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Cinéma 4 min de lecture

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Cinéma

Article paru dans Édition août 2021
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Alors que les nombreuses accusations d’abus sexuels visant Woody Allen, âgé de 85 ans, se sont multipliées lors de la sortie de son dernier film, *A Rainy Day in New York* (2019), sa réputation publique a été gravement entachée au cours des dernières années. Ces accusations pèsent comme un fardeau extra-cinématographique sur ses images ; rares sont les critiques de son nouveau film, *Rifkin’s Festival*, qui ne mentionnent pas ces circonstances diffamatoires. *Rifkin’s Festival* est le 50e film et la fin présumée d’une carrière de réalisateur qui, depuis la fin des années 1960, malgré quelques pauses, a maintenu un rythme constant d’un film par an et se caractérise par une cohérence d’œuvre dont *Rifkin’s Festival* ne fait pas exception : Mort Rifkin (Wallace Shawn), un critique de cinéma vieillissant, raconte à son psychothérapeute ses récentes expériences de vie : il se rend avec sa femme Sue (Gina Gershon) au festival du film de Saint-Sébastien, mais – nous sommes chez Woody Allen – ils ont des problèmes conjugaux. Le cinéaste en pleine ascension Philippe (Louis Garrel) ne suscite que l’indignation chez Mort, qui ne parvient pas à comprendre son succès. De plus, sa femme semble avoir une liaison avec lui. Sa souffrance provoque une douleur lancinante dans la poitrine, qu’il souhaite faire examiner par la docteure Jo Roja (Elena Anaya), sur les conseils d’un ami. Il se sent attiré par Jo, qui partage son goût pour l’ancien cinéma d’art et d’essai européen, que Mort défendait sans cesse dans ses cours de cinéma. Mort apprend que Jo, elle aussi, connaît des problèmes conjugaux. Il devient de plus en plus un malade imaginaire et se rend sans cesse à son cabinet sous prétexte de maux supposés.

Voilà donc les grandes lignes qui servent de point de départ à ce qui sera sans doute le dernier film de l’un des cinéastes les plus prolifiques des États-Unis. Et soudain, nous nous retrouvons plongés dans l’univers de Woody Allen, où des névrosés peu séduisants parviennent à séduire les femmes grâce à un flot incessant d’aphorismes, à déjouer n’importe quel macho stupide à coups de blagues originales en tout genre et à déclarer ouvertement leur grand amour. C’est toutefois ici que la déclaration d’amour de Woody Allen au cinéma trouve son expression la plus évidente : *Rifkin’s Festival* tire ainsi son charme particulier des références intertextuelles qui conduisent à une sorte de retour nostalgique à l’histoire du cinéma, notamment à celle du modernisme européen. Des séquences en noir et blanc rendent avant tout hommage au grand maître suédois Ingmar Bergman, mais aussi aux deux iconoclastes les plus célèbres de la Nouvelle Vague, François Truffaut et Jean-Luc Godard, ainsi qu’au solitaire italien Federico Fellini, dont le film Otto e mezzo, 8 ½ (1963), constituait à son tour une réflexion profonde sur le destin de la création cinématographique. Bien sûr, chez Woody Allen, il est toujours question des grandes questions existentielles de la vie. Ce Mort Rifkin – dont le prénom à lui seul met en avant sa mortalité – est un homme vieillissant et en proie au doute, un grincheux qui vit davantage dans son propre passé de professeur de cinéma que dans l’histoire du cinéma – c’est précisément là que les films de Bergman lui servent de point d’ancrage : Fraises sauvages (1957), Le Septième Sceau (1957), Persona (1966), autant de films qui tournent autour du doute, de la foi et de la mort. Ces références intra-filmiques créent un réseau de liens qui non seulement met en lumière la vie intérieure de Rifkin à travers diverses scènes oniriques, mais expose également, pour ainsi dire, le regard autocritique que Woody Allen porte sur sa propre œuvre. Il n’endosse plus lui-même de rôle principal ou secondaire, une tradition qu’il a entretenue jusqu’à *To Rome with Love* (2012). Non, il souhaite plutôt se faire sentir in absentia à travers ce Mort Rifkin, laisser le public juger son œuvre – sans toutefois être visible. Et ainsi, un moment de grâce, si l’on veut, ne peut pas avoir lieu dans le récit cinématographique, ni entre Mort et son thérapeute, mais bien, et avant tout, à l’intérieur et à l’extérieur de l’écran, entre nos regards et ceux des personnages. On dirait qu’Allen, qui a lui-même entretenu au fil des ans son image de névrosé chronique à travers ses apparitions à l’écran, souhaite, avec *Rifkin’s Festival*, faire du spectateur lui-même le sauveur.