Avec son humour écervelé, Anaconda de Tom Gormican s’impose comme un exemple vulgaire et grossier de la comédie américaine contemporaine. Ses racines plongent dans la cinéphilie postmoderne : le monster movie des années 1990, le cinéma « cannibale » des années 1980

Nouveaux monstres, vieux travers

d'Lëtzebuerger Land du 09.01.2026

1997 est l’année de films comme Titanic, Men in Black et le deuxième volet de la saga Jurassic Park, Le Monde perdu. Tandis que le box-office continue de couronner les grandes productions spectaculaires, les maîtres du cinéma postmoderne sont déjà à l’œuvre : Quentin Tarantino vient de livrer Jackie Brown, l’un de ses films les plus saturniens et sous-estimés, tandis que les frères Coen tournent The Big Lebowski, appelé à devenir l’œuvre-manifeste d’une nouvelle génération d’antihéros junkies et désenchantés. Nettement plus bas dans le classement annuel des recettes figure aussi Anaconda de Luis Llosa, un bizarre monster movie situé au cœur de l’Amazonie. Le casting réunit des stars d’un certain calibre, comme Jennifer Lopez et Ice Cube, mais Anaconda, consacré aux exploits sanglants d’un gigantesque serpent anthropophage, se présente d’emblée comme un film de série B à l’ancienne, un genre qu’Hollywood produisait déjà de plus en plus rarement. L’intrigue s’ouvre sur une équipe de tournage décidée à réaliser un documentaire sur une tribu indigène d’Amazonie, évoquant de près les cannibal movies italiens des années 1980 ; les effets spéciaux artisanaux et ostensiblement factices renvoient à l’âge d’or du cinéma d’exploitation et à la mythique école de Roger Corman ; enfin, la présence même du monstre éponyme inscrit Anaconda dans la longue lignée des épigones de Le Dents de la mer, dont les dérives les plus bruyantes se prolongeront jusqu’au Sharknado de 2013.

À sa sortie, le film de Llosa recueille des critiques tièdes et un nombre conséquent de nominations aux Razzie Awards (les « anti-Oscars », qui distinguent ironiquement le pire de chaque année cinématographique). Au fil du temps, pourtant, Anaconda se transforme en une sorte de micro-culte, donnant naissance à trois suites et deux spin-off. La famille de la franchise s’agrandit à nouveau en 2025 avec un reboot supplémentaire qui tient en réalité du fils illégitime : ouvertement et joyeusement méta-textuel, l’Anaconda de Tom Gormican raconte les mésaventures d’un groupe de cinéastes paumés, employés à la réalisation d’un remake apocryphe du film de 1997. La mise en abyme est littérale, le ton résolument humoristique : avec ses gags scatologiques et scabreuses, ce nouvel Anaconda se rattache fièrement à la tradition de la comédie américaine « débile », née dès la fin des années 1970 avec des films comme American College, Y a-t-il un pilote dans l’avion ? ou 1941. L’acteur Jack Black, figure majeure du cinéma comique grand public, s’impose aujourd’hui comme l’un des héritiers les plus crédibles de John Belushi, qui avait incarné mieux que quiconque l’esprit de ce courant dans l’Amérique reaganienne.

Anaconda (2025) concentre toutes les dérives les plus basses de cet humour simple et un peu vulgaire, tout en n’en restituant qu’une version édulcorée et domestiquée, parfaitement consommable par un public enfantin. Dans le film de Gormican, on s’échange de chastes baisers sur la bouche, on esquive les balles comme dans un cartoon et l’on rit de caca et de pipi, tandis que la comédie ne s’aventure que très rarement sur les terrains du dérangeant, du mordant ou du politiquement incorrect. La portée anarchique et subtilement révolutionnaire des personnages incarnés par John Belushi, véritables électrons libres au sein de l’Amérique WASP et bien-pensante, renaît à travers Jack Black – qui en partage le physique du rôle – sous une forme inoffensive et largement neutralisée, entièrement assimilée aux codes de la culture dominante. Il nous suffira de rappeler que l’acteur, bien qu’il ait été le protagoniste d’expériences un peu folles comme Mars Attacks! de Tim Burton, apparaît aujourd’hui dans les blockbusters tout public les plus œcuméniques, des reboots de Jumanji au récent Minecraft, le film.

La présence de Jack Black dans le casting permet également de tracer un lien direct entre l’Anaconda de 2025 et Soyez sympas, rembobinez de Michel Gondry, texte central du postmodernisme cinématographique, dans lequel Black tenait également le rôle principal. Dans cette comédie légère et apparemment insouciante, se condensent tous les traits les plus typiques des films de citation du début du millénaire : employés dans un vidéoclub (comme le jeune Quentin Tarantino), deux joyeux drilles se voient contraints de retourner en version amateur tous les films les plus demandés de leur collection, perdus à la suite d’une suppression massive de cassettes VHS. Les protagonistes du film de Gondry se retrouvent donc à accomplir, de manière explicite et littérale, l’opération dans laquelle sont secrètement engagés tous les réalisateurs cinéphiles les plus marquants de la fin du siècle : réaliser des films truffés de citations, situés dans des univers clos sur eux-mêmes. Dans le cinéma postmoderne issu d’un monde qui produit plus d’images qu’il ne peut en absorber, le film abandonne toute référence à la réalité, désormais totalement inaccessible et irreprésentable : tout a déjà été dit et fait, la signification n’existe plus qu’en termes relationnels. Le cinéma ne peut se nourrir que d’autres films, dans un jeu combinatoire qui ressemble à une danse sur l’abîme du non-sens.

Le cinéma cannibale des années 1980 part souvent lui aussi de prémisses méta-textuelles : bon nombre des exemples les plus connus de ce courant maudit commencent par une équipe de tournage qui s’aventure dans les méandres d’un monde sauvage et encore inexploré, dans l’espoir de capturer des images exotiques et lubriques. Les massacres qui concluent typiquement ces récits (comme dans Anaconda) mettent ces œuvres dans un état de contradiction explicite : des films comme Cannibal Holocaust (1980) de Ruggero Deodato ou Antropophagus (1980) de Joe D’Amato condamnent le voyeurisme de l’homme occidental, qui est puni pour sa curiosité morbide et arrogante, tout en alimentant simultanément cette même pulsion scopique, attirant le spectateur avec la promesse de visions extrêmes et interdites. Il n’est pas étonnant que ce sous-genre débouche ensuite sur celui qu’on appelle « mondo movie », encore plus problématique et troublant. Dans les années 1980, l’élément méta-cinématographique conserve cependant encore une charge morale ; quinze ans plus tard, dans le postmoderne, toute référence cinéphile s’est transformée en jeu, en amusement, en passe-temps pour spectateurs nerds.

Et aujourd’hui ? Le film de Tom Gormican affirme dès ses prémisses narratives sa nature de contrefaçon : les protagonistes, acteurs et réalisateurs ratés, n’envisagent leur rédemption professionnelle et existentielle que par l’imitation de ce qui a déjà été vu. Prisonnier d’une adolescence éternelle, le personnage incarné par Jack Black ne rêve pas de réaliser son propre grand film, mais de pouvoir revivre dans le geste créateur de quelqu’un d’autre. Le cinéma, en 2025, ne peut être que reproduction et falsification, et ce à partir d’un objet déjà discutable : dans les profondeurs de l’Amazonie – qui représentent par antonomase les abîmes de l’âme – les personnages d’Anaconda ne cherchent certainement pas les racines du mal, comme le Martin Sheen d’Apocalypse Now (1979), ni l’espoir d’un surhomme qui vire à la folie, comme le Klaus Kinski de Fitzcarraldo (1982). L’objet d’amour et de quête est plutôt un texte filmique déjà dérivé, de rebut, de série B, mais qui demeure néanmoins inaccessible. Pour un Hollywood à court d’idées, il ne reste qu’un réflexe désespéré de répétition : le blockbuster contemporain, copie d’une copie.

Maria Sole Colombo
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