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Datif, Duden, allemand

Le statut de la langue allemande au Luxembourg est en pleine mutation. Perd-elle de son importance ?

Article paru dans Édition septembre 2024
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Datif, Duden, allemand
La chanteuse de variété Sandy Botsch dans l'écurie de la Schueberfouer © Photo : Sven Becker

« Zicke-zacke », s’exclame Sandy Botsch, la chanteuse de reprises, dans le micro. « Hoi, hoi, hoi », répond la foule rassemblée dans la grange de la Fouer. D’anciennes camarades de classe applaudissent, des collègues de travail dégustent des pommes de terre sautées, deux amis francophones originaires du Niger boivent de la bière, Marjoline Frieden est assise à droite de la scène, sans son compagnon Luc Frieden. La moitié des personnes présentes ne comprend pas les paroles des tubes allemands, mais tout le monde chante spontanément en chœur. Plus tard dans la soirée, Julian Sommer, chanteur de variété festif venu de Coblence, monte sur scène. Âgé de 26 ans, il s’est fait connaître il y a deux ans avec le tube « Dicht im Flieger ». C’est une chanson à reprendre en chœur : « Peu importe, car ma tête ne fait que la-la-la-la, la-la-la-la. »

La musique pop allemande met de l’ambiance lors de quelques événements de niche. De manière générale, la musique en langue allemande ne touche pas le grand public au Luxembourg. Parmi les 50 titres les plus écoutés sur Spotify au Luxembourg, on trouve un titre en allemand : « Bauch, Beine, Po » de Shirin David. Deux rappeurs français ont également trouvé leur public, Leto et Bolide Noir, mais les titres en anglais dominent les classements. Lorsque les jeunes écoutent de la musique allemande, il s’agit principalement de rap, comme le rapportent les enseignants : le rap allemand de Capital Bra, Apache, Trettmann et Sido figure dans leurs playlists. À 200 mètres de la grange, les horaires des séances de cinéma de l’Utopia sont affichés : le film allemand « Alles Fifty Fifty », avec Moritz Bleibtreu, est mis en avant sur fond de plage, à côté d’une affiche représentant l’actrice française Isabelle Huppert dans le rôle de l’épouse d’un détenu. Les deux personnages sont entourés de stars de cinéma anglophones.

Dans notre pays, la culture pop allemande ne s’impose pas à grande échelle. L’allemand bénéficie toutefois d’une grande visibilité et joue un rôle incontournable dans un autre domaine : celui de la langue écrite dans la presse écrite. Avec une moyenne de 121 300 lecteurs et lectrices par jour, le « Luxemburger Wort » reste incontestablement le journal le plus lu. C’est ce que révèle l’étude « Plurimedia » réalisée par l’Ilres en 2022. Si l’on ajoute toutefois les articles du site Internet RTL.lu, qui enregistre 200 000 visites quotidiennes, on constate que les publications luxembourgeoises rencontrent un certain succès. Parmi les six hebdomadaires, la Revue en allemand et le Télécran occupent les premières places ; la troisième place revient à Contacto (en portugais) et la quatrième au Lëtzebuerger Land (bilingue). L’allemand occupe également une part importante dans la consommation télévisuelle : si 47 000 personnes regardent quotidiennement TF1, ce qui confère à la chaîne privée française la plus grande audience, l’ARD et la ZDF atteignent toutefois à elles deux 80 000 habitants. Pour de nombreux Luxembourgeois et Luxembourgeoises, l’allemand reste un repère important dans leur consommation médiatique.

La langue allemande est également très présente dans les bibliothèques. En moyenne, les douze bibliothèques publiques proposent près de 60 % d’ouvrages en allemand, tandis que le français reste loin derrière avec 25 %, tout comme le luxembourgeois, qui représente environ 7 %. Même dans le sud, plutôt francophone, ce rapport se reflète à la bibliothèque municipale d’Esch. Interrogée à ce sujet, sa directrice, Tamara Sondag, a indiqué que la bibliothèque proposait 15 000 titres en allemand, qui représentaient 45 % des prêts, suivis de près par les prêts d’ouvrages en français avec 43 %. Toutefois, cette tendance pourrait évoluer dans les années à venir, car la directrice de la bibliothèque municipale d’Esch constate que les jeunes s’intéressent de plus en plus aux livres en anglais. Le réseau de livres numériques des bibliothèques publiques constate par ailleurs un vif intérêt pour l’anglais ; par rapport aux titres allemands, les ouvrages anglais sont commandés deux fois plus souvent. La bibliothèque du Jongelycée d’Esch indique également que les ouvrages anglais sont désormais les plus populaires, tandis que les titres allemands se classent derrière les français. La répartition linguistique est différente dans les librairies : chez Alinéa, la langue de notre voisin du sud arrive en tête, ce qui vaut également pour la librairie Promoculture et les magasins Ernster à Luxembourg-Ville. Ces résultats concordent avec une enquête de l’Ilres réalisée à l’automne 2023, selon laquelle 78 % des plus de 1 000 personnes interrogées ont déclaré lire des livres en français, et 67 % en allemand. En 2001, la proportion de lecteurs germanophones s’élevait encore à 79 %.

Le rapport « Une diversité linguistique en forte hausse », publié ce printemps par le Statec, a mis en évidence le fait que l’allemand n’est pratiquement plus parlé dans l’espace public, sur le lieu de travail ou dans la sphère privée, et que son utilisation dans un contexte multilingue ne cesse de reculer. L’anglais est désormais plus couramment parlé que l’allemand (qui représente 22 %) sur le lieu de travail ; le français occupe la première place. Par ailleurs, deux tiers de la population ne parlent pas l’allemand, ni dans l’espace public ni sur le lieu de travail. La plupart des habitants germanophones vivent – sans surprise – dans l’est du pays ; à Mertert, la proportion atteint 10 %, et à Niederanven, 8 %. L’allemand en tant que langue courante sur le lieu de travail se concentre également le long de la frontière avec l’Allemagne : à Biwer, la proportion atteint 56 % et à Grevenmacher, 50 % – ce qui s’explique probablement par la présence de frontaliers allemands ainsi que de clients venant de l’autre côté de la Moselle. La frontière avec la Belgique orientale se distingue également dans les statistiques et affiche une proportion supérieure à 40 %, comme c’est le cas à Ettelbruck – où un nombre relativement important d’Allemands et de Belges germanophones travaillent dans le secteur hospitalier. Parmi les personnes résidant dans le pays qui déclarent l’allemand comme langue principale, 2,7 % sont de nationalité belge et 80,8 % de nationalité allemande. On peut supposer que le reste comprend non seulement des naturalisés, des Suisses et des Autrichiens, mais aussi des couples dont les conjoints ont des origines linguistiques et nationales différentes et qui ont choisi l’allemand comme langue commune. Le nombre de personnes déclarant l’allemand comme langue principale a par ailleurs diminué : alors qu’il s’élevait encore à 16 400 en 2011, il n’est plus que de 14 700 en 2021. Le passage au luxembourgeois n’a peut-être pas été particulièrement difficile pour les personnes interrogées en 2011.

Bien que la langue allemande occupe une place de plus en plus marginale dans la société en général, elle joue un rôle central dans le contexte scolaire : l’alphabétisation se fait en allemand. À partir de la semaine prochaine de septembre, environ 65 % des élèves qui ne parlent pas le luxembourgeois à la maison feront leur rentrée scolaire. Ce n’est que dans quatre écoles pilotes que, depuis 2022, les élèves sont alphabétisés en français, tout en participant, aux côtés d’enfants alphabétisés en allemand, à des cours dispensés en luxembourgeois. Les premiers résultats montrent que les enfants lusophones et ceux issus de familles romanophones manifestent ainsi un plus grand plaisir à lire que leurs groupes de référence. Les parents développent également un rapport plus positif à l’école, car ils se sentent capables d’accompagner leurs enfants dans leur parcours scolaire, explique Sonja Ugen, du Lucet, qui est chargée du suivi éducatif. Dans une interview accordée au journal « Land », cette psychologue de formation précise en outre qu’un nouveau rapport sur l’éducation sera mis sous presse en décembre 2024. On y lira que les compétences globales des élèves n’ont guère évolué depuis 2011, mais que les écarts de performances sont étroitement liés aux parcours linguistiques et à l’origine socio-économique. Dans une étude sur l’éducation de la petite enfance, le Lucet a par ailleurs constaté que les enfants qui ne parlent qu’allemand, français ou portugais à la maison obtiennent de moins bons résultats en compréhension orale de l’allemand qu’en luxembourgeois. Ce n’est pas le cas pour les enfants de langue luxembourgeoise ; l’étude conclut donc que l’acquisition de l’allemand est plus facile pour les locuteurs natifs du luxembourgeois.

Près de 50 000 élèves suivent actuellement un programme d’allemand s’étalant sur 13 ans. Les professeurs d’allemand rapportent que, notamment au lycée technique, de nombreux élèves déclarent n’être pratiquement jamais en contact avec la langue allemande en dehors de l’école, ce qui freine leur motivation à l’apprendre. Cela a eu des répercussions concrètes pendant la pandémie, comme l’a constaté le Lucet dans une étude : pendant le confinement, l’écart entre les niveaux de maîtrise de la langue s’est creusé. À Luxembourg-Ville également, au Classique, on rencontre des enfants d’expatriés francophones qui se montrent peu disposés à apprendre l’allemand, car la grammaire allemande leur semble impénétrable, selon une enseignante de l’Athénée. À cela s’ajoutent des différences régionales : le lien avec l’allemand est plus fortement ancré dans le nord et l’est du pays. Outre les compétences en écriture et en compréhension orale, une question préoccupe toutefois particulièrement les professeurs d’allemand : « Comment amener nos élèves à lire ? » L’intérêt pour la langue et la littérature est de plus en plus éclipsé par les disciplines STEM. Les jeunes rêvent de créer des start-ups et d’acheter des bitcoins.

Les jeunes ont toutefois tendance à porter un jugement plus positif sur la langue allemande. Certes, parmi les 2 000 personnes interrogées, dont 86 % sont de langue maternelle luxembourgeoise, beaucoup ont estimé que l’allemand était la moins mélodieuse des trois langues officielles, mais cela concerne surtout les personnes plus âgées, comme l’a révélé une étude menée par Regina Stölben, spécialiste de la langue allemande. Par ailleurs, 59 % des élèves qualifient l’allemand de « (très) doux », mais on constate que plus le niveau d’études est élevé, moins l’allemand est qualifié de « (très) doux ». Les appréciations dépendaient également du lieu de résidence. Dans le canton de Grevenmacher, c’est-à-dire le long de la frontière allemande, l’allemand a été évalué plus positivement que dans le centre et le sud du pays.

« L’allemand occupe actuellement une position intéressante au Luxembourg. Il bénéficie d’une position traditionnellement forte dans des domaines tels que le secteur des médias et l’alphabétisation scolaire, mais il est en même temps le plus fortement touché par les changements dans le tissu du multilinguisme », explique Christoph Purschke, linguiste à l’Université du Luxembourg, en analysant la situation actuelle. L’allemand subit ici une double pression : « Avec l’essor du luxembourgeois – en particulier le développement d’une écriture soutenue par la société –, le rôle de l’allemand en tant que langue-pont écrite tend de plus en plus à disparaître. » À cet égard, on pourrait également se poser la question suivante : « Verra-t-on à l’avenir davantage de textes en luxembourgeois dans la presse quotidienne ? Le pays ne traduira-t-il bientôt plus ses interviews en allemand lors de la transcription ? » La langue allemande serait en outre de plus en plus marginalisée sur le marché linguistique luxembourgeois en raison de l’importance croissante de l’anglais et du français – compte tenu de l’évolution démographique –, selon le professeur de linguistique.

De nombreuses questions restent toutefois en suspens : « Par exemple, dans quelle mesure la normalisation va-t-elle s’imposer ? Le luxembourgeois présente un large éventail de variations, tant à l’oral qu’à l’écrit. Certes, on écrit et on lit désormais beaucoup en luxembourgeois, notamment sur les réseaux sociaux, mais cela ne dit pas grand-chose sur le niveau de maîtrise de l’écriture formelle. Surtout, la volonté politique nécessaire à un enseignement scolaire complet de la langue fait actuellement défaut. » On ne sait pas non plus clairement jusqu’où ira le développement des outils numériques au service de la langue : « Certes, l’application de reconnaissance vocale Lux-ASR, développée par le linguiste Peter Gilles, transcrit déjà les débats au Parlement, et ChatGPT-4 génère des textes en luxembourgeois relativement corrects, mais la prise en charge du luxembourgeois sur les ordinateurs et les appareils mobiles reste encore très limitée », explique M. Purschke

Dans les débats politiques, à la Chambre et dans les documents d’information politique, la combinaison de textes en français et en luxembourgeois s’est désormais imposée. Les questions parlementaires commencent de plus en plus souvent par « Här President » et se terminent par « mat déiwem Respekt ». Lors des élections d’octobre 2023, on a pu observer que le luxembourgeois avait supplanté l’allemand dans les brochures des partis politiques. Dans certaines communes, le « Gemengebuet » est tout naturellement rédigé en luxembourgeois, tout comme la publicité pour Cactus dans le journal « Wort ». Il est également frappant de constater à quel point la langue luxembourgeoise gagne du terrain au sein de la section « Luxemburgensia » de la Bibliothèque nationale : selon ses chiffres, on ne comptait que 36 ouvrages en luxembourgeois en 1970, suivis d’une courbe ascendante qui atteint désormais environ 350 ouvrages. Cette augmentation s’explique toutefois principalement par les traductions de livres pour enfants, comme l’explique Yorick Schmit, bibliothécaire à la BNL et auteur. La Bibliothèque nationale est tenue d’archiver tous les documents publiés au Luxembourg ; ainsi, pour l’année 2022, 1 100 documents en français et 1 000 en allemand ont été archivés. Yorick Schmit, bibliothécaire à la BNL, indique que les deux langues se tiennent en équilibre depuis des décennies, ce qui s’explique notamment par le fait que les documents publiés par les autorités publiques sont généralement rédigés dans les deux langues. La proportion d’œuvres littéraires est également stable et similaire dans les deux langues depuis des années, les auteurs résidant au Luxembourg préférant écrire leurs textes en prose en allemand et leurs poèmes en français. Si l’on consulte le site eLuxemburgensia, la part des documents allemands numérisés, avec 63 %, est nettement supérieure. Ce chiffre n’est toutefois pas très significatif, car la plupart des revues ne sont numérisées que jusqu’en 1980 ; néanmoins, ces statistiques provisoires montrent l’importance de l’allemand dans le paysage médiatique luxembourgeois.

La presse culturelle luxembourgeoise et les linguistes locaux ont manifesté une certaine surprise lorsque, il y a deux ans, la première édition du nouveau « Duden : l’allemand standard luxembourgeois » a été publiée. En effet, les Luxembourgeois partaient généralement du principe que l’allemand parlé au Luxembourg était l’allemand standard et ne comportait aucune variante locale. L’éditeur Heinz Sieburg, professeur de linguistique germanique et de linguistique historique de l’allemand, voit toutefois les choses différemment. Selon lui, l’allemand aurait développé au Luxembourg des particularités qui n’existent pas dans d’autres pays germanophones. Sieburg a intégré dans son édition Duden des mots tels que « Bijouterie », « Commodo-Antrag », « Chamberwahl », « Parking », « Rummel », « Rieslingkönigin », « Sekurist », « Telearbeit », « Velo » et « vulnerabel » – mais seulement après les avoir repérés à plusieurs reprises dans des journaux luxembourgeois. Christoph Purschke, quant à lui, a été assez surpris lorsqu’il a entendu pour la première fois au Luxembourg le mot « Rundtischgespräch ». Selon lui, les recherches de Sieburg devraient également s’étendre au vocabulaire parlé et aux caractéristiques phonétiques : « Les Luxembourgeois prononcent certains sons différemment en allemand ; ainsi, le « a » a souvent une sonorité assez sourde. L’intonation est également frappante, tout comme l’absence de distinction entre le « ch » et le « sch ». » De manière générale, la linguistique constate un décalage entre la pertinence des médias et de la littérature germanophones et l’allemand parlé – selon Purschke, il est presque rare au Luxembourg que l’on s’exprime en allemand, sauf avec des Allemands.