; les jugements de goût et de valeur n’ont pas leur place. Gian Maria Tore, maître de conférences en histoire de l’art à l’Université du Luxembourg, fait remarquer que le monde de l’art et celui du droit sont des mondes parallèles, séparés par des « frontières infranchissables ». Bien sûr, l’art se nourrit de l’imitation, de ce qui existait déjà. Chaque époque a toutefois ses propres tendances et ses propres priorités. L’idée selon laquelle une œuvre doit être totalement nouvelle – telle qu’on pouvait l’observer, par exemple, comme moteur d’une réinvention constante en peinture jusque dans les années 1950 et 1960 – n’existe pratiquement plus aujourd’hui. Il est intéressant de noter qu’à l’heure actuelle, où le recyclage sans fin et l’hybridation constante dans l’art – avec les remakes, les suites et les spin-offs – sont devenus la norme, on accorde davantage d’importance au droit d’auteur. Un paradoxe qu’il explique par le fait que le droit réagit a posteriori aux événements. Concernant l’affaire Dieschburg-Zhang, il estime : « Du point de vue du critique, je ne peux que conclure de ce jugement que l’œuvre de Dieschburg est tout aussi banale que la photographie de Zhang. »

Le Tageblatt a publié cette semaine une interview de deux avocats belges spécialisés en droit d’auteur, qui ont commenté cette affaire. Ils ont souligné qu’il incombait à la plaignante de prouver de manière adéquate l’originalité de son œuvre et, par conséquent, son droit d’auteur. D’autres avocats spécialisés ont réagi avec surprise à ce premier jugement. Christian Rauda, avocat spécialisé dans le droit des médias exerçant à Hambourg, s’est dit « extrêmement stupéfait » lors d’un entretien avec le journal « Land » et a évoqué une « erreur d’appréciation extrême de la part du tribunal, compte tenu des exigences excessives imposées à la plaignante en matière de charge de la preuve ». Marianne Decker, avocate exerçant au Luxembourg, y voit « une catastrophe pour le droit d’auteur ». Pour la photographie en tant que forme d’art, il serait devenu plus difficile de prouver le droit d’auteur en raison des progrès techniques. Mais « si cette photographie de mode n’est pas protégée, laquelle l’est alors ? » Les photographes professionnels, quant à eux, expriment leurs craintes quant à la création d’un précédent. Dans une prise de position, la Fédération des photographes professionnels du Luxembourg (FPPL) écrit : « L’œuvre photographique en question se démarque de la masse de photos que l’on voit quotidiennement, elle possède un style et une identité incomparables. (…) À notre avis, l’œuvre photographique de Jingna Zhang en question a largement atteint un degré suffisant d’originalité pour pouvoir bénéficier du droit d’auteur. »

Main tendue Dans un courrier dont dispose le journal *Land*, l’université de Strasbourg, l’alma mater de Jeff Dieschburg, a également pris position. « Jeff Dieschburg a reçu un avertissement de la part du doyen de la faculté des lettres. Aucune référence aux tableaux n’est autorisée dans sa thèse de master (…) La soutenance de son mémoire de master a été reportée. (…) Il n’a probablement pas réalisé que l’autorisation de reproduction dans le cadre d’exercices et de travaux scolaires ne s’applique pas à toutes les œuvres, et encore moins à celles d’artistes vivants, surtout lorsque l’œuvre est autorisée à sortir du cadre privé et des études. (…) Il a présenté ses excuses. (…) Nous espérons avoir pu apaiser l’artiste, dont nous comprenons pleinement l’irritation », écrit l’université de Strasbourg. Vincent Wellens, quant à lui, indique qu’il fera appel. Il entend exposer, sur quinze pages détaillées, les choix artistiques censés prouver que la photographie de Zhang est sa propre création intellectuelle. Jeff Dieschburg n’a d’ailleurs pas présenté d’excuses à Jingna Zhang, comme il l’a fait à l’université. Cela aurait peut-être suffi à régler le différend.