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Feuilleton 11 min de lecture

Une ville ne se construit pas sur Excel

Le modèle belge du Bouwmeester nourrit la réflexion au Luxembourg. Au-delà de la fonction, c’est la question de la qualité du cadre bâti qui est posée

Article paru dans Édition juin 2026
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Table ronde au Luca le 3 juin 2026 © Julian Pierrot

Le 25 juin, aura lieu le premier Lëtzebuerger Architekturpräis, créé par le ministère de la Culture. Il distinguera un ou une architecte pour l’ensemble de son œuvre et de sa carrière, à l’image des autres prix récompensant les arts plastiques, de la scène ou la musique. Ce soir-là, les Prix d’architecture, renommés Luxembourg Architecture Awards (LAA) seront eux aussi remis, après six ans d’absence. L’occasion de repenser ces prix comme outils de médiation culturelle autant que comme distinctions professionnelles. Ainsi, les catégories apparaissent totalement remaniées par rapport aux précédentes éditions. Il ne s’agit plus de juger des constructions en fonction de leur typologie (logement, bureau, lieu culturel, infrastructure…), mais selon des thématiques qui reflètent les enjeux contemporains, tels que la durabilité, la qualité constructive, la relation à l’existant, la cohésion sociale et la production critique. « Les prix d’architecture jouent un rôle clé dans la définition des standards de qualité et participent à construire une vision collective de ce qu’est une architecture pertinente d’aujourd’hui », estime Maribel Casas, directrice du Luca (Luxembourg center for architecture) qui organise le LAA.

La réflexion sur la culture du bâti (« Baukultur ») occupe rarement une place centrale au Luxembourg : pression foncière exceptionnelle, croissance démographique rapide et fragmentation communale poussent à des choix davantage fondés sur les performances techniques des constructions et leur valeur économique. Le débat se concentre souvent sur la qualité des bâtiments individuels plutôt que sur celle du territoire dans son ensemble. L’architecture doit pourtant agir comme un levier politique de cohésion sociale et de transition écologique. La question n’est plus de savoir si nous construisons de beaux bâtiments, répondant aux normes, mais de comprendre ce que ces lieux produisent collectivement comme ville, comme paysage et comme expérience sociale. Autrement dit, le défi n’est pas tant de construire de meilleurs bâtiments que de produire de meilleurs paysages habités, où patrimoine, densité, mobilité, écologie et accessibilité sociale s’articulent au sein d’un ensemble cohérent. Une réflexion particulièrement pertinente au Luxembourg pour sortir des oppositions récurrentes entre croissance et conservation. Partant du constat que l’environnement bâti influence la vie quotidienne et les comportements des personnes qui y vivent, habitent, travaillent, jouent, étudient ou transitent, plusieurs villes et régions de Belgique et des Pays-Bas ont créé la fonction de Bouwmeester-Maître architecte (BMA). En Flandre, ce poste est apparu autour de 2000, puis à Bruxelles en 2009, à Charleroi en 2013 et à Gand en 2017. En Wallonie, le terme de « cellule architecture » a été préféré afin de ne pas concentrer l’attention sur une personne unique.

Le 3 juin, une table ronde organisée par le Luca s’est penchée sur les enseignements que le Luxembourg pourrait tirer de l’expérience bruxelloise afin de faire évoluer ses pratiques en matière de procédures et de qualité architecturale. Invité pour partager son expérience, Kristiaan Borret qui a occupé le poste de BMA à Bruxelles de 2015 à 2025 détaille : « La mission du BMA est d’améliorer et de stimuler la qualité du développement d’une ville ou de la gestion des territoires ». Durant ses deux mandats, il a organisé près de 400 concours, contribuant à l’amélioration de la qualité et de la transparence des procédures ainsi qu’à l’exigence architecturale des projets publics.

Chaque BMA obtient un mandat de cinq ans, toujours à travers un appel public et la présentation d’un programme. Durant cette période, il peut mettre l’accent sur des sujets spécifiques qu’il juge particulièrement sensibles. Ainsi, Lisa De Visscher, l’actuelle BMA de Bruxelles, a défini quatre grandes priorités : les logements abordables, le réemploi et la transformation de l’existant, les espaces publics et le renforcement de la collaboration avec le secteur privé.

L’outil principal du BMA, entouré d’une équipe de treize personnes, repose sur l’organisation de concours, pour les marchés publics, mais aussi pour certains ouvrages privés. Ces appels à projets, non anonymisés et internationaux, adoptent un format hybride mêlant concours ouverts et concours sur invitation. Une procédure qui garantit une ouverture transparente des marchés de l’architecture, de l’urbanisme et de l’espace public. « Notre rôle n’est pas seulement de déterminer la procédure pour désigner un lauréat. Nous cherchons à améliorer la qualité du programme. Parce que l’architecte ne peut pas donner une bonne réponse quand la question n’est pas bonne », explique Kristiaan Borret. « Le bon programme est celui qui va correspondre aux besoins de manière large : qu’est-ce que cette façade donne à l’espace public, y a-t-il de la place pour tous et toutes, l’eau peut-elle s’infiltrer, l’énergie circuler… », complète Lisa De Visscher.

Un autre instrument réside dans la remise d’un avis sur tous les projets dépassant 5 000 m². Cet avis n’est pas contraignant, mais il demeure indispensable à l’obtention d’un permis de construire. Rendu public, il fournit du grain à moudre aux éventuels comités de quartier, aux futurs usagers… « Nous pouvons formuler une série d’arguments qui vont vraiment mettre en place un débat sur le projet. Puisque tout le monde sait que le projet va un jour ou l’autre arriver sur mon bureau, les maîtres d’ouvrage ont tendance à venir plus en amont parler sur le projet, à un stade où on peut encore changer quelque chose », ajoute la BMA de Bruxelles.

Les deux intervenants insistent sur l’indépendance de cette position : « On est à l’intérieur du système parce qu’on est désigné par le gouvernement et qu’on travaille de manière étroite avec les administrations publiques. Mais nous avons aussi une grande liberté de parole et pour prendre des initiatives. On n’a pas de pouvoir, mais si on fait bien notre boulot, on a beaucoup d’autorité », résume Kristiaan Borret. Il parle de soft power, titre donné à l’exposition qui retraçait le parcours de la Belgique jusqu’à son ascension au rang de pôle d’excellence international en architecture contemporaine et en urbanisme.

Cette indépendance donne une force au BMA, celle de rassembler, de jouer les arbitres ou les médiateurs entre les diverses administrations, l’autorité politique, le promoteur, l’architecte, les usagers. Lisa De Visscher résume : « Les intervenants politiques, professionnels ou économiques n’ont pas forcément tous les mêmes intérêts. Nous les réunissons autour d’une table pour voir comment on peut obtenir un projet qualitatif. Le BMA n’appartient à personne et il ou elle peut travailler avec tout le monde. »

Lors de la table-ronde, Shaaf Milani-Nia, architecte-directeur à la Ville de Luxembourg, a rappelé que les concours obéissent à un règlement grand-ducal imposant notamment l’anonymat. « Cet outil n’est plus à la hauteur des besoins pour développer une réflexion sur les problématiques complexes de la Ville. Nous privilégions désormais le dialogue compétitif, sous forme de consultation rémunérée. » D’importants projets de la capitale, comme le Quartier stade, le Schluechthaus ou Mansfeld, ont été ainsi été préparés. « Nous travaillons très en amont pour définir le programme, nous assurer d’une compréhension mutuelle des besoins et des critères de sélection, et garantir la qualité du jury chargé d’évaluer les projets. » Shaaf Milani-Nia regrette que les bureaux de conseil qui aident à l’organisation de la mise en concurrence et à la rédaction de cahiers des charges ne viennent souvent pas de l’architecture, de l’urbanisme ou de l’ingénierie. « Ils raisonnent de manière très pragmatique, avec l’habitude de conseiller les pouvoirs publics sur des marchés de services. Ils mettent en place des tableaux Excel avec des critères, des points et des pondérations. Or, bien souvent, il est impossible d’évaluer la qualité uniquement à l’aide de chiffres. »

Au Luxembourg, la réalisation des projets, publics comme privés, reste souvent marquée par des délais importants, liés notamment à la complexité des procédures administratives et à un cadre réglementaire contraignant. « On peut avoir toutes les règles possibles, toutes les lois possibles autour de la construction, on ne peut jamais vraiment couvrir la question de la qualité, parce que la qualité se trouve entre les lignes de la loi », argumente l’ancien BMA de Bruxelles. Corinne Stephany, secrétaire du Conseil de l’OAI et gérante de Jonas Architectes à Ettelbruck, y voit aussi une question de masse critique et de compétence : « Notre bureau est implanté dans une région plutôt rurale. Si je veux avoir un débat architectural avec un conseil échevinal, la seule discussion c’est : ça coûte combien et c’est fini quand. » Elle considère qu’il manque un ambassadeur de la qualité architecturale capable d’intervenir à l’échelle nationale afin d’instaurer des procédures justes, transparentes et opérationnelles. « L’équivalent d’un BMA luxembourgeois pourrait forger une procédure-type, validée par un bureau de juriste, à offrir aux maîtres d’ouvrage publics qui n’ont pas le temps et l’expérience pour développer tout un système et connaître tous les aspects légaux. Certes, la commune lâcherait peut-être un peu d’autonomie, mais verrait son travail grandement facilité et la qualité des projets augmenter », propose Kristiaan Borret. Il suggère de se passer des bureaux de consultance qui organisent les concours pour les maîtres d’ouvrage publics. « Et qui les rendent plus complexes, parce que plus complexes, ça veut dire de compter plus d’heures. Des procédures simples permettent aux autorités publiques de reprendre le pouvoir. »

Corinne Stephany insiste sur l’indépendance indispensable de cette fonction. « Cette personne devrait disposer de l’autorité et de la capacité de négociation nécessaires. Elle devrait aussi gagner la confiance des différents interlocuteurs. » Car, en Belgique, la fonction de BMA suscite des réactions contrastées. « À chaque changement de gouvernement, il y a quelqu’un qui demande s’il faut maintenir le BMA », avoue Kristiaan Borret. Certains y voient une contrainte supplémentaire, une concentration de pouvoir sur une seule personne ou encore un coût trop élevé (à Bruxelles le budget annuel est estimé entre 1,4 et 1,7 million d’euros. L’Ordre des architectes belge prône la création d’une « Chambre de la qualité architecturale et urbaine », composée d’architectes, d’urbanistes, de paysagistes et dont la mission consisterait à rendre des avis sur les projets urbains, sur le modèle de la Commission royale des monuments et sites.

« Je ne pense pas qu’un Bouwmeester unique pour le Luxembourg constitue, à lui seul, la solution pour le Grand-Duché. Il serait plus intéressant de créer de véritables cellules d’architecture au sein des ministères ainsi qu’au Syvicol afin d’accompagner les petites communes », estime l’architecte Sara Noel Costa de Araujo qui travaille entre Luxembourg et Bruxelles. Elle considère que le modèle belge pourrait être une source d’inspiration à condition d’en retenir les meilleures pratiques et de les adapter au contexte luxembourgeois. « À l’heure actuelle je ne pense pas qu’il y a au Luxembourg la volonté politique pour créer un organe indépendant qui remplisse ces missions », regrette Corinne Stephany.

Interrogés par le Land, les services de Claude Meisch (DP) à l’Aménagement du territoire, considèrent que « le Luxembourg dispose déjà de plusieurs acteurs, organes consultatifs et structures institutionnelles qui contribuent à la réflexion et à la qualité des politiques d’aménagement du territoire, d’urbanisme et d’architecture ». Ils citent notamment la Cellule de facilitation urbanisme et environnement, une piste citée par certains intervenants lors de la table ronde du Luca. « Je pensais que cette cellule pourrait servir de médiateur entre les administrations, mais chacun y défile à tour de rôle, sans véritables discussions. Une panoplie de fonctionnaires y défendent leurs propres règlements et il devient extrêmement difficile de trouver des compromis, parce que personne ne veut accorder de dérogation », pointe Corinne Stephany.

« La création d’une fonction supplémentaire devrait démontrer une réelle valeur ajoutée et éviter les chevauchements avec les missions déjà assurées par les organismes existants. À ce stade, cette question ne figure pas parmi les priorités politiques et aucun projet concret en ce sens n’est actuellement envisagé », tranche le ministère de l’Aménagement du territoire. Celui des Affaires intérieures va dans le même sens sur le cadre institutionnel existant, mais ouvre cependant la voie : « Les structures existantes interviennent sous l’angle de l’urbanisme, de l’aménagement du territoire et des procédures administratives. La promotion de la qualité architecturale au sens large, notamment à travers la diffusion de bonnes pratiques ou la mise en valeur de projets exemplaires, relève davantage à la fonction de Bouwmeester et qui pourrait nourrir la réflexion sur l’évolution future du système luxembourgeois. »

Enfin, le ministère de la Culture tempère : « Il faudrait étudier quelle forme une telle instance consultative pourrait prendre ici au Luxembourg, mais il semble prématuré d’envisager une transposition directe des différents modèles étrangers. » Il annonce des assises sectorielles Baukultur pour la fin 2027.

Les villes et territoires ne se construisent pas par addition d’opérations isolées, mais par une culture commune, une cohérence territoriale, une capacité à relier les projets entre eux et à les inscrire dans une ambition collective. La question dépasse donc largement celle du Bouwmeester. Derrière le débat institutionnel se dessine un enjeu plus vaste : celui de la capacité du Luxembourg à se doter d’une véritable culture du bâti et à faire de la qualité architecturale un projet collectif plutôt qu’une somme de décisions isolées.