Gamin du Luxembourg, Lukas Grevis a débarqué encore adolescent dans le cinéma. Sa lucidité précoce l’amène à domestiquer rapidement son esprit créatif et à en faire la qualité première de ses productions. Pour trouver sa voie intellectuelle et les voix de ses films, il foule les couloirs de la Sarajevo Film Academy, pour proposer un cinéma où la réalité se découpe par l’image, comme ciselée dans la poésie du vrai. Dans ses films les silences sont magnétiques et s’imposent tant les thématiques qu’il traite sont dérangeantes, situées des traumas de la chute de l’ex-Yougoslavie, à la radicalisation d’une jeunesse, en passant par la xénophobie, notamment dans The Land in the Shadows, son premier long-métrage, nommé au FilmPräis dans la catégorie Meilleur scénario. Et puis, vient Fuck, I just fell in love, une comédie musicale presque feelgood qu’il coréalise avec Alyne Fernandes et qui met une joie impulsive au cœur de son portfolio. Grevis creuse, cherche, construit, éveille un cinéma qui, un de ces jours, fera le même effet que le battement d’aile du papillon…
Lukas Grevis commence à travailler sur des films dès le lycée, et réalise ensuite ses propres projets tel que The Song of the Shells. Un environnement favorablement créatif l’a motivé à se lancer dans la réalisation aussi jeune. « Mes parents m’ont fait découvrir le monde des récits, du théâtre et des livres. Très tôt, j’ai voulu imaginer, écrire et raconter des histoires ». Il découvre rapidement que le cinéma est l’une des formes les plus collaboratives et collectives de narration. Et c’est ce qui l’attire. Avec ses amis, devenus complices de ses projets, il comprend ce que signifie la réalisation cinématographique : « Je pense qu’un film doit être réalisé en groupe, de manière aventureuse, curieuse et audacieuse. Le cinéma est pour moi l’expression d’un groupe qui raconte une histoire spécifique. »
Pour parler de son cinéma, Grevis explique « dans mes films, j’essaye de trouver des situations simples de la vie de tous les jours et les montrer sous un masque poétique et cinématique. » Une sensibilité qui a germé dans son for intérieur et dans son travail à travers son observation du monde qui l’entoure. Pour lui, chaque instant, chaque lieu, chaque objet peut devenir une histoire. « J’aime explorer la simplicité en cherchant mon propre point de vue et en le visualisant, en imaginant une réalité cinématographique qui met en lumière ce que nous ne voyons peut-être pas », explique le réalisateur. Il considère le cinéma comme « une salle obscure propice à la contemplation, dans laquelle nous nous plongeons dans la vision d’un étranger ».
Ainsi, le silence, la lenteur et la contemplation marquent l’approche assez personnelle de Lukas Grevis. Il pousse l’idée jusqu’à définir son cinéma comme créateur d’espaces où le public peut réfléchir et méditer par lui-même. « Pour finir, le film se crée dans l’esprit de chacun. C’est une idée singulière qui se transforme en une idée collective. » D’un côté, il cherche à comprendre ce que le film pourrait devenir et de l’autre, il fait face aux réalités du tournage. Il prend les événements inattendus comme des opportunités pour le film et pour une histoire authentique. « Je donc vraiment qu’un film se fait tout seul à un certain moment. Il devient une force imparable, une fois que l’idée est partagée avec des collaborateurs qui sont tout aussi passionnés ».
Aujourd’hui, Lukas Grevis voyage entre clips musicaux et formats narratifs longs. Une économie à court terme du clip et une esthétique qui nourrit la dramaturgie et l’univers de ses projets plus longs : « Les clips musicaux sont comme une autre forme de court-métrage, où les récits peuvent être explorés de manière plus audacieuse et expérimentale ». C’est pourquoi il aime à collaborer avec des musiciens pour enrichir ses histoires avec des éléments musicaux qui peuvent faire avancer le récit.
À défaut de se dire musicien lui-même, sur ses projets récents, il assure plusieurs rôles, du scénario, à la réalisation, en passant par le montage et la production. Un cumul de positions qu’il assume car elles lui semblent essentielles pour donner vie à un film, guidant le processus depuis l’idée jusqu’au film fini. « Le fait d’être impliqué dans plusieurs tâches, en particulier la réalisation et la production simultanément, m’aide à mieux comprendre le film, tant sur le plan créatif que pratique, surtout lorsque l’on travaille avec des budgets serrés. »
Son modus operandi se révèle à la lumière de The Land in the Shadows (D’Land am Schiet), son premier long-métrage réalisé en 2024, où il aborde la polarisation d’un village face à l’arrivée de réfugiés. Les thèmes de la xénophobie et de la radicalisation l’ancrent dans un cinéma inévitablement politique. « En tant que cinéastes, nous documentons les interactions humaines et la situation actuelle, quelle que soit l’histoire que nous racontons. » Il garde à l’esprit que chaque interaction créée, remettent en question des idées d’une certaine manière, « toutes les histoires ne sont pas forcément politiques à première vue, mais elles jouent toujours un rôle social. Dans un monde où les idées sont polarisées, je considère le cinéma comme un espace où l’on peut discuter et prendre position contre les injustices et la montée des politiques autoritaires et d’exclusion. »
Poursuivant sa frénésie créative, à peine un an après la sortie de son premier long, il développe le projet Fuck, I just fell in love, en coréalisation avec la comédienne Alyne Fernandes avec qui il avait déjà travaillé sur son court-métrage Drive Trough Time ou plus récemment sur le tournage de Apples & Pears, son deuxième long qui sortira l’année prochaine, dans lequel elle joue le rôle de Joan. « J’ai adoré raconter et inventer des histoires avec Aline et, au cours de l’année dernière, nous avons développé et écrit plusieurs projets ensemble, alors que nous étions tous les deux de retour au Luxembourg après plusieurs années à l’étranger. Travailler en duo est un défi magnifique et fructueux. On en apprend beaucoup plus sur son projet et sur soi-même ».
Fuck, I just fell in love est le premier court-métrage musical luxembourgeois. Né lors du Filmreakter Lost Weekend Film Challenge du Festival du film de Luxembourg, il s’inscrit dans un projet plus vaste et ambitieux, la réalisation d’un long-métrage musical Fuck, I just fell in love. Pour le duo Grevis/Fernandes, l’idée de réaliser une comédie musicale était là depuis un certain temps. Lors du défi de 48 heures lancé par Filmreakter, ils réunissent une équipe de cinéastes et de musiciens tels que Tun Tonnar, Sixo et Barkissa et tournent Quartier Italien, qui remporte deux prix dont une bourse avec laquelle ils tournent, Fuck, I just fell in love, avec la même équipe. « Nous avons tourné les courts principalement pour comprendre les rouages de la comédie musicale. Comment travailler avec les acteurs, la performance, la musique, la caméra. C’est un défi et cela a été une année riche en enseignements. Avec l’aide d’une Aide aux Auteurs du Film Fund Luxembourg et dans le cadre d’ateliers au CNA, nous développons actuellement le scénario du long métrage », raconte le réalisateur.
Une énergie folle de production que permet le soutien public à une industrie cinématographique prolifique. « Chaque film a ses propres besoins, objectifs et ampleur, et nécessite des partenaires financiers spécifiques. Le financement public et privé a façonné ma manière d’aborder les projets, ainsi que la manière dont ils sont supervisés et guidés avec les partenaires. Je pense qu’il existe une grande liberté et une volonté de développer davantage le Luxembourg en tant que facteur important dans le cinéma européen ».
Le jeune cinéaste luxembourgeois entend et craint les enjeux du cinéma contemporain européen : « La plus grande menace qui pèse sur le cinéma est la perte de l’espace pour lequel cet art a été créé : la salle. Le cinéma est un lieu où les gens tombent amoureux, rencontrent des amis, se font des amis, se séparent, rient, se disputent, aiment. Nous devons créer de nouveaux publics là et réaliser des films qui correspondent à notre monde actuel ». Et dans la résolution de ces problématiques étroitement liées à la représentation ou la redéfinition de l’art cinématographique, Lukas Grevis ne se perd pas. Il participe aux nouveaux ciné-clubs au pays tels que le Schlappekino et le Bouneweger Kino, « qui montrent clairement que les espaces réels où l’on peut se rencontrer, échanger et vivre des expériences ensemble restent importants », conclut-il.