Longtemps relégué au rang de souvenir d’adolescence, d’activité entre collègues à la limite du cringe ou de punition suite à la perte d’un pari quelconque, le karaoké fait une retour surprenant depuis quelques mois sur la scène de l’entertainment de groupe luxembourgeois, notamment grâce à l’ouverture de trois établissements aussi variés que dédiés à l’art de chanter faux, mais ensemble. Mais avait-il réellement disparu pendant tout ce temps ?
Certes, il y a les références cinématographiques et télévisuelles qui ont donné des envies de karaoké à tout un éventail de générations : qui n’a pas fantasmé sur Scarlett Johansson alors qu’elle entame nonchalamment Brass in Pocket des Pretenders en perruque rose dans Lost in Translation, qui ne s’est pas identifié à l’icône pop Bridget Jones, lorsque son interprète Renée Zellweger interprète, elle, clope au bec, un Without You de Mariah Carey à se percer les oreilles ; ou qui encore ne s’est pas imaginé sur la scène du fameux « bar » d’Ally Mc Beal pour pousser une chansonnette endiablée avec Vonda Shepard et Barry White ? Si toutes ces scènes ont marqué petits et grands écrans dans les années 1990 et 2000, le karaoké s’était fait plus que discret depuis, au profit de nouvelles expériences de groupe plus trendy, comme les escape games, les open airs ou les simples tournées des bars sans objectif défini.
La pandémie n’avait rien arrangé : coincés chez nous pendant des mois, impossible de songer à nous cloitrer en espace clos lors du déconfinement. Par tous les temps, la terrasse était redevenue l’objectif à atteindre coûte que coûte. Toutefois, sans crier gare, le karaoké s’est vu offrir un retour de hype presque flamboyant en 2025 sur la scène nocturne du pays. Alors oui, certains diront que le chanter ensemble n’avait jamais vraiment disparu, érigé par exemple au statut de tradition culturelle depuis quelques décennies et sans interruption à l’Oscar’s du Grund ou lors de quelques événements dédiés ci et là, au Gudde Wëllen par exemple. Mais il faut faire une différence entre le karaoké et le sing along, où toute la salle chante ensemble, dans un espace commun, faisant peu de cas de qui tient le micro ou pas.
Une pratique commune dans les pays anglo-saxons ainsi qu’autour de la Méditerranée, mais que l’on retrouve aussi au sein de l’un des nouveaux lieux du karaoké dans la capitale luxembourgeoise, le Caribou Lounge & Karaoke, ouvert au printemps dernier rue Beaumont par le Québécois Jérôme Bergeron. Ici, en effet, au bout du bar, un espace commun et un grand écran projeté permettent d’interpréter le premier tube sélectionné, aux côtés de celles et ceux qui l’ont choisi, dans une décontraction toute canadienne — comme nous le confie Olivier, croisé sur place et arrivé au Luxembourg depuis deux ans de son Québec natal : « Ça ressemble vraiment à beaucoup de karaokés de quartier où l’on peut s’installer sur un coup de tête, au coin de la rue, un vendredi soir à Montréal. » Une ambiance next door, voire un tantinet grunge, clairement voulue par le patron qui y a assorti les activités de chant, avec également des cabines privatives plus discrètes au premier étage, d’autres jeux de bars : borne d’arcade, billard, etc. Lassé d’un travail précédent qui manquait de contact humain, il affirme avoir eu envie de se lancer dans cette nouvelle aventure « avant même de constater un regain d’intérêt général, mais pour créer un endroit où j’aurais moi-même envie de passer du temps et de créer des souvenirs. » Pari gagnant ? S’il accueille au sein de son Caribou une clientèle a priori grandissante, « notamment grâce aux communautés italiennes et hispanophones, ainsi qu’à des groupes d’afterwork très variés mais venant souvent du secteur horeca, qui trouvent l’ambiance décontractée à leur goût et qui ont envie d’apporter une expérience supplémentaire à une sortie », Jérôme affine encore son offre, une petite année après son inauguration.
Créer du souvenir, redonner de la place à la connexion humaine, loin — enfin, un peu plus loin au moins — des écrans de smartphones, c’est également ce qu’a souhaité offrir à la clientèle de GridX, et plus précisément de son Boom ! Karaoke, l’ancienne avocate Juliette Feitler, reconvertie dans l’événementiel depuis quelques années déjà. Ici, depuis septembre dernier, on mise sur un positionnement clairement premium, avec neuf salles chic et très instragrammables, un matériel son et lumières dernier cri et une pré-soirée test en plein air, pendant l’été, qui avait vu Marc Giorgetti performer un My Way aussi chaloupé qu’étonnant. S’il existe naturellement en tant qu’entité indépendante, Boom ! Karaoke s'inscrit aussi comme une partie intégrante du nouveau projet pharaonique de Wickrange, visant ainsi un public plus familial : pendant que les parents vont faire flamber la carte dans la galerie commerciale, les enfants vont donner de la voix en petits groupes. Juliette l’affirme d’ailleurs : « On y reçoit un nombre impressionnant de groupes de petites filles par exemple, qui viennent fêter leur anniversaire en mode princesses, ou encore des bandes de jeunes ados qui se pimpent pour venir, surtout sans les parents, profiter de leurs premières sorties en s’éclatant sur de la KPop. » En effet, rappelons-nous que le karaoké vient d’Extrême Orient et que la grande popularité des superproductions coréennes actuelles — KPop Demon Hunters en tête de gondole — aident grandement à redonner ses lettres de noblesse à l’activité. Bien sûr, on ne trouve pas que de chics mineurs endimanchés chez Boom : les sociétés en sont déjà friandes pour leur team buildings et les adultes branchouilles aiment aussi y passer et repasser, grâce probablement, aussi, à la proximité du food court GridX qui permet de passer une soirée entière sur place et avec des expériences chaque fois différentes.
Le karaoké branché, justement, a aussi son adresse dans le cœur nocturne de la capitale, à quelques pas du palais grand-ducal : le Dive Bar, ancien Side Bar repris récemment par la famille Sara (Brasserie Guillaume, Osteria, Shinzo et Pas Sage tout proches), où le benjamin Max accueille une population de belles de jour aux lèvres charnues et d’oiseaux de nuits bien connus dans une ambiance moins guindée que d’autres établissements du groupe. Ça parle fort, ça s’esclaffe mais ça chante aussi sévère dès l’apéro passé. Et si les trendsetters locaux, accompagnés de leurs dévoués followers et habitués aux plages de Saint Tropez, aux tables étoilées du Zoute et aux palaces parisiens, trouvent que c’est stylé de chanter à tue-tête, c’est qu’il faut s’y remettre non ? NON ? Quoi qu’il en soit, le phénomène est bien là. Et s’il constitue une sortie créatrice de souvenirs communs légers, dans un contexte actuel qui l’est franchement bien moins, la karaoké pourrait également s’imposer comme une locomotive toute trouvée pour entraîner à nouveau le train d’une autre activité qui manque cruellement aux nuits luxembourgeoises, à savoir se déhancher comme si demain n’existait pas. Car si l’on est fort aise que le monde chante, eh bien n’est-il pas tant qu’il danse à nouveau maintenant…?