BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Société 5 min de lecture

Demain, je vais me faire vacciner

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition octobre 2021
Partager l'article sur

Il y a des gens qui ont passé toute leur vie à avoir peur du sida. Par pure peur, ils sont entrés au couvent ou se sont mariés. Mais même cela ne les a pas sauvés, car bien sûr, ils avaient aussi peur de se faire dépister. En effet, elles n’auraient pas survécu à un tel test. Il valait donc mieux avoir peur de chaque bouton de fièvre, de chaque toux ; on finit par s’habituer à une telle peur, elle fait alors tout simplement partie de la vie, à tel point qu’on l’oublie même de temps en temps. Et le refoulement, c’est aussi une chose formidable, contrairement à ce que Freud & Cie n’arrêtent pas de prétendre.

La plupart des gens ont peur du coronavirus. Certains encore plus que d’autres. Ils ont peur de se retrouver tout seuls face à des extraterrestres, même si ceux-ci ont le regard bienveillant. Ils ont peur de lutter pour respirer, puis de mourir. Ils ont peur d’être enfermés seuls, et que quelqu’un dépose devant leur porte un kit de survie contenant le nécessaire pour s’en sortir. Ou bien personne ne dépose de colis de survie devant la porte. Et derrière cette porte, ils doivent sans cesse se surveiller. Vérifier s’ils ont encore assez d’air. Ils ont peur d’être enfermés dans le cercle vicieux de leurs proches, quand soudain l’un d’entre eux se met à tousser.

« Alors fais-toi vacciner », disent les autres. Mais les autres, ce sont toujours les autres. « Oui, je vais le faire de toute façon », dit le réticent. Dit l’indécis. Dit la peureuse. Dit celui qui a un empêchement. « Je vais le faire de toute façon. Bientôt. Demain. Demain, je vais me faire vacciner. »

Mais aujourd’hui. Pas maintenant. Ça ne va pas. C’est vraiment impossible. Par un temps aussi beau, on peut quand même trouver mieux à faire, vraiment. Par un temps aussi maussade, on se sent déjà assez mal comme ça. Le travail. Et puis les loisirs. On veut quand même être libre, et ne pas guetter les symptômes. Se surveiller pendant quatorze jours. Il n’y a pas de pause dans la surveillance. Et si la veine cérébrale se manifestait pendant la nuit ? On ne peut pas toujours rester éveillé. Dans ce cas, la veine cérébrale se manifesterait d’autant plus. On ne peut pas surveiller ses veines cérébrales en permanence. Ni son muscle cardiaque. Ni les deux à la fois. Il existe d’innombrables symptômes, et même des tout nouveaux. Peut-être inédits à l’échelle mondiale. Ce n’est pas encore très bien étudié. On se retrouve alors face à une « première » en matière de symptômes, mais qui voudrait vivre une telle première ? Ce serait peut-être la dernière chose qu’on aurait.

Les gens passent là-dessus sans y prêter attention. Ils haussent les épaules, secouent la tête, disent les banalités d’habituelle. Une brique sur la tête. D’où tirent-ils tout ça, pourquoi font-ils tout ça, tout correctement, et pourquoi en sont-ils si sûrs ? se demande Virenzähler, les yeux rivés sur les tableaux, les statistiques, les études ; il y en a toujours une nouvelle, puis une encore plus récente, et enfin la toute dernière. Pas seulement des flambées épidémiques, mais aussi des percées ! Peut-être faudrait-il attendre le vaccin inactivé ; après tout, faire le mort en permanence, ce n’est pas vraiment une vie non plus ? Même si « mort », ça ne semble pas génial non plus.

Pourquoi sont-ils tous aussi kamikazes ? Même si, en réalité, ils profitent pleinement de la vie, ce qui est totalement injuste. Ils trinquent entre eux, même à l’intérieur, déambulent dans les galeries d’art comme si de rien n’était. Ils ne sont probablement pas « pucés » ; à les observer, ils ne le sont pas plus qu’auparavant. Ils se ruent sur leur bière, sur ces boutiques de mode bidon, à la poursuite des phéromones. En fait, rien de suspect.

Mais qu’ils la stressent à ce point… C’est comme chez les junkies, ou les vampires. À peine accro, ils font partie du groupe. Apparemment, le vrai « high » survient après la première « shot », ou « piks », comme ils l’appellent si mignon, et à partir de là, c’est une communauté soudée, au-dessus de tout soupçon. La personne vaccinée fait désormais partie des leurs. Ils sont désormais les vaccinés. Les autres, les non-vaccinés, « non »… quel mot affreux. Certains réclament déjà leur troisième dose.

En fait, c’est une situation tentante. Être comme tout le monde, et non pas dehors, devant la porte, comme la petite fille aux allumettes à Noël. Là où même se promener au milieu des nuages d’aérosols avec tous ces ami·e·s de la liberté, tout blancs ou hypercolorés, ne semble pas être une issue. Dans ce cas, il faut d’autant plus faire attention à soi. Demain, je vais me faire vacciner. Enfin, si le temps n’est pas trop beau.