Maux dits d’Yvan

Pour une rue Claudette Colvin

d'Lëtzebuerger Land du 06.02.2026

Elle est morte comme elle a vécu. Le 13 janvier dernier, dans la discrétion, voire dans un semi-anonymat. Née le 5 septembre 1939 dans le Sud ségrégationniste des États-Unis, Claudette Colvin passe la majeure partie de sa vie dans le Nord, loin des fruits étranges qui, à l’époque de son enfance, pendent aux branches des arbres du Sud, loin de cette récolte étrange et amère qui au-delà de l’océan et des siècles répond aux frères humains du poète Villon.

Âgée tout juste de quinze ans, la petite Claudette, jeune écolière adoptée par sa tante, est la première femme noire à refuser de céder son siège dans le bus à une Blanche. Ses deux copines, coloured comme elle, ont beau se lever, car il est interdit à un Blanc de s’asseoir à côté d’un Noir, la petite Colette reste collée sur son siège et murée dans son silence. Nous sommes le 2 mars 1955 à Montgomery, capitale de l’Alabama qui, comme tant d’autres États du Sud, pratique l’apartheid, pardon, l’« égalité séparée », dont les règles absurdes et parfois pseudo-scientifiques n’ont rien à envier à l’univers de Kafka, l’humour en moins, le ridicule en plus. Un ridicule qui n’empêche pas les tragédies : Claudette se verra condamnée à une amende avec inscription dans son casier judiciaire, ce qui l’empêchera de réaliser son rêve d’étudier le droit afin de devenir avocate. Punie pour avoir choisi la désobéissance civile plutôt que la servitude volontaire. Il faudra attendre décembre 2021, 66 ans après les faits, pour qu’un juge accepte de blanchir le casier. Trop tard pour l’octogénaire qui a dû gagner sa vie à New York comme aide-soignante.

Si Claudette est bien la condamnée zéro de la lutte contre la ségrégation, la postérité, cependant, va faire l’impasse sur le premier pas de Claudette pour ne retenir que Rosa Parks, Jo Ann Robinson et, bien sûr, Martin Luther King comme les véritables héros de la lutte antiségrégationniste. Mais pourquoi donc l’Histoire (avec sa grande Hache, dixit Perec) ne va-t-elle pas tenir compte de cette petite histoire (avec son petit hic, dixit votre serviteur) ? Car il en existe bien, un hic, et pas si petit que ça, d’ailleurs. Claudette est beaucoup trop jeune, trop noire avec des tresses qu’elle refuse de lisser, trop pauvre aussi et trop enceinte bientôt d’un homme que la rumeur soupçonne d’être blanc. Elle ne correspond pas à l’image d’une figure charismatique à laquelle pourrait s’identifier une majorité de Noirs, de métis et même de Blancs qui doivent nécessairement se rallier au mouvement pour qu’il ait quelques chances d’aboutir. Et les ancêtres de la « comm’ » auront ainsi la peau de l’ancêtre de la lutte. Il reste (malheureusement) vrai que ces personnages disons plus consensuels vont hâter le processus de la lutte pour l’abolition de la ségrégation dans les transports publiques, jugée inconstitutionnelle par la Cour Suprême en 1956. Mais il faudra attendre 1964 et la ratification par le Congrès du Civil Right Acts pour abolir, de jure au moins, les derniers vestiges des lois cyniquement appelées Jim Crow, d’après le personnage caricatural et raciste d’un minstrel grimé en noir, censé être le symbole de la bêtise et de la roublardise du negro.

Voilà donc pourquoi votre fille Claudette est muette. Et voilà pourquoi, à sa mort, nous devons lui rendre une voix. Une voix plus nécessaire que jamais à une époque où le grand bébé braillard qui gouverne les États-Unis, en attendant mieux et plus, détricote les lois de la démocratie, les acquis de la justice et la (toute relative) égalité entre les races qui, rappelons-le, n’existent pas biologiquement. En ces temps de diktats trumpiens, où ce qui reste de démocrates à travers le monde et les Amériques est en train de se demander comment résister aux gestes et gesticulations du magnat immobilier, opposons-lui nos valeurs. À la valeur du cours du dollar, répondons par nos valeurs éthiques.

Dans ce sens, je vous supplie, madame la Bourgmestre de Luxembourg, de baptiser dans votre bonne ville une rue au nom de Claudette Colvin. Que dis-je, une rue ? Non, une avenue, voire un boulevard pour accueillir tous les manifestants qui défendent nos libertés, notre égalité et notre sororité.

Yvan
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