La Tripartite a connu son lot de critiques et d’échecs. À sa naissance en 1977, Pierre Werner himself la vilipende. En 1981-1982, sa mécanique se grippe. Entre 2006 et 2022, elle est cliniquement morte. Courte histoire d’une institution à neuf vies

The Big T

Nora Back et la direction de l’OGBL, lors de la fête du  1er mai au Neimënster
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 08.05.2026

La Tripartite avec un grand « T » est désormais considérée comme un patrimoine luxembourgeois ; au point que 83 pour cent des sondés de la dernière Sonndesfro souhaitaient qu’elle soit convoquée au plus vite. Sa genèse en 1977 était pourtant tout sauf évidente. Le CSV la jugeait anticonstitutionnelle, tandis que le KPL en dénonçait les « visées autoritaires ». Il aura fallu trois séances entières (dont deux de nuit) pour venir à bout du projet de loi « autorisant le gouvernement à prendre des mesures destinées à stimuler la croissance économique et à maintenir le plein emploi ». Le 22 décembre 1977, peu avant minuit, le Parlement finit par voter ce texte qui instituait le « Comité de coordination tripartite ». Le Premier ministre, Gaston Thorn (DP), semblait soulagé. Il présentait ses « meilleurs vœux pour les fêtes de fin d’année » aux députés, promettant que leurs prérogatives resteraient « absolument intouchées ». À minuit dix, la séance était levée.

Jacques Santer et Jean-Claude Juncker s’approprieront cet instrument d’évitement du conflit, dont ils perfectionneront les rituels et la dramaturgie. Leur prédécesseur, Pierre Werner, n’en était guère fan ; du moins au début : « Nous ne vivons pas en état de guerre […], nous devons agir dans le cadre du jeu normal de nos institutions », s’exclamait le patriarche CSV (passant par une cure d’opposition) en décembre 1977 à la Chambre. « Une délégation de pouvoir de l’ampleur ou de l’étendue telle qu’elle est prévue par le projet de loi » lui paraissait incompatible avec les « dispositions constitutionnelles » : « Dans ce pays, c’est le gouvernement qui doit gouverner, c’est la Chambre qui doit le contrôler et voter la loi ». Le CSV se heurtait surtout au droit de veto accordé aux partenaires sociaux dans le cadre tripartite, un « diktat » aux yeux de Werner. (Il l’abrogera en 1980, une fois revenu au pouvoir.) Mais déjà à l’époque, l’aile sociale du CSV poussait en faveur de la Tripartite, qui offrait « la meilleure chance possible pour notre pays de surmonter la crise », selon le secrétaire général du LCGB, Marcel Glesener.

Mardi dernier, le député Déi Lénk, Marc Baum, a fait le panégyrique de la Tripartite qui incarnerait « cinquante ans d’identité sociale de notre pays ». Or, les gauches non-réformistes, tant communiste que trotskiste, se sont toujours montrées très critiques, voire carrément hostiles vis-à-vis de l’institution tripartite. En décembre 1977, le chef du KPL, René Urbany, fustigeait un pacte entre le gouvernement et le « grand capital multinational » qui viserait à « neutraliser le Parlement ». Le leader communiste s’efforçait de tracer une ligne de continuité entre la « loi muselière » de 1937 et la Tripartite de 1977, toutes deux marquées par le même « ondemokrateschen ständestaatleche Charakter ». Cette analogie historique était évidemment branlante, ne serait-ce que parce que c’était l’aile droitière du CSV – et non les libéraux et les socialistes – qui avait plaidé pour un modèle corporatiste dans les années trente.

Le ténor du KPL s’emballait, allant jusqu’à qualifier le projet de loi instaurant la Tripartite d’« Ermächtegungsgesetz », en référence à la loi par laquelle le Reichstag allemand avait donné les pleins pouvoirs à Hitler. La députée Astrid Lulling, à l’époque encore sociale-démocrate de droite (SdP), s’aventurait, à son tour, sur la pente glissante : « Nous regrettons que le gouvernement s’abaisse au point d’infliger au pays la suspension de notre démocratie ». Et de conclure : « Dat hate mir eng Kéier : Heil Hitler ! »

« Une réunion élargie du conseil d’administration de l’Arbed-Konzern », voilà ce que serait la Tripartite, selon René Urbany. Il évitait soigneusement d’évoquer le renforcement institutionnel des syndicats qui avaient revendiqué cette instance et mobilisé pour l’obtenir. Alors que le KPL venait de lancer sa campagne pour une nationalisation de l’Arbed, le leader syndical John Castegnaro avait arrêté une autre stratégie : accompagner tant bien que mal la réduction des effectifs. Une partie des délégués du personnel communistes des usines de Belval et de Schifflange finiront par suivre la ligne « Casteg » plutôt que la ligne Urbany.

« Den Ofbau wäert, dank de Gewerkschaften an der Regierung, esou mënschewierdeg wéi méiglech vir sech goen », promettait le rapporteur du projet de loi instaurant le Comité de coordination tripartite, Jean Regenwetter, depuis la tribune parlementaire. Incarnation des liens organiques entre LSAP et LAV (l’ancêtre de l’OGBL), le député socialiste siégeait en parallèle au comité exécutif du syndicat et présidait la Chambre du Travail. L’autre rapporteur était le député libéral René Mart. Il appelait les syndicats à « assumer leur responsabilité », et lançait les mots d’ordre : « Rou an Disziplin » ainsi que « mat Vernunft a mat Realitéit ».

Sans surprise, les trotskistes avaient une autre lecture du « modèle luxembourgeois ». De tels « interklassistische Gremien » viseraient à « mettre en œuvre le démantèlement industriel avec la complicité des directions réformistes [du mouvement ouvrier] », lit-on dans une résolution votée au congrès de la Ligue communiste révolutionnaire en décembre 1984. « Schluss mit dem ganzen Tripartite-Spektakel ! », revendiquait-on encore en mars 1996. Cette tradition, Déi Lénk l’affichait encore à ses débuts. En 1999, la nouvelle alliance affirmait ainsi dans un questionnaire électoral que « die Tripartite ist überhaupt in Frage zu stellen – Demokratie erfordert eine öffentliche Debatte ».

La Tripartite a également causé des maux de ventre aux juristes du Conseil d’État, quoique pour d’autres raisons. En 1977, c’est à une très courte majorité que la Haute corporation y donna son OK. Le fait que le Comité de coordination tripartite était initialement prévu pour deux ans avait fait passer la pilule. Tout comme la peur du gouffre qui venait de s’ouvrir sous les pieds du pays. La « survie » du Luxembourg « en tant que nation indépendante et souveraine » dépendrait désormais de son « sens de la mesure », exhortait Gaston Thorn en 1976. La crise était existentielle ; l’industrie sidérurgique représentait un quart du PIB et la moitié des exportations. Un tiers des 15 000 ouvriers qui la quitteront entre 1975 et 1986 allaient bénéficier de la préretraite. D’autres ont dû passer par l’expérience humiliante de la DAC (Division anti-crise), nettoyant les voies publiques, travaillant sur des chantiers dans la construction ou démontant leurs propres usines. Le Luxembourg a pu éviter les licenciements de masse grâce à la mobilisation fiscale : impôt de solidarité, modération salariale, et une ribambelle d’« Arbed-Taxen ».

En juin 1983, le Conseil d’État proposait de résilier le modèle. « L’esprit tripartite a eu le désavantage de faire fonction d’anesthésiant », cachant une dégradation économique qui risquerait « d’emporter les bases mêmes de l’État », écrivait la Haute corporation. « La méthode tripartite » aurait rendu l’État « otage » des partenaires sociaux : « Il faut revenir au fonctionnement normal de nos institutions constitutionnelles, tout comme nous l’avons fait après la libération du pays ». Mais un vent mauvais traversait cet avis. On y recommandait ainsi au gouvernement d’« inciter à un départ volontaire une partie de la main-d’œuvre étrangère [hors CEE] » via des « indemnités de départ ». Un avis minoritaire « s’opposait catégoriquement » à cette proposition, la qualifiant d’« inhumaine » et prenait la défense d’un modèle Tripartite que « nos voisins nous envient ».

Des accords tripartites avaient pu être conclus en décembre 1982 et en juin 1983, au bout de négociations « laborieuses ». En parallèle, une critique du « néocorporatisme » commençait à prendre forme, dont les contours demeurent étonnamment stables jusqu’à aujourd’hui. Le journaliste (et futur lobbyiste bancaire) Lucien Thiel pointait ainsi « die alte Tripartite mit ihrem defensiven und gewissermaßen konservativen Charakter » (d’Land, 10.12.82). Son collègue au Land, Mario Hirsch fustigeait « das abgekartete Spiel hinter verschlossenen Türen » (d’Land, 15.6.1984). Dix ans plus tard, l’historien d’État Gilbert Trausch soulignait que les décisions importantes avaient été prises aux Tripartites plutôt qu’au Parlement.

Mais l’histoire du néocorporatisme n’est pas un long fleuve tranquille. En 1981, la Tripartite avait une première fois échoué sur la question de l’indexation des salaires. (L’inflation dépassait alors neuf pour cent.) Même scénario au printemps 1982 : La suppression de tranches indiciaires provoqua cette fois une « grève générale d’avertissement », la dernière en date. Trente ans plus tard, Jean-Claude Juncker allait s’y référer pour relativiser ses propres échecs tripartites. « Personne ne s’en souvient, parce que personne ne semble être capable de regarder si loin en arrière », se plaignait l’ex-Premier ministre en décembre 2013 au Land.

Entre avril 2006 et septembre 2022, la Tripartite était en panne ; soit seize ans et cinq mois. L’accord de 2006 avait laissé un goût amer au président de l’OGBL, Jean-Claude Reding. Les syndicats avaient certes obtenu le statut unique, une revendication quasi-séculaire mettant fin à la distinction entre ouvriers et employés, mais ils l’avaient payé au prix fort, concédant une manipulation de l’index et la désindexation des allocations familiales (qui ne sera levée que quinze ans plus tard). L’accord tripartite avait également entrouvert la porte à des mesures d’« activation », qui allaient déboucher sur le projet de loi « 5611 » et provoquer une grève des lycéens. La direction de l’OGBL avait eu du mal à faire accepter cet accord tripartite en interne : Au comité national, 52 délégués voteront pour, 26 contre et sept s’abstiendront. Jean-Claude Reding avait eu chaud.

Au printemps 2010, Reding a inventé « la Tripartite ouverte ». L’OGBL publiait le premier brouillon du « Spuerpak » que Luc Frieden venait de présenter en huis-clos. Le syndicat forçait ainsi le LSAP à un clash de coalition et mettait l’aile sociale du CSV dans l’embarras. Rendre transparente la Tripartite, c’était la faire imploser. Mais les syndicats sentaient sans doute que, dans un avenir prévisible, ils n’avaient plus grand-chose à gagner dans cette instance. Le mur de l’austérité européenne bouchait l’horizon. Le « corporatisme compétitif » et ses packages globaux, censés renforcer le Standuert, étaient passés de mode. « Der Tripartite kann man nicht alle Diskussionsthemen aufbürden », déclarait Reding en janvier 2012 au Wort. Quelques jours avant les législatives de 2013, il augmentait la mise, appelant à « ne pas voter CSV ». L’OGBL venait de franchir le Rubicon politique.

Contrairement à John Castegnaro, Jean-Claude Reding a toujours paru mal à l’aise avec les connivences du cénacle tripartite. Le temps du « consensus pour le consensus » serait révolu, expliquait-il en décembre 2013 au Land. Ce même mois, Luc Frieden tirait, lui, ses conclusions dans le cadre feutré de l’Institut grand-ducal : « Les mécanismes démocratiques et la tripartite n’ont pas abouti aux résultats nécessaires pour relancer la machine économique et rétablir l’équilibre des finances publiques », regrettait-il. Et de plaider pour « d’autres modèles de consensus building and decision making ».

Xavier Bettel avait mis du temps à découvrir le potentiel médiatique et politique de la Tripartite. Il a fallu la crise énergétique de 2022 pour qu’il s’y résigne. À l’étonnement général, il a excellé dans l’exercice. Au grand bazar de Senningen, son entregent ainsi que son sens de l’improvisation et du bidouillage s’avèrent des atouts précieux. Même si le premier round de 2022 a échoué sur la question de l’index, Nora Back s’étant retranchée derrière ses lignes rouges au grand dam de l’establishment politique. (Les résultats de l’OGBL aux élections sociales allaient valider cette intransigeance.) Les deux tripartites suivantes ont été couronnées de succès. Le gouvernement sortait le chéquier pour s’acheter la paix sociale jusqu’aux législatives de 2023. Jusqu’ici, le grand compromis social-démocrate (ou chrétien-social ou social-libéral) tient, tant que les banques, holdings et cigarettes permettent de le financer.

La critique de la Tripartite est devenue quasi-inaudible. C’est surtout par esprit de contradiction que le député Fred Keup a évoqué la semaine dernière « une instance où personne n’est vraiment responsable » : « Transparent ass et net, an dat ass an der Natur vun der Saach ». En même temps, assure le leader ADR, la Tripartite serait « un très bon instrument » qui aurait « très souvent fait ses preuves », mais il faudrait la limiter aux « ganz grouss Krisen ». La tension « parlementarisme/Tripartite » n’intéresse plus les responsables politiques. C’est à peine si elle titille encore quelques juristes. Dans Aux origines du droit du travail (2014), l’ancien juge Jean-Luc Putz la soulève en présentant la Tripartite comme une « pratique constitutionnelle ». Puis d’ajouter : « Reste à savoir si elle s’est instituée contra constitutionem [contre la Constitution] ou praeter constitutionem [à côté de la Constitution] ».

Le dernier acteur à avoir développé une critique structurelle de la Tripartite a été le Mouvement écologique dans les années 2000. Aux griefs traditionnels, l’ONG ajoutait une dénonciation du « consensualisme » et de la « nomenklatura politique », qui feraient abstraction de la question écologique. En creux, la « Ëmweltgewerkschaft » demandait une place à la table ; sinon de la Tripartite, du moins dans des cadres alternatifs. Jean-Claude Reding, lui-même membre du « Mouvéco », se montrait compréhensif. Les débats sur l’avenir économique ne devraient ainsi pas être tranchés en format tripartite, ni à huis clos, disait-il en 2005 à Kéisécker, la feuille de liaison de l’ONG environnementale. « Pour les grands défis de société, la conception de la Tripartite doit évoluer », ajoutait-il. « Car si elle n’évolue pas, ce sera la mort de la Tripartite. Et parce que je ne veux pas la mort de la Tripartite, je souhaite qu’elle évolue. » Depuis cinquante ans, elle n’en finit pas de ressusciter.

Bernard Thomas
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