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Institutions et démocratie 13 min de lecture

Habermas gibéryen

Depuis les derniers sondages, Sven Clement et son parti, les Pirates, ont le vent en poupe. Portrait d'un jeune homme politique dont l'ascension ne connaît (presque) aucune limite.

Article paru dans Édition août 2021
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« Ce qui vous caractérise, sans que cela s’impose ni prenne de l’ampleur, c’est votre façon de vous placer au centre : c’est votre langage, que tout le monde comprend », écrit (le mycologue) Ben Schultheis, d’Abweiler, dans un hommage au politicien Sven Clement, âgé de 32 ans, publié mercredi sous forme de lettre de lecteur dans le journal *Le Wort*. Dans le dernier Politmonitor de *Wort* et RTL, le député du Parti pirate a vu ses scores de sympathie et de compétence augmenter de 11 % par rapport à novembre 2020, passant ainsi de la 13e à la 7e place. Il y a un an, la septième place revenait encore à Gast Gibéryen, de l’ADR. Son départ de la Chambre des députés avait laissé un vide profond dans le paysage politique luxembourgeois. Avec Sven Clement, il semble désormais qu’un successeur légitime ait été trouvé. À l’instar de Gibéryen, Clement a la réputation de ne pas mâcher ses mots et de n’hésiter pas à dire ce qu’il pense aux pontes des grands partis, sans pour autant être un subversif ni vouloir révolutionner le système social. C’est ce qu’il a fait, par exemple, il y a trois semaines, lorsqu’il a reproché à la ministre de la Famille, Corinne Cahen (DP), de faire preuve de « trumpisme » à l’issue des discussions sur le deuxième rapport Waringo. Le mythe également colporté dans cette lettre de lecteur, selon lequel Clément aurait réussi à se hisser quasi du jour au lendemain dans le « top 10 de la politique luxembourgeoise », est toutefois faux.

Sven Clement prépare et construit sa carrière politique depuis plus de dix ans. En octobre 2018, il a fait son entrée au Parlement pour la première fois aux côtés de Marc Goergen. Goergen ne figure pas parmi les candidats proposés par le Politmonitor, dont la sélection est arbitraire, bien qu’il soit membre du conseil municipal de Petingen depuis 2017 et que les Pirates aient obtenu en 2018 des résultats légèrement meilleurs dans le sud que dans la circonscription centrale de Clement. Dans le sud, cependant, ce gain de siège a été interprété comme un exploit collectif. L’ascension de Sven Clement, en revanche, est considérée comme son propre mérite. Le public adore les combattants solitaires issus de milieux modestes qui, dans leur ascension, bravent toute résistance et tiennent un miroir aux puissants.

Pourtant, la vie de Sven Clement a commencé de la manière la moins héroïque qui soit. Il a grandi au sein d’une famille luxembourgeoise de la classe moyenne, dans la banlieue de Beggen. Ses deux parents étaient employés de banque. Un jour, son père lui a acheté un ordinateur portable d’une valeur de 200 000 francs. Alors que le jeune Sven voulait réinstaller le système d’exploitation, il a commis une erreur et a cru que l’ordinateur était cassé. Heureusement, il a pu corriger l’erreur in extremis, quelques secondes seulement avant que son père ne rentre du travail. En réalité, les choses se sont sans doute déroulées tout autrement, mais dans son souvenir, l’histoire s’est passée exactement ainsi, raconte Sven Clement dans un entretien accordé au journal « Land ».

Trois ans avant d’obtenir son baccalauréat en mathématiques au lycée Aline Mayrisch en 2008, ses parents s’étaient séparés. Sa mère était retournée à l’université pour suivre une formation d’enseignante. En tant que mère célibataire avec trois enfants, elle n’a pas eu la vie facile. C’est à cette époque qu’il a appris ce qu’était la pauvreté. Après le baccalauréat, il a commencé des études d’informatique de gestion à Sarrebruck. Il a obtenu sa licence dans les délais prévus. En 2011, il s’est engagé dans la politique universitaire et est devenu vice-président et coprésident du Comité général des étudiants (Asta) de l’université de Sarrebruck. À l’époque, il était déjà président de la section luxembourgeoise du Parti pirate.

Socialistes : alors qu’il était encore lycéen, il avait adhéré aux Jeunes socialistes au Luxembourg. Il raconte avoir perdu confiance dans le LSAP après les élections législatives de 2009. Les socialistes avaient alors essuyé un revers, mais Jean Asselborn avait annoncé, dès le soir des élections, que la coalition CSV-LSAP avait été confirmée. Cette déclaration d’Asselborn a marqué sa carrière politique, se souvient-il. En réalité, le LSAP n’avait même pas perdu 2 % des voix en 2009, mais était tout de même passé de 14 à 13 sièges. Le DP est passé de dix à neuf sièges, l’ADR de cinq à quatre, tandis que les Verts ont conservé leurs sept sièges. Seul le CSV a progressé et déi Lénk a fait son entrée au Parlement pour la première fois. Si Asselborn a effectivement déclaré le soir des élections que la coalition avait été confirmée, il n’avait sans doute pas tout à fait tort.

La recherche d’un nouveau foyer politique s’est avérée difficile pour Clément, déçu par les socialistes. Le CSV était trop catholique à son goût, le DP trop libéral sur le plan économique, les Verts trop dogmatiques ; l’ADR et la Gauche n’entraient absolument pas en ligne de compte. En faisant des recherches sur Internet, il est tombé sur un forum où quelques Luxembourgeois discutaient justement de la création d’un nouveau parti. Quatorze d’entre eux se sont rendus à la première réunion ; « par hasard », une délégation allemande du Parti pirate s’était également rendue au Luxembourg ce jour-là. Le reste appartient à l’histoire. La répartition des rôles s’est rapidement imposée, explique Jerry Weyer, juriste. Sven Clement, le « cabotin », est devenu président, tandis que Weyer, plutôt timide, a été nommé vice-président. Depuis, les deux hommes sont inséparables.

Les élections régionales de 2013 et les élections européennes de 2014 se sont soldées par un échec pour le Parti pirate. Mais Sven Clement avait pris le goût de la réussite. Après avoir dirigé deux campagnes électorales et participé à une table ronde aux côtés de Jean-Claude Juncker, il ne pouvait plus s’imaginer retourner à l’université pour terminer son master et se replacer « tout en bas de la hiérarchie ». En juin 2014, il a fondé avec Jerry Weyer la société Clement & Weyer Consulting sàrl. Au départ, leur offre se limitait à conseiller les entreprises sur leur présence sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, le marketing numérique et le développement de sites web et d’applications en font également partie. Huit employés et quatre développeurs à temps plein font désormais partie de l’équipe. « Avec les six collaborateurs du groupe parlementaire, cela fait 18 employés qui dépendent de moi sur le plan opérationnel », rapporte fièrement le jeune entrepreneur.

Lors du congrès du parti de 2015, une lutte de pouvoir interne a éclaté pour la première fois au sein du Parti pirate. Des membres de la circonscription Nord voulaient renverser le vice-président Marc Goergen et le remplacer par Sven Wohl. Finalement, c’est Goergen qui a réussi à s’imposer. Wohl et Claude Feltgen, aujourd’hui engagé au sein des Verts, ont d’abord quitté le parti, suivis, après les élections régionales de 2018, par l’ancien membre des Adrenaliner, Andy Maar. Ces trois personnes avaient contribué à la mise en place de la section Nord depuis 2011 et se sont senties trahies par Sven Clement. « Il faut parfois faire des compromis pour avancer en politique », se justifie aujourd’hui Clement. Parmi ces compromis figurait également la collaboration avec le parti « fir integral Demokratie » (PID) de l’ancien député de l’ADR Jean Colombera.

Moien En juin 2017, l’épouse de Clement, Christine Nehrenhausen, a fondé la plateforme d’information Moien.lu avec Sarah Mignani, ancienne assistante de direction de Corinne Cahen chez Chaussures Léon et alors assistante de direction chez Clement & Weyer. Le poste de rédacteur en chef a été confié à Sven Wohl, l’auteur d’une tentative de coup d’État avortée, qui avait déjà acquis une expérience journalistique au Lëtzebuerger Journal. Selon Clement, l’objectif était de créer un site d’information en luxembourgeois publiant des articles bien documentés. Mais Christoph Bumb l’a devancé avec Reporter.lu, explique Clement. Après son élection à la Chambre des députés, Mignani et Nehrenhausen se sont retirées de la gestion opérationnelle de la plateforme, qui a été reprise par le prestataire de services de télécommunications Mixvoip SA. Wohl est retourné au Journal et Patrick Kleeblatt, ancien collaborateur du « Zeitung » et du « Tageblatt », a rejoint l’équipe. Selon le groupe de presse, Nehrenhausen ainsi que Clement & Weyer Consulting détiennent toujours des parts dans la société Moien News Media SA, qui n’est pas encore particulièrement rentable et qui n’a fusionné qu’au début de cette année avec Mental Media sàrl., éditeur de magazines sportifs financés par la publicité.

Lors des élections municipales d’octobre 2017, Marc Goergen a été élu au conseil municipal de Petingen aux côtés de Starsky Flor. À Remich, Daniel Frères, agent immobilier, défenseur des animaux et ancien membre du PID, a remporté un siège grâce au soutien actif de Jean Nicolas, éditeur du Lux-Privat. Sven Clement a essuyé son premier et, à ce jour, unique revers politique : à Luxembourg-ville, les Pirates, avec lui comme tête de liste, n’ont recueilli que 2,6 % des voix.

Mais l’objectif réel des Pirates n’était pas les élections municipales, mais leur entrée au Parlement. Bien que personne ne les ait vraiment pris au sérieux, ils ont remporté deux sièges lors des élections législatives de 2018. Colombera (PID), dans le nord, et Daniel Frères, dans l’est, ont manqué de peu un siège à la Chambre. Le succès des Pirates a surtout surpris parce que, jusqu’à aujourd’hui, personne ne sait exactement quelles sont les positions de ce parti. Elle a essuyé de nombreuses critiques pour le « Groupe technique » qu’elle a formé avec l’ADR après les élections. Sur le fond, Clément s’est surtout distingué depuis son entrée en fonction par ses revendications en matière de transparence, une compétence clé des Pirates. Il a remporté son plus grand succès politique en tant que député en janvier, lorsque la Cour administrative a fait droit à son recours visant à permettre à la Chambre d’accéder au contrat de concession entre l’État et RTL. Il a également réussi, au moins en partie, à faire adopter un registre des lobbyistes destiné aux députés. Pour le reste, les experts en marketing et en communication du Parti pirate, tant au sein qu’à l’extérieur du Parlement, se sont surtout fait remarquer par un populisme déguisé en politique fondée sur des faits. Sven Clement tire toutefois sa popularité récente de ses nombreuses interventions et contributions concernant les lois relatives au Covid. Peut-être le député de gauche Marc Baum aurait-il pu en profiter lui aussi s’il n’avait pas quitté l’hémicycle (et donc également le Politmonitor) en avril. Ou encore le porte-parole de l’ADR sur le coronavirus, Jeff Engelen, aurait-il figuré dans le Politmonitor.

Le libéralisme social : les choses se compliquent lorsque Sven Clement doit expliquer l’orientation politique générale de son parti. Contrairement aux Verts et à la Gauche, dogmatiques, les Pirates se veulent plutôt pragmatiques, axés sur les solutions et ouverts au compromis. Ils se définissent comme socio-libéraux, mais pas à l’instar du DP et du LSAP, et se situent plutôt entre ces deux « extrêmes ». « Je partage la vision de Habermas, celle des fondateurs du libéralisme social traditionnel », philosophe Clement, entendant par là « une situation dans laquelle l’État doit mettre en place un filet de sécurité, où la collectivité est responsable de la collectivité ». L’État ne devrait autoriser les libertés individuelles que dans la mesure où elles ne restreignent pas les libertés individuelles d’autrui.

Depuis les bons résultats enregistrés dans les sondages en juin, les Pirates ont le vent en poupe. Selon Sonndesfro de Wort et RTL, s’il y avait des élections aujourd’hui, ils ne gagneraient certes que 1,4 % par rapport à 2018, mais obtiendraient deux sièges supplémentaires (à titre de comparaison : Die Linke gagne 2 % dans ce sondage, mais un seul siège). Clement estime même que les Pirates tripleront le nombre de leurs mandats (pour atteindre six sièges) en 2023, comme il l’a confié au journal Land. Marc Goergen a déjà exprimé le souhait que Clement mène la campagne électorale en tant que tête de liste du parti. Dans l’ensemble, les effectifs des Pirates sont toutefois limités, comme l’ont montré les interventions lors du congrès du parti en mai. Parmi les membres expérimentés du bureau, on trouve, outre Goergen, Clement et Frères, Camille Liesch (qui s’est déjà présenté aux élections sous les bannières des Verts, de l’ADR et du DP) et Marie-Paule Dondelinger, ancienne membre du PID. Tous les autres sont des novices en politique. Même le porte-parole du parti, Starsky Flor, qui a certes été élu au conseil communal de Petingen mais a cédé son mandat peu de temps après à Christian Welter, âgé de seulement 23 ans, n’a pas donné une impression particulièrement assurée lors du congrès. La section Nord n’a pas encore été refondée depuis sa dissolution ; un congrès de district devrait avoir lieu à la fin de l’année, selon le président d’honneur.

Pour Clément, qui se montre toujours sûr de lui, il est important d’avoir à ses côtés des personnes sur lesquelles il peut compter. Il pourra sans doute continuer à compter sur son bras droit, Marc Goergen. Cet ancien membre des Jeunes démocrates (JDL) n’est pas seulement un faiseur de voix, il recrute également de nouveaux talents au sein de sa commune. La moitié du comité directeur des Jonk Piraten est désormais composée de membres originaires de la région de Petingen, dont l’épouse de Goergen, Vicky Bernard. Son meilleur ami, Jerry Weyer, qui a vécu ces trois dernières années dans le sud de l’Espagne et qui accomplit un travail considérable en coulisses, reste également fidèle à Clément, même s’il n’a pas été retenu comme candidat aux élections européennes de 2018 et s’il a publiquement fait part de son mécontentement. Le succès aux élections législatives a compensé sa déception, déclare Weyer au journal « Der Land ». Enfin, le père de Clément, Pascal, est actif au sein du Parti pirate depuis plusieurs années. Il est actuellement président de la circonscription du centre.

Rumeurs de transfert : Le plus grand danger pour la carrière de Sven Clement réside sans doute dans le fait qu’il pourrait se faire dépasser par Marc Goergen et Daniel Frères en 2023. S’il y a bien eu des conflits entre les différentes ailes (notamment entre l’aile de la protection des animaux et celle de la transparence) ces dernières années, Clement rejette toutefois les affirmations selon lesquelles il serait largement isolé au sein du parti depuis le départ de nombreux membres de la première heure. Les rumeurs récentes selon lesquelles il rejoindrait le DP avant les prochaines élections sont également sans fondement : « Je n’ai actuellement aucun autre projet que de m’investir au sein du Parti pirate ».

Il a déjà une vision politique pour 2023. Elle lui est venue à la suite d’un voyage d’étude en Colombie, qu’il a effectué avec son épouse en fin de grossesse et dont il n’est revenu que lundi. Dans le TGV reliant Paris à Luxembourg, il a lu un article intitulé « Il nous faut un nouveau siècle des Lumières ». « En réalité, nous avons désappris toutes les leçons que nous avions tirées de cette époque en matière de discours politique intellectuel, et nous retombons dans des conflits de croyances relativement dogmatiques. Et je pense qu’au lieu de ces guerres de religion, nous avons besoin d’un échange honnête d’idées. C’est la raison pour laquelle je me lève tous les jours et que je fais cette merde-là », déclare Sven Clement.