Entre objets et peintures, avec toujours un fort accent coloré, toutes sortes de transitions explorées par Roland Quetsch

Fixité et fluidité, dans le flamboiement des couleurs

d'Lëtzebuerger Land du 02.01.2026

À se fier au titre de l’exposition de Roland Quetsch, voilà la vaste salle du lieu transformée en table ou console de mixage : Crossfade. Traduisons : fondu enchaîné, dans un emprunt à l’audition, le va-et-vient quand on baisse le volume d’un signal tout en augmentant un second. Cela dit, la chose vaut surtout dans l’exposition de Roland Quetsch pour les matières et les formes, passant de compositions qui sont autant d’objets, quasiment des sculptures, à des toiles flottant librement, ayant délaissé tout autre support. Et tout un mur est de même pris dans le foisonnement de points et de touches, dans des aquarelles sur papier. On se rend vite compte, la visite de l’exposition s’avère ainsi une immersion dans la couleur, point d’ancrage, continuelle hantise ou exaltation de l’artiste.

L’exposition comprend une quarantaine d’œuvres, la plupart, si l’on excepte les aquarelles, de 30 à 20 cm environ, de format tout à fait appréciable. Elles s’échelonnent sur une quinzaine d’années, de 2009 à 2024, mais on s’interdira de parler de rétrospective, pour quelqu’un qui est dans la fleur de l’âge. Ce qui n’empêchera pas le visiteur de saisir l’exposition à la manière d’un parcours, avec tels croisements, voire ruptures, une orientation générale pourtant, gardée d’un bout à l’autre.

Pour faire vite et court, quitte à simplifier, marquons deux points, deux moments, un premier qui date, l’autre en devient comme un aboutissement (du moins momentané). Roland Quetsch s’est présenté naguère comme un constructeur, quelqu’un qui réunit, rassemble, même si l’envie est toujours là de déranger, de détourner son propre ouvrage ; et les deux sont toujours apparents, visibles, opération, création décelables, inscrites de forte manière. Il en va ainsi de ces morceaux de panneaux assemblés, avec leurs toiles de couleurs, pris dans un décalage, un déhanchement, l’image d’un accordéon qu’on étire est proche, mais nous saisissons jusqu’aux entrailles. Il arrive à Roland Quetsch de faire simple, et il nous met en face d’une grande équerre, deux pièces ajustées à angle droit ; c’est direct, c’est radical. Toutes ces œuvres-là, c’est l’artiste aux prises avec la matérialité, du bois, du métal, du coton, ailleurs il s’y ajoute des fibres de carbone, de verre, de la laque, pour un support fixe animé tantôt de figures prises dans un mouvement, plus rigoureuses tantôt dans leur géométrie que seule la couleur fait vivre.

L’année passée encore, des lattes de bois sont toujours assemblées, à deux, Hamningberg Batteri, 123 x 30 x 33 cm, à quatre, très vivement colorées, de beaux contrastes. Et le passage se fait alors aisément à la toile et au papier (pour les aquarelles) qui sont venus remplacer le bois comme support. Comme des traînées de couleurs, les mêmes, de même intensité, de même vivacité, comme des danses de tampons pour de virevoltants marquages, remplissent les toiles, les aquarelles, et l’accumulation, la superposition, s’est faite maintenant plus légère, foin de la fixité de la matière, il n’y en a plus que pour la fluidité, la limpidité.

Cet autre Roland Quetsch, mais a-t-il vraiment changé, n’est-il pas resté fondamentalement le même, l’exposition nous le fait voir, ou le vivre, dans une sorte d’opulence sur l’un des murs, sur pas moins de quatre mètres sur plus de cinq. À la façon dont on fait avec le linge, comme sur un énorme étendoir, des bouts de toile pendillent, juxtaposés, superposés, dans la jubilation du plus disparate bariolage. Bien sûr, avec en tête ce que l’histoire de l’art plus ou moins récente nous a appris, et la galerie ne cesse d’y ramener, pareille interrogation suscite toutes sortes de réflexions, englobant toutes les interrogations qui touchent à la peinture. Et que Roland Quetsch s’y collette, on l’aura deviné. Ce n’est pas une raison de ne pas se laisser aller au ravissement, d’autant plus que l’artiste y invite vivement : The day I forgot about the deamons.

Crossfade de Roland Quetsch à la galerie Ceysson & Bénétière, au Wandhaff, jusqu’au 10 janvier

Lucien Kayser
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