Éditorial

Rectitude

d'Lëtzebuerger Land du 19.06.2026

Une vidéo publiée par le média Middle East Eye interpelle. On y voit le chef de la diplomatie, Xavier Bettel (DP), discourir à la conférence « Pour la solution à deux États » organisée à Paris vendredi dernier : « Les Israéliens disent souvent que rien ne peut leur arriver. Que les États-Unis les protègent à New York (aux Nations unies, ndlr), les Allemands et les Autrichiens à Bruxelles (au Conseil européen et à la Commission, ndlr). Mais quand je dis ceci en public, je reçois une lettre du gouvernement israélien qui m’explique que je ne retiens pas les leçons de l’Holocauste. Quand on critique le gouvernement d’Israël aujourd’hui, on est accusé d’antisémitisme. » Des applaudissements se font entendre. Cette vidéo de Xavier Bettel est authentique, confirment ses services. C’est à peine croyable puisque la semaine dernière, au salon Nexus à Luxembourg, le ministre des Affaires étrangères tenait des propos diamétralement opposés. Confronté à une opposante à la présence de sociétés israéliennes à cette grand-messe de la tech, Xavier Bettel avait comparé la démarche militante au « kauft nicht bei Juden » du régime nazi, ajoutant : « Si vous voulez punir tous les Israéliens à cause de leur gouvernement, (…) c’est comme si vous blâmiez tous les Juifs. » Là aussi, la salle avait applaudi.

Est- ce un caméléonisme synonyme de talent politique ou une imposture synonyme de faillite morale pouvant porter de graves préjudices ? L’asbl Jewish Call for Peace a qualifié lundi la sortie luxembourgeoise du ministre de « historiquement fausse et politiquement dangereuse ». « Elle repose sur une confusion entre l’État d’Israël, le gouvernement israélien, les citoyens israéliens et les Juifs. Or, aucun État ne représente l’ensemble des Juifs. Et aucune critique d’un gouvernement ne doit être assimilée à une hostilité envers une population ou une religion. » Il en va de la cohésion des sociétés où toutes les communautés se côtoient, comme au Luxembourg. Et on voit bien que le dialogue n’y est plus aussi fluide qu’avant les odieuses attaques du Hamas le 7 octobre 2023. Il en va aussi de la survie de la nation palestinienne dont le sort, comme le reconnaît Xavier Bettel lui-même, est menacé par les destructions dans la bande de Gaza et les violences en Cisjordanie. On parle de génocide et de nettoyage ethnique. Rien de moins.

Il en va enfin du sens de l’histoire. Cela peut paraître un peu pompeux comme ça, mais les arrangements avec le droit international sapent la mécanique globale du multilatéralisme (en lequel Xavier Bettel dit encore croire). « Non » à la Russie pour l’Ukraine. « OK » à Israël pour de la légitime défense (même si des dizaines de milliers de femmes et enfants sont mutilés). « On ne trouve ça pas bien mais que faire d’autres » pour les États-Unis et Israël en Iran… Voilà les positions de l’UE sur les enjeux matriciels de cette dernière grande séquence géopolitique. L’asymétrie commence à se voir. Et la coupe déborde pour certains dirigeants… dont manifestement notre ministre des Affaires étrangères, cette fois à propos du Conseil de la paix fondé cette année par Donald Trump, initialement pour faire cesser les hostilités à Gaza, mais concurrençant finalement les Nations unies… avec un prix d’entrée à un milliard de dollars : « Qu’est-ce que c’est ? Un club de golf ? Un endroit où l’on discute de l’avenir d’une région sans ses représentants ? », s’est indigné Xavier Bettel à Paris (récoltant encore des applaudissements).

Que l’on parle d’arrêter les ministres poursuivis par la Cour pénale internationale, d’interdire les produits des colonies israéliennes en Territoires occupés ou de priver l’accès préférentiel au marché européen, il n’est pas ici question de sanctionner pour punir, mais d’opérer une pression pour remettre toutes les parties dans le sens du droit, conformément aux engagements pris par nos gouvernements depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le droit international comme boussole. Pas de compromission. C’est un langage qui peut se comprendre d’où que l’on vienne.

Pierre Sorlut
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