Oui, c’est toujours un plaisir d’entendre un membre du gouvernement disserter sur la vie et la mort avec de grands gestes et un élan philosophique. Dans une interview accordée au Tageblatt le 2 juillet 2025, la ministre chargée de l’approvisionnement en armement, Yuriko Backes, a déclaré textuellement : « Risquer sa vie pour son pays est une mission honorable. » On a d’abord envie de prendre une grande inspiration. Que veut-elle dire par cette phrase au poids énorme ? À qui s’adresse ce slogan de propagande ? N’est-il pas extrêmement inquiétant que le grand criminel Poutine utilise exactement la même phrase pour envoyer à la mort des centaines de milliers de jeunes Russes ?
Mis à part le fait qu’il faudrait sans doute dire « honorable » et non « vénérable », nous avons ici affaire à une déclaration qui non seulement bouleverse la responsabilité de l’État, mais la transforme radicalement en son contraire. Jusqu’à présent, la mission première d’un gouvernement était de tout mettre en œuvre pour que les citoyennes et citoyens restent en vie. Il devait mobiliser tous les instruments et toutes les ressources nécessaires pour garantir la protection de la vie. Pourquoi une ministre se lève-t-elle soudainement pour déclarer que la mort est un bien commun souhaitable ? Et ce n’est pas tout : selon elle, la mort est « honorable » et constitue une « mission », c’est-à-dire une tâche et un devoir. Les citoyennes et citoyens devraient mourir « pour leur pays ». Si l’ennemi est déjà surpuissant, nous pouvons tout au moins, dans une sorte de réaction de défi, jeter nos vies à ses pieds. Au final, la question demeure : qu’y a-t-il donc dans « notre pays » qui mérite tant d’être défendu au point de justifier une mort volontaire ?
Pour replacer les choses dans leur contexte : la ministre tente de légitimer la militarisation quasi frénétique du Luxembourg. Tous les moyens lui semblent bons pour faire pression, surtout sur les jeunes citoyens et citoyennes. L’armée est présentée comme une sorte de nirvana pour les demandeurs d’emploi motivés. « Fais de ta passion ton métier et rejoins l’armée ! », peut-on lire dans une auto-promotion grandiloquente de Härebierg. « Fort de son esprit d’équipe, l’armée luxembourgeoise est une institution dynamique et innovante. » Si l’on en croit la ministre, cette « passion » culmine apparemment dans la volonté de sacrifier sa vie pour des raisons nationalistes. La « dynamique » et « l’innovation » reviennent en fin de compte à rendre attrayants aux yeux de la jeunesse luxembourgeoise les futurs champs de bataille mortels.
On ne peut que plaindre les jeunes qui pourraient recevoir d’ici peu le courrier publicitaire suivant de la part de l’armée : « Hey les jeunes, rejoignez l’armée ! On vous garantit de vous débarrasser de tous vos soucis. Laissez-vous fracasser le crâne, et vous serez tirés d’affaire. Fini la recherche désespérée d’un emploi, fini la pénurie de logements, fini la marginalisation sociale. On vous le promet : l’allongement de la durée de la vie active, tel qu’il est envisagé dans le chaos actuel de la réforme des retraites, vous sera à coup sûr épargné. Et quand vous rentrerez chez vous après votre mission mortelle pour la patrie, une belle médaille d’honneur de l’État sera épinglée sur votre sac mortuaire. Et si la fanfare militaire est d’humeur, elle vous jouera certainement une marche funèbre émouvante. Hé les jeunes, qu’est-ce que vous attendez ? »
Les personnes éprises de paix n’ont certainement pas besoin d’une ministre qui leur suggère, en cas d’urgence, de résister jusqu’au bout. Elles défendront d’elles-mêmes la paix et la liberté, au besoin les armes à la main. Mais pourquoi le feraient-elles pour « leur pays » ? Lorsqu’ils prennent le risque ultime pour leurs proches ou d’autres personnes qui leur sont chères, il n’est pas nécessaire de mettre « notre pays » en avant. Les représentants de ce pays, qui réclament avec tant de grandiloquence notre esprit de sacrifice collectif, n’inspirent pas forcément confiance. On se souvient du rire insouciant de la ministre lorsqu’elle a manipulé maladroitement des mitrailleuses lors de la fête des armes sur le Härebierg. Difficile de croire qu’il s’agisse ici d’une question de vie ou de mort d’une urgence absolue. La prestation maladroite de la ministre en dit long : le sens de l’honneur et le respect de soi sont pour elle des concepts étrangers. Elle joue avec les peurs des citoyens et préfère briller en tant qu’actrice dans un spectacle militariste. On n’oubliera pas non plus la photo du PDG Frieden riant aux éclats aux côtés du secrétaire général de l’OTAN, Rutte (à voir par exemple dans le Tageblatt du 1er septembre 25). Comme si l’OTAN était un club de divertissement pour des hommes d’État sans sérieux, qui n’ont pour aucun d’entre eux à descendre dans les tranchées lorsque les choses tournent mal. D’autres s’en chargent à leur place. « Ce sont toujours les gens simples qui paient de leur vie », écrit l’auteur ukrainien Artem Tchapaj (Die Zeit, 22 septembre 2025).
Comment peut-on exiger de la dignité de la part des citoyens alors qu’on agit soi-même de manière totalement indigne ? La ministre chargée des achats d’armement et le PDG mettent en garde avec insistance, dans des interviews, contre la menace de guerre, mais se comportent comme s’ils n’avaient absolument rien à voir avec cette situation de menace. Ils éclatent de rire dans un contexte où les dangers sont on ne peut plus graves. Comment comptent-ils faire comprendre aux citoyens que, sur le Härebierg et à l’OTAN, il est question de rien de moins que de la survie de l’Europe ? Dans « notre pays », les représentants se permettent de prendre leurs propres déclarations d’intention à la légère en riant. Mais ce sont les jeunes qui doivent verser leur sang et accomplir leur « mission honorable ».
Le hasard a voulu que, le lendemain de l’interview accordée au *Tageblatt*, paraisse la chronique « Où partez-vous en vacances cet été, Yuriko Backes ? ». Réponse de la ministre : « Avec ma famille, une semaine dans le sud de l’Italie et une semaine dans le nord, au Danemark. Le reste, chez moi, dans le jardin. » Voilà une réponse surprenante. La guerre aurait-elle soudainement disparu, tout comme la crise aggravée et l’état d’urgence que la ministre invoquait encore la veille avec une gesticulation dramatique ? Vingt-quatre heures plus tard, tout est-il redevenu idyllique ? Faut-il désormais parler de « fraîcheur estivale » et non plus de cette morgue tant convoitée ? Ou bien ceux qui sont prêts au sacrifice doivent-ils donner leur vie pour « leur » pays sans le soutien de la ministre ? Probablement que ce n’est là qu’une nouvelle manifestation du fameux « modèle luxembourgeois » avec sa structure de classes rigide : les uns partent en vacances, les autres se sacrifient pour que les lieux de villégiature soient préservés. La joie de vivre des uns exige la joie de mourir des autres.
Autre question : « Qu’est-ce qui ne doit en aucun cas manquer dans la valise ? » Réponse de la ministre : « Des livres, des lunettes de soleil et de la crème solaire. De la musique. » C’est tout ? Pas de ration de survie pour trois jours, pas de casque de protection, pas de comprimés d’iode, pas même une mini-trousse de premiers secours avec un spray pour les plaies et des pansements ? Depuis quand l’Italie et le Danemark ne sont-ils plus des cibles ennemies hautement menacées ? Ou bien la menace de guerre en Europe n’est-elle pas aussi grave que la ministre ne cesse de le laisser entendre avec son culte ostentatoire des armes ? Existe-t-il au sein de l’OTAN des réserves secrètes destinées aux représentants d’État en quête de vacances pour se détendre avant le grand boum ? On ne peut qu’espérer que les aspirants à la mort du Härebierg n’aient pas vent de ce bonus ministériel. Sinon, il se pourrait qu’ils ne souhaitent plus du tout faire face à cette mort « honorable ».
La dernière question de l’interview était la suivante : « Si vous rencontriez Donald Trump au bar d’un hôtel, de quoi aimeriez-vous discuter avec lui ? » Réponse de la ministre : « Du rôle de modèle des personnalités politiques. » Elle ferait donc remarquer à ce criminel mondial de Washington que les responsables politiques doivent donner l’exemple. En supposant qu’elle soit sincère : qu’attend-elle ? Pourquoi ne montre-t-elle pas qu’elle est elle-même un modèle ? « Pro patria mori » ne peut tout de même pas être seulement un slogan creux auquel les membres du gouvernement ne se sentent pas tenus. À moins que la ministre ne préfère partir en vacances et se décharger de ses responsabilités sur d’autres ? Et maintenant ? Il ne nous reste plus qu’à déplorer, avec Bertolt Brecht : le rideau tombe et toutes les questions restent en suspens.^