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Feuilleton 8 min de lecture

« Résister aux simplifications »

Entre réseaux sociaux, intelligence artificielle et polarisation politique, une question ancienne se pose à nouveau : que vaut encore la vérité ? Philosophe et théologien, Jean Greisch évoque l’inquiétude croissante du Vatican face au pouvoir des géants de la tech

Article paru dans Édition juin 2026
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« Résister aux simplifications »

D’Land : Depuis quelque temps, nous faisons face à une crise du rapport à la vérité, marquée par la fragmentation des régimes de vérité et le déplacement de l’autorité vers les grandes entreprises technologiques. Dans son encyclique sur l’IA, le pape Léon XIV critique vivement le techno-féodalisme. Pourquoi l’Église s’empare-t-elle de ces questions ?

Jean Greisch : D’abord parce qu’elle est directement concernée par ces questions et qu’elle ne peut pas les éviter. Cette prise de position répond à une urgence du moment incontestable. Quand on regarde les ravages que font les manipulateurs de la vérité, il suffit de se promener sur les réseaux sociaux pour se demander : où va-t-on ? Il est urgent d’affronter ces questions. Le pape Léon XIV, qui est augustinien, connaît certainement mieux que moi le livre X des Confessions de saint Augustin. Il y a ce fameux passage où Augustin dit que tout le monde applaudit des deux mains devant la splendeur de la vérité, mais que lorsque la vérité se retourne contre nous et nous met nous-mêmes en question, tout le monde lui tourne le dos. Nous sommes dans cette situation-là.

Vous êtes à Luxembourg à l’invitation de la Luxembourg School of Religion and Society (LSRS), qui vous a nommé professeur honoraire et où vous avez donné votre leçon inaugurale consacrée à John Henry Newman : ancien anglican converti au catholicisme, cardinal devenu saint, poète et philosophe admiré de James Joyce, et récemment proclamé docteur de l’Église par Léon XIV. Pourquoi sa pensée occupe-t-elle aujourd’hui une place centrale dans les débats théologiques et philosophiques ?

D’abord parce qu’il est une grande figure non seulement de la théologie, mais aussi de la philosophie. Ce sont des hommes rares. Spinoza disait : « Tout ce qui est précieux est rare. » Ce sont des hommes qui nous transmettent un message qui dépasse largement les contingences de leur époque. Cela est vrai des grands philosophes. Nous continuons aujourd’hui à lire Platon et Aristote. Nous nous intéressons à Socrate parce que rares sont les gens qui nous apprennent à penser et qui nous arrachent à nos conforts intellectuels et idéologiques. Newman est de ceux-là.

John Henry Newman (1801–1890) était une figure importante du XIXe siècle, une époque marquée par l’industrialisation, les progrès scientifiques et de profonds changements sociaux. L’une des idées centrales de Newman est le primat de la conscience. Comment faut-il le comprendre ?

Il ne faut surtout pas comprendre cela comme une forme d’individualisme. Newman n’est pas un communautaire au sens moderne du terme. Aucun individu ne se réduit à la somme de ses appartenances. Mais cela ne veut pas dire non plus qu’il faille faire l’apologie d’un individualisme narcissique. Toute sa vie durant, Newman a milité pour une appartenance à la communauté ecclésiale qui fasse sens, qui ne soit pas seulement coutumière ou traditionnelle, mais le fruit d’une conviction intime. C’est le concept clé de son grand ouvrage philosophique, La Grammaire de l’assentiment. L’assentiment est un mot central de sa pensée. Il y a chez lui cette phrase que j’aime beaucoup : « Personne ne peut penser à ma place. » Il y a donc une dialectique entre l’appartenance à une communauté et la conscience de la singularité de l’individu. Newman a souvent dû lutter pour préserver cet équilibre délicat. Même après sa conversion au catholicisme, il a dû lutter pour ne pas se renier lui-même. C’est pourquoi son apologie de la liberté de conscience me paraît fondamentale.

Bernanos voyait dans la modernité une tentative d’empêcher toute forme de vie intérieure. Qu’impliquait-elle pour Newman ?

La conscience de soi est quelque chose de très précieux, mais plus encore, ce qui compte aux yeux de Newman, c’est la conscience morale. Et donc, en un certain sens, la responsabilité. J’ai eu la chance de rencontrer Emmanuel Levinas. Quand il parle de la responsabilité pour le visage d’autrui, je dirais qu’il y a quelque chose de cela aussi chez Newman. Pour Newman comme pour Levinas, s’il existe une preuve de l’existence de Dieu – si l’on peut appeler cela une preuve –, elle passe nécessairement par l’expérience intime de la responsabilité infinie pour autrui. Quand Newman s’est converti à l’Église catholique en 1845, cela l’a condamné à une solitude presque absolue. Beaucoup de ses amis d’Oxford l’ont considéré comme un traître. Il y eut contre lui des polémiques très injustes. Mais il a tenu bon. Je suis d’ailleurs conscient qu’il existe aujourd’hui une récupération réactionnaire de sa pensée. Certains néoconservateurs américains lui font dire ce qu’il n’a jamais dit. Pour moi, Newman est aussi un penseur de la complexité.

Cette complexité paraît toutefois déstabiliser notre époque.

Oui, prenons par exemple les États-Unis, que je connais un peu pour y avoir enseigné à plusieurs reprises et où je connais bien le monde universitaire. Le grand fantasme actuel, c’est le « wokisme ». En France, par exemple, un philosophe comme Luc Ferry, ancien ministre de l’Éducation nationale, en parle de manière très insistante, au point parfois de considérer que certaines positions liées à Donald Trump ne seraient que des « péchés véniels ». Le « wokisme » ne peut pas être réduit à une caricature. Il faut donc se méfier, comme de la peste, des slogans idéologiques. C’est précisément là, me semble-t-il, que se situe la tâche de l’intellectuel.

Il est beaucoup question ces derniers temps de vagues de baptêmes surtout de jeunes hommes en France, en Espagne… Sur les réseaux sociaux, ces « nouveaux » catholiques semblent souvent provenir de la « manosphère » viriliste. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ils ont besoin d’être rassuré. Or je suis suffisamment vieux pour pouvoir dire que le besoin d’être rassuré à tout prix est une maladie de jeunesse. Newman l’a dit lui-même : il faut accepter de prendre des risques. Nous devons résister aux redoutables simplificateurs. Cela a été mon combat depuis toujours. Je me méfie des slogans idéologiques. C’est aussi la tâche des intellectuels : résister aux simplifications. Même les oppositions entre gauche et droite deviennent parfois des clichés qui empêchent de penser.

Quel regard portez-vous sur l’intelligence artificielle ?

Je me sers de ces outils. Mais ne me demandez pas de déclarer que ChatGPT est mon ami. L’expérience de l’amitié me parle davantage de la magnificence de l’humanité que les prouesses de ChatGPT. Il faut éviter de tricher sur ce que ces nouveaux outils technologiques nous coûtent du point de vue écologique. Il faut mettre toutes les cartes sur la table. On peut toujours nous présenter un grandiose miroir aux alouettes ; encore faut-il demander : qu’est-ce que cela nous coûte ?

Quel message l’Église peut-elle encore apporter aujourd’hui ?

Je pense ici à la dernière lettre du pape François, où il nous invite à battre en brèche le défaitisme, non seulement dans le champ religieux, mais aussi dans le champ politique et moral. Comme philosophe, je reviens souvent aux quatre questions fondamentales de Kant : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ? Pour moi, la question « que m’est-il permis d’espérer ? » est devenue décisive dans les crises que nous traversons. Il ne s’agit pas d’une espérance facile, ni d’un optimisme béat qui consisterait à dire qu’à la fin tout finira par s’arranger. Il y aura toujours des difficultés. Mais il faut maintenir le défi d’une espérance contre toute espérance.

Comment voyez-vous l’avenir de l’Église au Luxembourg et plus largement en Europe ?

Pendant longtemps, on pouvait avoir l’impression que l’Église catholique vivait dans une sorte de zone protégée. Aujourd’hui, une page a été tournée. Cela oblige à faire preuve de créativité. Je fais confiance à ceux qui en ont conscience et qui essaient d’inventer des solutions nouvelles. Je pense ici au philosophe canadien Charles Taylor, dont je me sens très proche. Il a montré que la sécularisation ferme certaines portes, certes, mais qu’elle n’annonce pas pour autant la fin du religieux. D’autres formes peuvent apparaître. Cela dépend aussi de nous. Saint Augustin était témoin de l’effondrement de l’Empire romain. Lui aussi devait faire preuve de créativité. Aucune époque n’est dispensée de cette tâche.

Vous insistez également sur l’importance du dialogue interreligieux.

Oui, énormément. Dans une société pluraliste, le dialogue interreligieux devient de plus en plus important. J’ai consacré plusieurs travaux à ces questions et elles me tiennent particulièrement à cœur. Parmi mes maîtres, il y avait Emmanuel Levinas. Quand on a eu la chance de rencontrer de tels penseurs, cela vous accompagne toute une vie. Je suis actuellement engagé dans une correspondance philosophique avec un collègue japonais autour de la question du salut entre christianisme et bouddhisme. Pour moi, c’est une expérience intellectuelle profondément réjouissante. Le genre épistolaire a quelque chose d’unique : on parle autrement à quelqu’un qui peut vous répondre que lorsqu’on rédige un traité destiné à un public anonyme.

Jean Greisch, né en 1942 à Luxembourg, est prêtre, philosophe et professeur émérite de l’Institut catholique de Paris. Spécialiste de Heidegger, Ricœur et de l’herméneutique, il a consacré ses travaux à la philosophie de la religion et à la phénoménologie.