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Société 4 min de lecture

Ambiguité

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition mai 2023
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Pendant la campagne électorale, le LSAP a pour habitude de mettre en avant le « A » de son nom. Au quotidien, il préfère s’en tenir à cette mise en avant. C’est pourquoi le ministre du Travail, Georges Engel, s’est retranché la semaine dernière derrière un « État des lieux des enjeux et des risques de la réduction du temps de travail ».

Le bilan dressé par Liser ne mentionne pas les hommes et les femmes qui passent des heures dans les transports pour se rendre au travail, qui effectuent des tâches pénibles et dangereuses, qui font des heures supplémentaires, travaillent en équipe ou de nuit, et qui gagnent peu. Il ne tire aucune leçon de l’histoire des réductions du temps de travail depuis 1876. Il ne mentionne pas les syndicats, les grèves et les manifestations qui ont été nécessaires pour y parvenir.

Cette étude « repose principalement sur une revue de la littérature existante […] plutôt que sur des données empiriques » (p. 69). Il s’agit d’une synthèse d’autres études. Autrefois, on appelait cela une méta-étude ; aujourd’hui, on parle de ChatGPT.

Les auteures énumèrent les avantages et les inconvénients d’une réduction du temps de travail. Elles les mettent en balance et qualifient à chaque fois le résultat d’« ambigu ». À la fin, on peut lire : « En conclusion, ce document a souligné les effets ambigus d’une réforme visant une réduction de la durée légale hebdomadaire du temps de travail » (p. 72).

Le Tageblatt considère cette ambiguïté comme « des résultats peu clairs à bien des égards » (26 avril 2023). Le Luxemburger Wort estime que l’étude « manque cruellement de pertinence » (29 avril 2023). Il s’agit là d’un malentendu.

« Ambiguus » vient de «ambi » (des deux côtés) et «ago » (pousser). Cela signifie : tiraillé entre deux côtés, ambigu. L’ambiguïté liée à la réduction du temps de travail n’est ni une imprécision ni un manque de clarté. Elle décrit une contradiction. Une fois de plus, la métaphore est plus perspicace que les poètes.

87 % des actifs sont salariés (p. 34). Ils vendent leur force de travail aux entrepreneurs : aux propriétaires de machines, d’usines, de bureaux et de magasins. Ces moyens de production apparaissent aux propriétaires de la force de travail comme une propriété étrangère. Les producteurs ne sont pas propriétaires des produits de leur travail. Le dialogue social, la compétitivité et la doctrine sociale chrétienne masquent cette contradiction.

Les progrès techniques permettent de produire la même quantité de biens et de services en moins de temps – ou d’en produire davantage dans le même laps de temps. La valeur ainsi créée fait l’objet d’une tension : l’augmentation de la productivité permet soit aux vendeurs de main-d’œuvre de travailler moins, soit aux acheteurs de main-d’œuvre de gagner davantage.

L’étude Liser souligne la forte productivité : « En 2019, l’écart en faveur du Luxembourg se situait entre 30 % et 40 % par rapport aux pays frontaliers, et même à près de 60 % par rapport à l’ensemble des pays de la zone euro » (p. 55). Cependant, en ce qui concerne la répartition des gains de productivité, l’étude indique que le Luxembourg est « le seul pays à ne pas avoir réduit le temps de travail » (p. 26). Au cours des dernières semaines, la BIL a annoncé un bénéfice de 153 millions d’euros, la Sparkasse de 235 millions, la BGL de 408 millions, RTL de 766 millions, Cargolux de 1,6 milliards de dollars et Arcelor-Mittal de 9,3 milliards de dollars.

Si les propriétaires des moyens de production doivent réduire le temps de travail sans baisser les salaires, leurs bénéfices s’en trouvent diminués. Le débat sur la réduction du temps de travail est toujours un débat sur le profit. D’où le boycott de la part de la fédération des entrepreneurs. D’où le rejet par le CSV, le DP et l’ADR. D’où le jeu de cache-cache du ministre du Travail.

Les auteures du rapport sur le temps de travail souhaitent calculer les « coûts/bénéfices […] pour la société dans son ensemble » (p. 72). Le solde de ce genre de comptes n’est pas ambigu. Il est erroné. La société n’est pas une épicerie. En matière de réduction du temps de travail, les avantages des uns sont les inconvénients des autres. L’ambiguïté est un antagonisme. L’ambivalence est sans équivoque.