Le mode de gouvernement courant, issu du compromis parlementaire « par l’intermédiaire des grands partis de masse », doit « faire temporairement des concessions aux petits bourgeois et aux paysans, mais aussi à la classe ouvrière ». C’est ce qu’avait observé le plus avisé des sociaux-démocrates, Otto Bauer (Entre deux guerres mondiales ?, Bratislava, 1936, p. 169). Les concessions faites à des intérêts contradictoires ont un prix : « Tout intérêt ne peut s’imposer qu’au prix de compromis avec des intérêts contraires, tout principe ne peut s’imposer qu’au prix de compromis avec des principes contraires. » Pour s’imposer, même le principe le plus noble doit « s’atténuer, s’émousser, se relativiser ».
Ce compromis était considéré comme l’âme du « modèle luxembourgeois ». Selon Bauer, il débouche sur « une atmosphère dans laquelle des principes contradictoires sont considérés comme relativement équivalents ; une atmosphère d’opportunisme ». C’est notamment le cas dans la manière dont le gouvernement traite, sur un pied d’égalité relatif, les principes défendus par les anthroposophes, les homéopathes et autres opposants à la vaccination.
Otto Bauer parlait d’un « utilitarisme de boutiquier qui, fuyant toute réflexion de fond, réduit toute la vie publique à un marchandage stérile autour des impôts et des charges sociales, des droits de douane et des primes à la production ». Cette réduction « est l’attitude fondamentale de sa classe dirigeante, qui n’a plus d’idéaux à réaliser, car ses idéaux sont déjà réalisés ». Son attitude fondamentale déteint sur les autres classes. (En tant que classe dominante dans ce pays, Bauer aurait cité : les détenteurs du capital financier circulant à l’échelle mondiale, par l’intermédiaire de comparses locaux, ainsi que les actionnaires de l’industrie d’exportation, représentés par des mandataires locaux.)
Comme les idéaux de la classe dirigeante sont déjà une réalité, peu importe lequel des grands partis – CSV, LSAP ou DP – est actuellement au pouvoir. L’interruption de leurs petites manœuvres politiques depuis bientôt deux ans est d’autant plus dure à encaisser pour ces partis. La pandémie de Covid a suspendu le « commerce fastidieux des [réformes] fiscales et des charges sociales, des droits de douane et des primes à la production ».
Sans ces négociations fastidieuses et l’espoir de compromis, de nombreux électeurs et électrices se sentent trahis. Ils ne savent pas comment exprimer leur rejet de la coalition libérale. Les plus méfiants descendent dans la rue, soit en silence, soit en se livrant à des émeutes. Les éditorialistes sont pris au dépourvu. Ils découvrent une « division de la société ».
Une autre partie est à la recherche de nouvelles porte-parole. Le « Luxemburger Wort » et RTL ont publié la semaine dernière les résultats de leur sondage semestriel auprès des électeurs : le CSV a perdu 7,3 points de pourcentage par rapport aux dernières élections. Le Parti pirate et l’ADR ont gagné ensemble 7,2 points de pourcentage. Le Parti pirate est en train de devenir un parti d’envergure nationale. L’ADR vire à droite. Pour certaines électrices, le CSV est devenu trop stupide, pour d’autres, il n’est pas assez à droite. (Le DP, le LSAP et les Verts perdent ensemble 0,5 point de pourcentage. C’est moins que la marge d’erreur.)
L’interruption de ces échanges commerciaux sans intérêt perturbe également les responsables politiques. Le ministre des Finances, le ministre du Travail et le ministre de l’Agriculture ont annoncé leur démission la semaine dernière. Ils ont perdu de vue leurs objectifs politiques. Autant qu’ils démissionnent. Au fond, la plupart des ministres pourraient démissionner. Seule la ministre de la Santé est encore « indispensable au bon fonctionnement du système ». C’est ce que confirment ses scores de popularité dans les sondages d’opinion. Comme les négociations stériles ont été annulées, c’est une technocrate qui occupe ce poste. Elle est autorisée à annoncer, au nom de la politique, ce que son administration a décidé. En cas de doute, les principes de cette dernière relèvent de la raison d’État.
La dernière réflexion politique des ministres sortants porte sur le calendrier : ils souhaitent laisser à leurs successeurs le temps, d’ici aux élections, de se faire connaître sur RTL. Le gouvernement mise sur le fait de venir à bout du virus l’année prochaine. La campagne électorale de 2023 pourrait alors démarrer sur les chapeaux de roue.