BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Social 14 min de lecture

Le rapport de PWC

Dans l'affaire Caritas, les événements s'enchaînent à un rythme effréné. Le syndicat Hut et l'OGBL se disputent au sujet des contrats, tandis que le cardinal s'en lave les mains. Seul le Premier ministre garde le silence.

Article paru dans Édition septembre 2024
Partager l'article sur

Le rapport de PWC
Carole Reckinger, mercredi au Casino Syndical © Photo : Sven Becker

Conflit social L’ambiance était tendue mercredi midi au Casino Syndical de Bonneweg, où s’étaient rassemblés environ 150 salariés de la Fondation Caritas Luxembourg et de Caritas Accueil et Solidarité asbl, touchées par le scandale financier. L’OGBL avait hésité pendant des semaines avant de finalement les convoquer pour les convaincre de se joindre vendredi à une manifestation de protestation devant le siège de Caritas, rue Michel Welter (que l’OGBL a déplacée hier à la dernière minute devant la Chambre des députés). Le secrétaire syndical Smail Suljic a rendu compte aux salariés d’une réunion qu’il avait eue, avec les délégués, lundi soir, en présence de Tiphaine Gruny, de PWC, et de Christian Billon, président du conseil d’administration de la nouvelle association Hëllef um Terrain (Hut). Afin d’éviter tout « conflit d’intérêts », M. Billon avait démissionné cette semaine du comité de crise mis en place par le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, pour restructurer et reconstruire Caritas, victime d’une fraude de 61 millions d’euros. Mme Gruny devait l’épauler dans cette tâche.

L’ambiance lors de la réunion de lundi était « inacceptable », a déclaré Smail Suljic mercredi en français aux collaborateurs de Caritas – dont la plupart sont des frontaliers. « On nous a crié dessus, on s’est moqué de nous, on nous a reproché que l’OGBL voulait tout détruire », a déclaré Suljic. Gruny et Billon – « déi Lekt va PWC », comme les a qualifiés mardi la présidente sortante de Caritas, Marie-Josée Jacobs, sur RTL – veulent convaincre les quelque 350 salariés concernés de résilier leur contrat avec l’ancienne Caritas et d’en signer simultanément un nouveau avec Hut. Bien que Hut soit également lié par la convention collective SAS en vigueur dans le secteur social et des soins (qui expire en décembre et dont la prolongation n’a pas encore été décidée), l’OGBL craint que les nouveaux contrats ne comportent des régressions pour les salariés – notamment la suppression de leurs congés restants accumulés, des heures supplémentaires déjà effectuées et de la prime de fin d’année. L’OGBL craint encore davantage que la délégation du personnel ne disparaisse avec la signature du contrat. Au moins pendant un an, car selon la loi, seul peut devenir délégué celui qui travaille depuis au moins un an dans une entreprise. Pendant cette période, Hut serait alors – à l’instar de PWC – « sans syndicat » ; les salariés n’auraient plus de représentation de leurs intérêts et l’OGBL ne pourrait pas négocier de plan social pour les salariés qui ne seraient pas repris, ce qui serait plus avantageux pour Hut.

La perte de l’ancienneté aurait également pour conséquence de raccourcir les délais de préavis légaux et d’obliger éventuellement tous les salariés à effectuer à nouveau une période d’essai. Afin d’éviter une détérioration des conditions de travail, l’OGBL entend militer avec force, lors de l’action de protestation de vendredi, pour que l’ancienne Caritas soit transférée vers la nouvelle société Hut dans le cadre d’une cession d’entreprise. PWC et le conseil d’administration de Hut, composé presque exclusivement de dirigeants d’assurances, d’avocats d’affaires et d’anciens collaborateurs de PWC proches du CSV et du DP (d’Land, 20 septembre 2024), s’y opposent toutefois. Selon l’OGBL, cela s’explique par le fait qu’un transfert d’entreprise ne serait pas légalement possible en raison des conventions conclues avec l’État, ou que Hut devrait alors reprendre les dettes de Caritas. Interrogé par *d’Land* cette semaine, Christian Billon n’a pas souhaité s’exprimer et a renvoyé à une conférence de presse prévue le 1er octobre. Suljic a souligné hier que plusieurs avocats avaient confirmé à l’OGBL qu’un transfert d’entreprise, dans des cas comme celui de Caritas, était possible sans problème et sans transfert de dettes, voire qu’il s’agissait d’une pratique courante. Guy Castegnaro, avocat spécialisé en droit du travail qui représente presque exclusivement des entreprises, a déclaré mercredi à Radio 100,7 : « Lorsque les mêmes activités, exactement les mêmes activités, sont reprises telles quelles par la nouvelle entité, alors nous sommes – d’un point de vue tout à fait neutre – dans le cadre d’une reprise d’entreprise telle que la prévoit le Code du travail. » L’OGBL a déconseillé aux salariés de signer la résiliation de leur ancien contrat et le nouveau, notamment parce que Hut a jusqu’à présent refusé de permettre au syndicat et aux salariés de consulter les contrats.

Bien que mercredi, presque tous les salariés aient compris les avantages d’un transfert d’entreprise, certains ont refusé de participer à l’action de protestation de vendredi. En effet, Tiphaine Gruny et Christian Billon avaient réussi à monter les délégations du personnel respectives de la Fondation Caritas Luxembourg et de Caritas Accueil et Solidarité l’une contre l’autre. Alors que Mme Gruny a caché aux délégués de la fondation (qui compte environ 250 salariés) toute information concernant les nouveaux contrats, elle a promis mardi soir à ceux de Caritas Accueil et Solidarité (qui n’en compte que la moitié) que certains acquis seraient préservés et que la majorité des salariés serait reprise. Elle n’a donné aucune garantie écrite, mais les promesses verbales ont manifestement suffi à convaincre certains collaborateurs et collaboratrices de se désolidariser des autres. Une employée, qui, selon l’organigramme, faisait partie du comité de direction élargi de Caritas, a déclaré mercredi lors de la réunion syndicale que cette affaire ne concernait pas l’OGBL, mais les emplois : « Peut-être que certaines personnes seront laissées pour compte, mais c’est comme ça. » Elle a été huée. D’autres ont proposé d’élaborer une charte dans laquelle le conseil d’administration de Hut s’engagerait à reprendre certaines acquis. De cette manière, on pourrait éviter de devoir descendre dans la rue. La crainte de perdre son emploi était clairement perceptible chez certains salariés ; manifestement, ils sous-estimaient l’importance systémique de Caritas pour le système social luxembourgeois et redoutaient des licenciements collectifs.

Précédent La plupart des personnes présentes se sont toutefois prononcées en faveur d’une attitude unie et solidaire. Carole Reckinger, responsable depuis des années du pôle « Plaidoyer politique » chez Caritas, a mis en garde mercredi contre un précédent : « Une telle situation ne s’est encore jamais produite dans le secteur social au Luxembourg. » En effet, le gouvernement semble vouloir profiter de ce scandale financier pour transformer Caritas en une simple entreprise de services. M. Hut a supprimé les départements « Plaidoyer politique » et « Plaidons responsable » (sensibilisation) ; leurs collaborateurs et collaboratrices seront (vraisemblablement) licenciés. Dans le communiqué officiel annonçant la création de l’organisation, envoyé par Billon le 12 septembre, on pouvait lire textuellement : « L’objectif de cette nouvelle structure est d’œuvrer contre la précarité au quotidien. »

La critique formulée par la société civile engagée à l’égard des inégalités sociales et de la pauvreté croissante, de l’interdiction de la mendicité et des politiques néolibérales semble indésirable aux yeux du gouvernement CSV-DP. Des critiques similaires s’étaient déjà fait entendre lorsque le ministre des Affaires étrangères du DP, Xavier Bettel, avait annoncé au printemps son intention de restructurer le financement du secteur « Sensibilisation et éducation au développement durable » des organisations non gouvernementales actives dans les domaines de la politique de développement et de l’aide humanitaire (d’Land, 9 août 2024). Selon les informations de d’Land, l’Inspection financière (IGF) entend désormais réaliser des audits plus fréquents et plus réguliers auprès des organisations qui ont conclu une convention avec l’État et reçoivent des fonds de sa part. Ces audits ne visent pas exclusivement les associations du secteur social ou de l’aide au développement – mais elles en font partie. On ignore encore si l’IGF réalisera elle-même ces audits ou si le gouvernement en fera un nouveau domaine d’activité pour PWC ou d’autres cabinets du Big Four.

L’« ancienne » Caritas, telle qu’elle existait jusqu’à présent, devrait en tout cas appartenir au passé. De nombreux éléments laissent penser qu’une procédure d’insolvabilité sera engagée après le rachat par Hut. Outre les 30 salariés au Luxembourg, 70 collaborateurs et collaboratrices au Soudan du Sud et au Laos devraient également être licenciés – dans l’idéal, dans le cadre d’un plan social. Xavier Bettel avait refusé d’apporter à Caritas les cinq millions d’euros nécessaires à la poursuite de ses projets internationaux. Dans une question parlementaire déposée cette semaine, les Verts ont indiqué que M. Bettel avait récemment justifié cette décision lors d’une réunion de la commission parlementaire des affaires étrangères en affirmant que l’IGF avait réduit son budget de coopération de 14 millions d’euros. En réalité, le budget de coopération reste toutefois fixé à 1 % du revenu national brut (RNB) ; la prétendue réduction s’explique simplement par le fait que le Statec a entre-temps revu ses prévisions économiques à la baisse. Le gouvernement devrait néanmoins être en mesure de mobiliser cinq millions d’euros ; en fin de compte, c’est avant tout une question de volonté politique.

L’Église, elle non plus, ne sauvera pas Caritas, ni n’assumera son rôle politique. Cela devrait être clair, au plus tard depuis cette semaine. Après un long silence de la part de l’archevêché, qui s’était ensuite contenté de publier des communiqués pour la plupart vides de sens, le cardinal Jean-Claude Hollerich a pris ses distances la semaine dernière, dans une interview accordée à la Revue, avec la Caritas, qui relevait de l’Église et dont les membres du conseil d’administration étaient nommés par l’évêque en personne : Caritas a « fait beaucoup de bien », mais son action n’était pas directement liée à la communauté religieuse. Plutôt que d’effectuer un travail social pour le compte de l’État, l’Église préfère désormais distribuer, avec l’aide de bénévoles, de la nourriture et des vêtements aux sans-abri de Bonneweg. Le jour même de la parution de l’interview dans la Revue, plusieurs catholiques de gauche ont réagi dans une « édition spéciale » du mensuel Forum : « L’Église luxembourgeoise, totalement désorientée, est peut-être même soulagée que quelqu’un la décharge de la responsabilité de l’ensemble du secteur social. » Lundi, Carole Reckinger a renchéri dans une interview accordée à RTL Télé. Elle se sentait abandonnée par l’Église : « La Caritas est pourtant le bras social de l’Église. Je m’attendais à un peu plus d’empathie de leur part. »

Mardi, Jean-Claude Hollerich a accordé d’autres interviews. Sur RTL, il s’est plaint que les responsables de Caritas l’aient informé trop tardivement du scandale financier : « Si Caritas se considère comme une institution ecclésiastique, pourquoi personne n’est-il venu me voir ? » Lorsqu’on lui a demandé pourquoi il n’avait pas cherché lui-même à engager le dialogue après avoir eu connaissance du scandale, le cardinal s’est justifié : « On ne veut tout de même pas se jeter dans la gueule du loup. » Dans un entretien publié mercredi, il a déclaré avoir « été contacté très tardivement par M. Billon », mais a ajouté que le diocèse n’avait de toute façon pas les moyens de sauver Caritas : « (..) Pour une petite Église, ces efforts financiers sont impossibles à supporter. » Lafayette SA, la société immobilière de l’Église, disposait en 2023 d’actifs s’élevant à 126 millions d’euros, de réserves de 11,6 millions et d’un report à nouveau de 32 millions d’euros. Mais cet argent est nécessaire pour payer le personnel du diocèse, a déclaré M. Hollerich. Il a ensuite opposé le personnel du diocèse à celui de Caritas : leurs salaires seraient plus élevés que ceux des employés de l’Église, a déclaré le cardinal. Face à RTL, il s’est plaint que les prêtres ne puissent plus se permettre de se loger depuis la séparation de l’Église et de l’État. Mardi soir, le diocèse a annoncé qu’il verserait 310 000 euros à la fondation Caritas afin de régler les salaires et les droits à la retraite encore dus aux collaborateurs et collaboratrices au Soudan du Sud. « Je suis étonné que ceux-là mêmes qui ont mis en œuvre la séparation de l’Église et de l’État veuillent désormais que l’Église paie pour la Caritas », a déclaré le cardinal au journal *Das Wort*.

La Cène de Jean-Claude Hollerich s’inscrit bel et bien dans un programme politique. Ce n’est pas celui de Caritas, mais celui de l’Église catholique. En raison de sa position sociale, il est tenu à la neutralité politique, a-t-il déclaré sur RTL Télé, tout en regrettant dans ses propos « que la séparation de l’Église et de l’État aurait pu être un peu plus équitable pour l’Église ». Il aurait souhaité « que nous ayons mis en place un enseignement en collaboration avec toutes les religions reconnues au Luxembourg ». Il en résulte que la société est aujourd’hui confrontée à des jeunes qui manquent de culture générale et qui n’ont aucune idée de ce que signifie « La Cène » de Léonard de Vinci. Les propos de Hollerich ne sont pas anodins : ils font référence aux critiques récemment formulées, notamment par la droite et l’extrême droite, à l’encontre de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques à Paris, où il avait été affirmé à tort que le metteur en scène avait « tourné en dérision » le tableau de Léonard de Vinci en y faisant apparaître des drag queens et des homosexuels. Si la position du pape François, qui s’est rendu au Luxembourg jeudi, peut paraître progressiste sur les questions des réfugiés et du climat, l’Église continue toutefois de rejeter avec véhémence l’égalité des sexes, l’avortement et la transidentité. Alors qu’en Allemagne, par exemple, certains archevêchés (comme celui de Fribourg) contredisent Rome sur ces questions, l’archevêché de Luxembourg soutient largement le pape.

« J’ai bon espoir que la visite du pape François puisse donner un nouvel élan à notre Église locale », a déclaré il y a deux semaines Patrick Muller, vicaire général de l’Église catholique, selon l’agence de presse allemande DPA. Au Luxembourg, seule l’ADR souhaite actuellement réintroduire l’enseignement religieux dans les écoles ; l’accord de coalition du gouvernement CSV-DP n’en fait pas mention. La privatisation de la prise en charge des sans-abri et des réfugiés n’est pas non plus prévue dans le programme gouvernemental, pas plus que la suppression de la société civile engagée socialement. Or, c’est pourtant ce qui semble se produire actuellement. Christian Billon a déclaré cette semaine sur Radio 100,7 que Hut était « une entreprise comme une autre et qu’elle ne devait pas non plus fournir de réponses à la presse ». Hut devrait officiellement démarrer ses activités le 1er octobre. On s’attendait en fait à ce que le Conseil d’État délibère mercredi sur la convention avec la nouvelle association. Le communiqué officiel du gouvernement n’en faisait pas mention, et Luc Frieden a renoncé cette semaine à tenir une conférence de presse malgré les nombreuses questions en suspens. Il a laissé la communication à Christian Billon, qui a annoncé mercredi soir sur RTL Télé que le Conseil d’État avait approuvé les conventions avec Hut.

On ignore dans quelle mesure le gouvernement a été impliqué dans le rachat de Caritas par Hut. Il est présomptueux de la part de Hut d’affirmer dans son communiqué que ses membres fondateurs sont des acteurs engagés dans la société civile qui représentent « la diversité du paysage luxembourgeois ». En réalité, le conseil d’administration est majoritairement composé de proches du Premier ministre et du vice-Premier ministre. Le président de la Fondation Félix Chomé, François Pauly, est un ami d’enfance et un compagnon de route de longue date de Luc Friedens (d’Land, 18 juin 2021). Pauly et son cousin Pit Hentgen, cofondateur et membre du conseil d’administration de la Fondation La Luxembourgeoise – qui détient également une participation dans Hut –, entretiennent des liens étroits avec l’Église. Tous deux ont été membres du Conseil pour les affaires économiques de l’archevêché (d’Land, 6 octobre 2017) ; Hentgen est président du conseil d’administration de la société immobilière ecclésiastique Lafayette SA, ce qui pourrait également expliquer la réticence de Jean-Claude Hollerich à l’égard du rachat de Caritas. Claudia Monti, qui doit prendre la présidence de Hut à l’issue de son mandat de médiatrice, connaît Xavier Bettel depuis leurs années de lycée ; en 2001, celui-ci a commencé à travailler comme avocat dans son cabinet, où il est resté jusqu’à sa prestation de serment en tant que Premier ministre en 2013. Afin de faire la lumière sur ces questions et d’autres encore, le LSAP a demandé, il y a deux semaines, la création d’une commission parlementaire spéciale. Il ne devrait toutefois pas obtenir la majorité nécessaire à cet effet. Interrogé par le journal « Land », le député Franz Fayot explique que le LSAP discute actuellement de la mise en place d’une commission d’enquête. Selon la Constitution, l’accord de 20 des 60 députés au total suffit pour cela. Le LSAP pourrait l’obtenir avec le soutien des Verts, de la Gauche ainsi que des deux députés du Parti pirate, qui sont en désaccord.