Dans son ouvrage Amare Ecclesiam, Réflexions sur la foi, le droit et la diplomatie (paru en ce mois de juin aux éditions Parole et Silence), le président de la Conférence Saint-Yves (CSY), William Lindsay Simpson (contributeur occasionnel du Land), offre un regard éclairé et parfois inédit (certainement aussi bienveillant) sur l’Église au Luxembourg et dans un monde « post-chrétien », terme utilisé par le cardinal Jean-Claude Hollerich. C’est l’un des intérêts de cette œuvre à dimension collective (synthétisant des interventions notables aux conférences des juristes cathos du Grand-Duché) : l’auteur franco-anglais met à profit ses relations privilégiées avec les autorités de l’Église au Luxembourg et au Saint-Siège… qui parlent en confiance.
Dans le chapitre « Vivre heureux et humble comme un chrétien », l’archevêque du Luxembourg égratigne par exemple la classe politique pour ne pas intégrer suffisamment les non-Luxembourgeois, à l’inverse de l’Église : « Les politiques luxembourgeois n’ont pas très bien saisi cet aspect ou sont passés à côté ». Jean-Claude Hollerich constate que l’Église luxembourgeoise « de son enfance n’existe plus » : « Maintenant, plus de la moitié de la population résidente n’est pas d’origine luxembourgeoise, et je considère cela comme une grande richesse humaine. » Le dignitaire religieux prône le rassemblement de « toutes les expressions au sein de l’Église ». À l’évêque de « faire l’unité » ou parfois « dire à certains "vous exagérez là un tout petit peu" ». L’archidiocèse a dû cesser l’an dernier (année durant laquelle l’entretien a été réalisé) sa collaboration pastorale avec la fraternité Verbum Spei après des révélations médiatiques.
Jean-Claude Hollerich assure par ailleurs « vivre sa religion » dans ce « monde post-chrétien (…) en interaction avec les hommes et les femmes de (son) époque »: « La culture séculière peut contenir des choses qui me blessent et avec lesquelles je suis en désaccord. Mais il faut que je découvre la présence de Dieu dans ce monde sécularisé parce qu’il est là. »
L’auteur William Lindsay Simpson adopte un constat similaire dans le chapitre sur la diplomatie du Saint-Siège (basé sur le travail du professeur de relations internationales François Mabille), mais nuance : « Même si la principale religion pratiquée au Luxembourg demeure le catholicisme (avec comme principal moteur, les populations immigrées), la société luxembourgeoise est devenue dans la dernière décennie une société post-matérialiste, c’est-à-dire areligieuse, et dominée par le libéralisme culturel. » Est en outre établie la relation « originale » et la « vivacité » de la relation diplomatique entre le Vatican et le Luxembourg, deux petits États pouvant s’inspirer et s’aider mutuellement. Sont relevées les visites du chef de la diplomatie du Saint-Siège en mars 2023 et la venue du pape François en septembre 2024. Ainsi que la nomination de Jean-Claude Hollerich à des « postes clés au Saint-Siège », commme rapporteur général du Synode et membre du Conseil des Cardinaux.
Une nomination d’un autre Luxembourgeois est évoquée « en passant » : celle, en avril de cette année, de François Pauly à la présidence de la banque du Vatican, ou Istituto per le Opere di Religione (IOR) selon l’intitulé officiel. William Lindsay Simpson rappelle le passé sombre des finances du Vatican, mentionnant la chute de Banco Ambrosiano en 1982 ou des références dans la culture populaire (The Godfather III). Depuis Benoît XVI, le système financier du Vatican a intégré le monde de l’AML (anti-money laundering). L’IOR est la seule institution financière opérant au Saint-Siège et effectue toutes les transactions pour le compte de l’Administration du patrimoine du siège apostolique. « The Vatican has no natural resources and operating with external parties is crucial for its survival. As a result, trust, credibility and sound management of its finances are key elements of the Holy See’s future and survival in the international arena as a State and as a Church », écrit William Lindsay Simpson.
Le banquier François Pauly a pris le prestigieux siège de président de l’IOR après avoir occupé celui de membre du conseil de surveillance et celui d’administrateur du fonds de pension du Vatican. Celui qui a dirigé la banque privée Edmond de Rothschild ou encore la BIL (passant au début de sa carrière par une filiale italienne du groupe Dexia) est en outre membre de la Commission pour les affaires économiques de l’archidiocèse du Luxembourg. François Pauly appartient (au même titre que son cousin Pit Hentgen) à la famille des fondateurs, au début du XXe siècle, de l’assurance La Luxembourgeoise. Il préside aujourd’hui le groupe faitier, Lalux, de ces assureurs issus des rangs chrétiens-sociaux.
Pour rester dans ce même cercle, figure dans l’ouvrage un entretien avec Léo Wagener, évêque auxiliaire et vicaire général en charge des biens temporels. L’interview, réalisée à l’été 2025, offre une conception de la position financière de l’Église dix ans après son divorce avec l’État (l’intéressé préfère au terme « séparation » celui de « respect mutuel ») et quelques mois après l’abandon de Caritas… dont les activités ont été reprises par Hëllef um Terrain grâce, entre autres, à l’aide de la fondation Félix Chomé… présidée par François Pauly. Le terme Caritas n’apparaît cependant pas dans les 372 pages d’Amare Ecclesiam.
Léo Wagener survole la coopération entre Église et État dans les pays à tradition catholique, notamment dans des domaines où ils ont « des buts identiques », comme l’éducation (avec les écoles privées) et l’aide aux personnes âgées. « Dans ce cadre, chacun apporte des ressources : l’Église souvent le terrain ou les infrastructures, et l’État un soutien financier. » Le vicaire général revient sur les « fortes tensions et les mécontentements » consécutifs à la loi de séparation de l’Église et de l’État. Il y aurait eu « progressivement un apaisement » à l’intérieur de l’Église et dans les différents courants politiques. « La société luxembourgeoise a également remarqué que l’Église était prête à renoncer à ce que l’on a appelé des privilèges (et) l’Église est devenue plus humble », dit-il. Un « changement d’attitude » qui serait « généralement apprécié par les Luxembourgeois ».
Ces « nouveaux rapports » auraient contraints l’Église à s’occuper davantage « de ses propres affaires ». Elle doit faire autant avec « beaucoup moins de personnel et de ressources », mais surtout se battre « pour trouver les moyens nécessaires à sa propre survie sur le plan matériel ». Il lui faut entretenir les 150 églises qu’elle possède et faire fonctionner les 500 présentes au Grand-Duché… y compris les 350 détenues par les communes. (« La carte de la propriété des églises reflète les tendances politiques nationales : Dans le nord du pays, presque toutes les églises appartiennent aux communes. Dans d’autres parties du pays et notamment au sud, beaucoup de mairies souvent à majorité socialiste se sont débarrassées des églises. ») Une trentaine d’églises ont été fermées et désacralisées depuis 2018. Léo Wagener, également administrateur du Kierchefong et de Lafayette (société commerciale louant l’immobilier appartenant à l’archidiocèse), pose la question de savoir si la population est favorable à l’abandon « de ces lieux historiques qui constituent l’âme du pays » ou si elle est prête à payer pour l’entretien ? « Il faut rouvrir les accords de 2015 », plaide-t-il. Face au Land, il explique ne pas avoir encore demandé de rendez-vous avec le ministre des Cultes (Luc Frieden). Léo Wagener remplace en outre Jean-Claude Hollerich à la Comece, le lobby de l’Église auprès des institutions européennes… un autre sujet abordé dans Amore Ecclesiam, à côté de l’éthique religieuse dans le droit du travail ou le droit des reliques.