Le gouvernement assure s’engager contre les polluants éternels. Dans les faits, ce n’est pas flagrant

Approche douce vs chimie lourde

La pollution de l’eau par les TFA est un enjeu essentiel.  Ici le réservoir du Rebierg,  à Hivange
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 20.03.2026

La façon dont est géré le dossier des PFAS interpelle. Le premier rapport du groupe interministériel, composé de treize représentants des ministères de l’Environnement, de la Santé et de l’Agriculture, a été publié le 11 mars. Il s’est fait attendre près de deux ans, mais il se révèle une introduction intéressante à la problématique. Il dresse l’état des lieux de la propagation des polluants éternels dans le pays et pose de bonnes questions. Ses rédacteurs ne cachent pourtant pas que le manque de données a limité la portée de leur travail. D’ailleurs, il ne propose quasiment aucune action concrète. Le ministre de l’Environnement, Serge Wilmes (CSV), a promis à la Chambre qu’il ne s’agissait que d’une première étape, que le groupe sera institutionnalisé et même agrandi avec des représentants du ministère de l’Économie (et peut-être aussi du Travail, à la demande du député Déi Lénk Marc Baum). Il devra publier un rapport chaque année.

Mercredi, l’interpellation demandée à la Chambre par Claire Delcourt (LSAP) a permis aux ministres de l’Environnement et de la Santé (Martine Deprez, CSV) d’expliquer leurs démarches. La ministre de l’Agriculture, Martine Hansen (CSV), pas nommément interpellée par Delcourt mais pourtant très impliquée dans le dossier, ne siégeait pas à la Chambre ce jour-là. Wilmes est apparu conscient des enjeux d’un problème d’envergure mondiale, car les PFAS sont partout, « y compris dans le sang des ours polaires », a-t-il précisé. Deprez a également montré qu’elle prenait le sujet au sérieux. Mais face aux questions des députés de l’opposition − outre Claire Delcourt, Joëlle Welfring (Déi Gréng) et Marc Baum) étaient les plus concernés −, leurs réponses n’ont pas toujours convaincu. Aucun plan d’action ou calendrier n’ont été esquissé. Une fois le constat posé, aussi lucide soit-il, il ne se passe plus grand-chose.

Les débats autour des cinq motions présentées dans le cadre de l’interpellation illustrent le manque de volonté politique de la coalition CSV/DP. Les députés de la majorité ont, par exemple, refusé la création d’un fonds de dépollution PFAS alimenté selon le principe pollueur-payeur ou celle d’un inventaire des acteurs industriels utilisant des PFAS, sur base d’auto-déclaration.

Tom Schaul, qui dirige le groupe interministériel, explique au Land qu’il veut éviter l’écologie punitive. « Définir des mesures signifie réduire la pollution, mais il faut aussi cet aspect " soft " de la sensibilisation. Les mesures les plus efficaces sont celles qui permettent une prise de conscience de la population. Il ne s’agit pas uniquement de dire " voilà des lois et des normes ", car on joue alors avec la peur des gens. » Mais en agissant trop lentement, on remet aussi potentiellement en cause leur santé future. Car comme Wilmes et Deprez le rappelaient devant les députés, les PFAS sont dangereux (risque accru de cancers, baisse de la réponse immunitaire, problèmes endocriniens, trouble du développement chez l’enfant…).

« Ce qui est préoccupant avec les PFAS, c'est qu'ils s'accumulent. De petites doses progressives entraînent une exposition totale plus importante au fil du temps, car ils restent dans le corps et se bioaccumulent aussi dans les aliments que nous consommons », précise au Land Emma Schymanski, professeure à l’Université de Luxembourg, responsable du département d’Environmental Cheminformatics au LCSB. La chercheuse, spécialiste des pollutions chimiques (dont font partie les PFAS, qui n’existent pas naturellement dans la nature), n’a pas été contactée par le groupe interministériel. Seuls deux députés de l’opposition l’ont rencontrée pour s’informer. « Des réunions constructives qui ont duré plus longtemps que prévu », souligne-t-elle. Car l’Uni travaille sur le sujet. Le projet PFAS-Quest, par exemple, est porté par le LCSB et développe des méthodes de dépistage des PFAS, notamment dans les eaux usées qui arrivent dans les stations d’épuration.

Quelques acteurs extérieurs aux ministères, peu nombreux, ont travaillé avec le groupe. Tom Schaul cite des chercheurs du List, mais aussi la Fedil, qui est plutôt à ranger dans le camp des lobbyistes. « Pour une première étape, nous avons pensé qu’il serait préférable de se concentrer sur nous. Il a fallu mettre en place les technologies analytiques, mettre sur la table toutes les informations que nous avions en main car jusqu’à présent, chacun avait l'habitude de travailler dans son coin. Cela a pris du temps. »

L’eau est actuellement le sujet le plus brûlant. Et aussi le mieux connu, puisque les premières analyses pour quantifier la présence de TFA (un métabolite issu de la dégradation de certains PFAS) ont été réalisées par l’Administration de la gestion de l’eau (AGE) en 2018 et que ce monitoring a été systématisé courant 2024. Le pays sera entièrement cartographié d’ici l’année prochaine. Jusqu’à présent, aucune pollution massive au TFA n’a été détectée, mais ses propriétés (résistance, solidité et solubilité) font qu’il a été retrouvé presque partout. Seuls quelques forages profonds sont encore épargnés, mais ce n’est qu’une question de temps. Celui que prendra l’eau polluée à traverser le sol pour rejoindre ces aquifères souterrains. Dans certains cas, plusieurs décennies peuvent être nécessaires.

La question de l’eau inquiète les autorités car l’Europe travaille en ce moment à définir un taux limite de TFA pour l’eau potable. Un tel plafond qui n’existe pas aujourd’hui. Au Luxembourg, la Direction de la santé a établi une valeur d’orientation provisoire pour l’eau du robinet de douze microgrammes par litre. Or, considérant les propriétés toxicologiques du TFA, l’EFSA (European food safety authority) envisage de placer le curseur à 0,1 microgramme par litre, 120 fois moins que la valeur d’orientation luxembourgeoise. Le taux moyen de TFA relevé par l’AGE étant de 0,85 microgramme par litre (valeurs comprises entre 0,087 et 2,5 microgrammes par litre), si l’EFSA choisit cette limite de 0,1 microgramme, une grande partie des eaux luxembourgeoises serait considérée comme impropre à la consommation.

Et traiter l’eau pour retirer le TFA est très compliqué et onéreux. Il s’agit d’un procédé similaire au dessalement (osmose inverse), au terme duquel entre vingt et trente pour cent de l’eau sont perdues. Le groupe interministériel ne se fait guère d’illusions, La décentralisation de l’alimentation en eau potable, avec notamment d’environ 310 captages, ne permet les traitements qui éliminerait le TFA à large échelle, explique-t-il en substance. D’autant plus que le risque de pénuries d’eau chroniques en été nécessite d’assurer la sécurité de l’approvisionnement.

Dès lors, l’anticipation est primordiale. Le rapport le dit : « Des mesures d’atténuation à l’échelle nationale doivent faire partie, en application du principe de précaution, d’une stratégie de minimisation des apports. » La nécessité d’un plan est énoncée. Rien n’est écrit sur ce à quoi il devrait ressembler.

Emma Schymanski explique qu’il existe une grande différence entre les pollutions. Les sites gravement contaminés (par exemple suite à un déversement, un rejet industriel, un accident ou l'application accidentelle de produits contaminés) sont potentiellement dangereux pour les riverains à court terme. Une contamination chronique à un niveau (relativement) plus faible, elle, pose plutôt des problèmes de santé à long terme, en raison de l'accumulation et de nombreux effets chroniques.

Le manque de données qui caractérise la situation aujourd’hui ne permet pas d’écarter absolument la présence d’une pollution lourde, ni d’expliquer des prélèvements marqués par des taux de concentration élevés. Sur les cartes du rapport du groupe interministériel, on note par exemple des hotspots étranges, comme une source du côté de Burmerange ou la Houbaach, une petite rivière entre Dippach et Helfent, dont une grande partie se trouve dans une zone Natura 2000. Tom Schaul prévient qu’avant d’obtenir une vision nette de la situation, il faudra davantage de mesures : « On parle de microgrammes par litre, donc de très faibles concentrations avec des risques d’erreurs analytiques. Il faut investiguer pour les vérifier. Cela peut dépendre du type de sol, du ruissellement ou d’un rejet ponctuel accidentel. » Cette incertitude due à la complexité du sujet justifie, selon lui, de ne pas choisir la voie d’une politique trop restrictive sur les PFAS : « Si l’on optait pour une interdiction nationale, on passerait peut-être à côté d’un problème ponctuel nécessitant une infrastructure plutôt qu’une interdiction ».

Pour le coordinateur du groupe interministériel, il s’agit là d’un nouvel argument en faveur de la sensibilisation, qui doit aussi s’opérer dans les secteurs agricole et industriel, parce qu’ils « ne sont pas toujours conscients de ce qu’ils utilisent ». Les agriculteurs font usage de produits phytosanitaires qui contiennent des PFAS, y compris dans les zones de protection des sources, dont vingt pour cent de la surface sont recouvertes de terres cultivées. Le rapport stipule que « l’origine agricole apparaît comme responsable pour trente à cinquante pour cent de la concentration moyenne en TFA dans les cours d’eau ». Serge Wilmes a promis d’une prochaine interdiction de ces produits autour des sources, mais compte tenu de la mobilité du TFA, les bénéfices de cette réforme ne sont pas assurés.

Quant aux industriels, on a déjà vu que la Fedil avait été invitée à partager ses points de vue. Tom Schaul estime que la sensibilisation commence à porter ses fruits. Dans une note publiée en janvier, la fédération assure que « l’industrie est pleinement consciente du renforcement de la pression réglementaire sur les PFAS et travaille activement à les éliminer partout où il existe des alternatives techniquement et économiquement viables ». « C’est une phrase très importante, une différence fondamentale », assure Schaul. Dans le même document, la Fedil explique aussi que « les PFAS jouent un rôle crucial dans plusieurs secteurs essentiels pour l’Europe » et qu’en cas d’interdiction, « les fabricants européens pourraient être contraints de fermer certaines activités, de délocaliser leur production ou de dépendre d’importations en provenance de pays tiers. » La défense des PFAS faisant l’objet d’un intense lobby qui investit des millions d’euros chaque année pour porter sa parole (dix millions pour le seul Conseil européen de l’industrie chimique), parier sur le succès d’une sensibilisation à la luxembourgeoise paraît audacieux.

Agriculteurs et industriels ont raison sur un point, il leur sera difficile de se passer des PFAS, car des produits de remplacement n’existent pas toujours. Emma Schymanski explique : « D'un point de vue scientifique, malheureusement, si un composé possède des propriétés souhaitées, il est assez courant que le substitut nécessite des propriétés similaires. Et les substituts ont assez souvent les mêmes effets indésirables, en plus des effets souhaitables. »

Quatre PFAS sont actuellement interdits en Europe (PFOS, PFOA, PFHxS et PFNA). Mais il en existe plus de sept millions, répertoriés dans l’une des plus grandes bases de données ouvertes, PubChem, notamment animée par Emma Schymanski et son équipe. En général, une vingtaine d’entre eux, parfois une quarantaine mais très rarement plus, sont recherchés lors d’analyses. Les autres sont pratiquement indétectables en l’état actuel de la science. « Ceux que l’on recherche sont ceux pour lesquels il existe le plus d’informations », avance la chercheuse. Ce qui ne veut pas dire que tous les autres sont moins dangereux. « Interdire des substances chimiques est un très long processus, qui nécessite une quantité considérable de preuves », relève-t-elle. C’est même un véritable parcours du combattant, car lorsque les scientifiques arrivent à convaincre les politiques, il faut ensuite faire face à l’opposition très efficace et structurée des lobbies. « Sans compter que nous avons entendu qu’on ne pouvait proposer qu’un nombre limité de substances à l’examen en vue d’une interdiction, ce qui est un problème lorsque l’on a potentiellement sept millions de substances dans un groupe préoccupant », souligne Schymanski. L’idée de parer à cet obstacle en interdisant tous les PFAS en tant que classe a été discutée, mais elle semble difficile à atteindre puisqu’ils sont encore indispensables dans plusieurs secteurs, dont celui de la santé.

Le Luxembourg, de toute façon, ne veut pas d’une telle interdiction. La position du gouvernement a été synthétisée mercredi par le député libéral Luc Emering, « il ne sert à rien de montrer le béise Fanger, il faut être constructif avec tous les secteurs ». Ce à quoi Joëlle Welfring a répondu : « Ce n’est pas parce que le problème est complexe qu’il ne faut rien faire, ou trop peu. »

Note de bas de page

Erwan Nonet
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