Le patron de la Police judiciaire, Jean-Louis Bordet, sur la lutte contre le narcotrafic

« Provoquer un effet dissuasif »

Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 19.12.2025

d’Land : Monsieur Bordet, la semaine dernière, le ministre de l'Intérieur, Léon Gloden (CSV), a rappelé cinq saisies spectaculaires de drogue en 2025. Est-ce le signe que le Luxembourg devient une plateforme du narcotrafic ?

Jean-Louis Bordet : 2025 va être une année record au niveau des saisies, effectivement. Il suffit de regarder les deux dernières au Cargo Center. Le 13 novembre, 800 kilos de cannabis ont été interceptés, le 4 août, 600 kilos. En février, 508 kilos de cocaïne avaient été saisis à l’aéroport (cachés dans des fécules de maïs). En avril, les douanes ont également annoncé avoir intercepté, dans un camion, une cargaison de 1 200 kilos de haschich. Ce à quoi il faut ajouter le concasseur colombien chargé de 900 kilos de cocaïne, saisi à Filsdorf. Les années précédentes, les saisies étaient nettement inférieures et moins fréquentes. Elles s’élevaient à 71 kilos en 2024 et 540 en 2023. C’était loin d’être aussi spectaculaire. Une saisie de 200 kilos était déjà une aberration statistique.

Vous ne voulez cependant pas identifier de tendance ?

De tels transits de drogues ont peut-être déjà été opérés au travers du Luxembourg et on ne les a pas repérés.

Mais on parle d’une sacrée quantité. Quel bilan a été établi pour l’année ?

Nous ne raisonnons pas trop en termes de volume saisi. Quand on fait une affaire de « stups », qu’elle soit nationale ou internationale, ce n'est pas la quantité qui importe. De plus, certaines enquêtes sont encore en cours et on ne peut communiquer sur les saisies qui y sont liées. Quand on fera le bilan, vous serez peut-être étonnés. On peut parler de trois ou quatre tonnes saisies, oui. Pour nous, c'est finalement bon signe, parce que cela prouve que le ciblage, le renseignement et l’échange de l'information… que tous ces mécanismes fonctionnent.

Le Cargo Center est un point critique dans le nœud logistique luxembourgeois ?

Absolument. C’est un fait si l’on en juge la multiplication des saisies sur ce site. Au niveau européen, tous les points d'entrée et tous les points de passage d'une certaine ampleur (comme les centres de tri, les ports, les aéroports ou les plateformes multimodales) peuvent potentiellement être utilisés par la criminalité organisée pour faire transiter la marchandise.

Dans un aéroport, les passagers sont régulièrement contrôlés. Le fret n’est pas soumis à la même rigueur ?

Dans le transport de marchandises, le point névralgique est vraiment l'analyse préalable des documents. Un avion-cargo, qui décolle par exemple de New York et qui souhaite atterrir à Luxembourg, doit produire en amont des informations sur ce qu’il transporte, la provenance et la destination. C’est à cette occasion que les douanes peuvent déceler des incohérences et cibler un contrôle.

C’est ce qui s’est produit pour la saisie de 800 kilos de cannabis le 13 novembre ?

La cargaison de mobilier paraissait lourde (trois tonnes, ndlr) et des vérifications ont été menées (la drogue était répartie en 170 paquets dans les banquettes, ndlr). Parfois, c’est l’inverse. Quand la drogue est cachée dans ce qui est censé être des couettes de lit... Un autre indicateur peut être le transport par avion d’une marchandise de faible valeur.

Il y a d'autres points critiques au Luxembourg. Qu’en est-il du centre logistique à Bettembourg ?

Je ne me souviens pas de saisie importante sur ce site. Mais ce point de passage n’en reste pas moins potentiellement intéressant. C’est pour cela que, à notre initiative, nous avons organisé en début d’année une séance de sensibilisation des acteurs du centre logistique. Ont ainsi participé les agents de la CFL Multimodal ou encore de la douane. Par la suite et grâce à l’intervention de notre ministre, la douane s’est procuré un scanner mobile pour inspecter les containers sans trop gêner la fluidité du fret.

Seule une infime partie des containers est contrôlée alors…

Oui. Le gros défi face à de tels flux, c’est de cibler le contrôle pour maximiser les chances de succès. Ce qui semble fonctionner.

Est-ce que cela ne veut pas dire aussi que quelque chose clochait avant ?

Je dirais surtout que les services de la douane et de police sont effectivement devenus plus efficaces, notamment en termes de détection. Nous avons su nous adapter à un phénomène relativement nouveau pour le Luxembourg.

Que le narcotrafic passe par le Grand-Duché ?

Oui et par le fret aérien. Les énormes saisies réalisées en 2023 et 2024 dans les ports de Rotterdam et d’Anvers puis l’augmentation des contrôles sur place ont probablement entrainé de nouvelles routes de transit. Ici, notre mission c’est de faire comprendre aux trafiquants que la route choisie est risquée. De provoquer un effet dissuasif. Au vu des saisies récentes, je pense que nous sommes en train d’y parvenir.

Selon notre compréhension néanmoins, la rentabilité de la distribution de cocaïne en Europe est telle que les trafiquants peuvent voir leurs marchandises saisies huit ou neuf fois avant que cela ne soit plus profitable…

Tout à fait. Et s’ajoute un autre aspect : la mutualisation du risque. Les dealers s’associent pour acheter les cargaisons. Par exemple, sur une tonne, chacun finance cent kilos. Si un jour l’aéroport devient peu attractif pour les trafiquants, on ne peut pas exclure qu’ils passent à l’avenir par (le rail via) Bettembourg ou (la voie fluviale via) Mertert. C’est petit, mais cela veut aussi dire que c’est moins contrôlé. Nous y sommes préparés. Les trafiquants font aussi des coups d'essai. Ils répètent deux, trois fois les envois à vide pour voir comment réagit la chaîne de contrôle. Si ça marche, ils commencent avec une petite quantité. Et si ça se confirme, alors on passe au gros tonnage.

Le jeu du chat et de la souris…

Notre but est vraiment d'éviter que le Luxembourg continue à être utilisé comme un pays de transit. Il faut se montrer réactifs. Vraiment être à l'affût. Quand on ferme une porte, voir tout de suite s'il n'y en a pas une autre qui s’ouvre un peu plus loin. Une autre spécificité de la logistique de la drogue : La marchandise ne circule pas forcément de façon logique. Il est très possible qu’elle arrive par le port d’Anvers, descende en Italie pour être reconditionnée et qu’elle soit ensuite redistribuée, par exemple, à Bruxelles.

Quelle part des saisies se destine au marché national et quelle part au marché international ?

La quasi-totalité de ce trafic est destiné à l’international.

Jusqu'à maintenant, à Europol ou dans les autres arènes internationales, il n'y a pas de pression particulière sur le Luxembourg pour dire de veiller sur vos points d'entrée ?

Rares sont les pays européens qui ne sont pas concernés. Les quantités à écouler sont tellement importantes que les trafiquants utilisent au maximum tous les points d’entrées en Europe. Je comprends que ces saisies spectaculaires interpellent. Mais d’un point de vue de l'efficacité, nos résultats sont assez phénoménaux. C'est pour ça que je suis assez confiant dans le fait que l’on va éradiquer ce problème de transit.

Quelles routes de la drogue passent par le Luxembourg ?

Difficile d'être exhaustif. On ne peut parler que des saisies réalisées. La marijuana saisie au Cargo Center arrivait par exemple de Californie. L’adresse de destination se trouvait aux Pays-Bas. A priori, si vous interceptez une ou deux fois, cette route s’éteint et les trafiquants en choisissent une autre.

Et pour les autres produits ?

Pour la drogue de synthèse, cela peut venir des États-Unis. Ils sont eux-mêmes alimentés par des cartels chinois qui y ont des passages privilégiés.

Vous faites référence au fentanyl ?

Oui, notamment. Nous n’en avons pas encore saisi au Luxembourg. Mais il y a quelques semaines, nous avons invité des collègues de la Drug Enforcement Agency pour nous sensibiliser à la dangerosité de ce produit. Dans un endroit clos, l’inhaler peut être mortel. Dans un souci de prévention, nous avons donc équipé tous nos véhicules d’un antidote.

Qu’en est-il des Pays-Bas dans cette chaîne ?

Il s’agit d’un des principaux producteurs pour tout ce qui est pilules. La distribution est opérée depuis là-bas. En 2020, nous avons été impliqués dans une affaire transfrontalière. Les laboratoires néerlandais avaient recruté des livreurs qui, avec leur petite fourgonnette, déposaient des colis remplis de pilules dans différentes guichets postaux du Benelux à destination de Singapour ou d’Australie.

Ces drogues sont achetées sur le dark net ?

Ce procédé est effectivement très utilisé sur ce marché. Pour nous, le défi consiste à intercepter les précurseurs. Il s’agit de viser la matière première qui arrive de pays tiers, par exemple des pays d’Asie.

Est-ce que vous avez constaté des événements géopolitiques qui ont bouleversé les flux ? Que cela soit depuis le Luxembourg ou depuis La Haye où la police à des officiers de liaison chez Europol.

Au niveau national, nous n’avons pas assez d'expérience pour en juger. Au niveau d’Europol, on remarque surtout la faculté d’adaptation de ces réseaux. Elle est phénoménale et cela pose un défi immense aux services répressifs. Les trafiquants s’adaptent aux modes de consommation, aux nouvelles technologies (pour l’acheminement et le paiement). Nous prenons conscience aujourd’hui de la nature de la menace. Et on ne parle pas simplement de drogue, mais d’une criminalité organisée qui touche à tout.

Des réseaux actifs dans le narcotrafic et la traite humaine par exemple ?

Exactement. C’est le crime as a service. Quand vous avez déjà des contacts et des réseaux, c’est plus simple de passer d’une chose à l’autre. Par exemple de proposer vos services pour une partie de la logistique. Et cela commence à nous miner en Europe. Ici, au Luxembourg, vous n'aurez jamais, touchons du bois, de fusillades ou de règlements de comptes. Le pays est trop petit.

Il y a néanmoins eu une fusillade liée au trafic de drogue à Villerupt en 2023. Un résident du Luxembourg a été blessé d’une balle dans la tête. La même année, un Luxembourgeois a été retrouvé mort dans sa voiture sur une aire en France. Une douille et des billets déposés à côté de son corps. La violence du narcotrafic agit dans la zone transfrontalière…

Oui, mais cette violence n’atteint pas le trafic « en scène ouverte » au Luxembourg. Celui-ci se cantonne à quelques spots : la gare de Luxembourg-Ville, Bonnevoie-Nord, Ettelbruck et Rodange. Il y a ce jeu de saute-frontière avec la France, la Belgique et même l’Allemagne. C’est un modus operandi. À la gare ce sont principalement les Africains de l’Ouest, sans adresse au Luxembourg, qui sont impliqués. Nous sommes assez actifs en réalisant des procédures de flagrance, en menant des actions coup de poing. Mais nous n'arrivons pas, pour l'instant, à remonter la filière parce qu'ils reçoivent (a priori) leur marchandise en France. Et dans 90 pour cent des cas, ces gens sont demandeurs d'asile, en France, en Italie ou en Espagne. C’est notamment pour cela que nous avons signé un accord de coopération avec les autorités françaises. Dans les prochains mois, le centre de gravité de l’enquête se déplacera vers la France. On a vraiment fait des pas de géant ces derniers mois en termes d'échange. Et on va continuer à pousser dans cette direction. Pour le moment, pour cette filière, nous n’avons au Luxembourg que les petits soldats.

Qui sont les dealers au Luxembourg ?

Il y a les dealers locaux, bien intégrés, qui fournissent leur voisinage. Il y a les Ouest-Africains dont je viens de parler. Ils connaissent bien les procédures et ne sont pas violents, en principe. Puis il y a les Africains du Nord, plus intrépides, mais très divisés. Beaucoup vivent dans des squats et sont plus nomades. Nous ne connaissons pas de luttes de territoire comme c’est le cas en France par exemple. Aucune bande ne semble en mesure de s’installer et de dire « la rue de Strasbourg est à nous ». Et, ici, il n’y a aucun quartier dans lequel la police ne peut rentrer.

Avez-vous des exemples de réussite en matière de coopération transfrontalière ?

Nous en avons beaucoup. En 2022, les policiers belges prennent contact pour nous informer qu’ils surveillent un hangar à Arlon où une voiture immatriculée au Luxembourg se rend régulièrement. Ils soupçonnaient une cannabiculture. L’enquête, menée en Belgique, conduira à une saisie de 115 kilos de cocaïne. La drogue était cachée dans des dalles en béton coulées au Luxembourg et devait être acheminée en Grande-Bretagne. Le propriétaire de la voiture luxembourgeoise était effectivement impliqué, mais c’était quelqu’un de tout à fait normal.

Quel est le profil du narcotrafiquant ?

On est assez loin de l’image classique des mafias. Là aussi, les trafiquants ont su s’adapter pour protéger leur business. Le trafic passe maintenant par des profils passe-partout, des gens qui mènent une vie normale, qui emmènent les enfants à l’école le matin. Et ils peuvent conduire les affaires depuis l’étranger. Les high value targets ciblées par les autorités policières européennes sont, elles, souvent basées à Dubaï ou des juridictions exotiques. Si elles rencontrent un problème, elles se réfugient dans leur pays d’origine où elles ont des réseaux pour se cacher.

Vous avez dirigé la section économique et financière de la Police judiciaire. Est-ce que le centre financier est toujours exposé au risque de blanchiment de l’argent de la drogue comme il l’a été par le passé ?

Nous sommes parfaitement conscients de ce risque. Mais pour avoir suivi moi-même la dernière évaluation du Gafi depuis ce service, je crois pouvoir dire que nous disposons de mécanismes de contrôle et de législations très solides. Le Gafi ne nous a pas fait de cadeau et nous avons passé le test. Cet exercice a eu vraiment du bon parce qu’il a permis de parer à certaines défaillances. Nous restons attentifs à toutes les formes de blanchiment d’argent, par exemple les commerces cash intensives et les monnaies numériques. Nous formons notre personnel dans la crypto. Et nous veillons. On voit par exemple apparaitre des petits commerces qui disposent d’une borne (dans laquelle il est possible d’injecter de l’argent liquide pour acheter de la cryptomonnaie, ndlr).

Les trafiquants cherchent à blanchir leur l’argent…

Ce qui fait vraiment mal aux trafiquants, c’est quand on touche à leur porte-monnaie. Dans nos enquêtes en générale et dans le domaine de la criminalité organisée en particulier, le volet financier est investigué de façon quasi systématique via une enquête parallèle. Ici, ce sont nos enquêteurs spécialisés de la section anti-blanchiment qui travaillent main dans la main avec les enquêteurs des sections stupéfiants ou criminalité organisée. Et cela paie !

Quels sont les écueils et défis restants ?

Il faut continuer à investir dans les nouvelles technologies telles que la reconnaissance faciale, le traitement de données de masse ou encore les techniques de décryptage.

Et au niveau règlementaire ?

Au niveau législatif, nous bénéficions progressivement de moyens pour combattre efficacement la criminalité organisée, pour faciliter les saisies ou la conservation des données. Le gouvernement, au travers du ministre de la Sécurité intérieure, Léon Gloden, et de la ministre de la Justice (Élisabeth Margue, CSV), est en train de muscler notre arsenal législatif afin que les moyens déployés dans la lutte contre le crime organisé rattrapent progressivement ceux de la lutte anti-terroriste. Nous nous étoffons aussi en effectifs. Nous étions environ 400 voilà cinq ans à la Police judiciaire. Nous sommes dorénavant 600 et espérons être 800 dans les cinq prochaines années.

CV 

Jean-Louis Bordet, 53 ans, dirige la Police judiciaire depuis le mois de février. Cet auditeur de formation a rejoint la police en 2002, son service économie et finance en 2003. En 2013, il a officié à la représentation permanente à Bruxelles en tant que conseiller Justice et Affaires intérieures. Il a ensuite pris la direction du département économique de la PJ. Puis celle de la lutte contre la criminalité organisée avant de devenir directeur adjoint des services, en 2023. 

Pierre Sorlut
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