La phrase est prononcée avec désinvolture, dans ce décor sombre, presque inquiétant. Elle s’accompagne d’un sourire radieux, juvénile, aux yeux bleus. Ses parents auraient été envoyés « en convoi vers l’Est ». Un inspecteur de police se tient dans la pièce. Il veut vérifier la liste des objets de valeur que la mère a remise à la communauté juive. Ceux-ci doivent être saisis et emportés dans les prochains jours. Le fils sourit. Il ne se donne pas des airs de héros, mais prononce ces mots sinistres. Ils ne signifient rien d’autre que : sa famille a été déportée vers un camp de concentration.
Samson Cioma Schönhaus, interprété par Louis Hofmann, se retrouve seul dans le salon d’un appartement berlinois de la haute bourgeoisie. Été 1942. Il n’a pas encore vingt ans, il ne sait pas encore qu’il ne reverra jamais sa famille, il n’a aucune idée que le Reich allemand doit être « débarrassé des Juifs », qu’il va lui aussi perdre sa patrie – et plus encore, sa jeunesse. C’est l’une de ces scènes apparemment anodines du film *Der Passfälscher* (Le Falsificateur de passeports) de Maggie Perens qui déploie toute sa force dans la réverbération, transformant le monstrueux et le mal en une banalité insignifiante. Le film retrace une année de la vie réelle d’un jeune homme qui, sous l’emprise de la folie et sous la pression de la persécution et de l’extermination, met à profit son charme juvénile, mais aussi souvent son insouciance et sa légèreté, dans le seul but de survivre, pour avoir le droit d’être jeune.
Cet été-là, Schönhaus est encore employé dans une usine d’armement berlinoise, ce qui, pour l’instant, le met à l’abri de la déportation avec ses parents. C’est au plus tard lors de la visite de ce policier méticuleux qu’il prend conscience que les jours de ce calme trompeur et de cette jeunesse insouciante sont comptés. Pourtant, dans son exubérance, il souhaite en profiter. Pour cela, il doit défier son destin plus d’une fois. Schönhaus prend plus de libertés qu’il n’est en droit de le faire. Bien qu’il soit entré dans la clandestinité, il ne reste pas invisible, mais se mêle à la foule, va au restaurant, sort danser. C’est du mimétisme, dit-il dans le film, une forme d’imitation, par exemple de signaux visuels, qui permet à l’imitateur et au faussaire de tirer profit de la tromperie du destinataire du signal. Schönhaus se présente donc comme plus allemand et plus aryen que ce que les Allemands du Troisième Reich attendent de lui. Pour cela, il lui faut non seulement une nouvelle coupe de cheveux et un nouveau nom, mais aussi de l’audace, du courage et de l’exubérance, qui font de lui un Allemand modèle. Y compris l’attitude de soumission à l’autorité, grâce à laquelle il peut sauver sa peau dans des situations délicates. En 1943, il rejoint le cercle d’aide de Franz Kaufmann et de l’Église confessante, car il possède un talent qui lui permet d’aider les autres et de sauver des vies : reproduire à la perfection des papiers d’identité et des documents, fabriquer des cachets, remplacer des imprimés. En bref : falsifier des passeports – pour les Juifs vivant dans la clandestinité. Son savoir-faire lui permettra finalement de s’enfuir lui-même en Suisse.
On pourrait croire avoir déjà vu ce genre d’histoire mille fois. Cela rappelle la coproduction germano-autrichienne *Die Fälscher* (Les Faux-monnayeurs), sortie en 2007, qui raconte l’histoire d’Adolf Burger, contraint de fabriquer de la fausse monnaie pour le compte des nazis dans un camp de concentration. Le titre du film de Perens peut susciter cette association. Pourtant, *Der Passfälscher* se distingue nettement et n’est pas la énième répétition d’un thème déjà maintes fois abordé dans la cinématographie moderne. C’est bien plus que cela. C’est avant tout un film qui arrive à point nommé. Au sens propre du terme. D’une part, pour lutter contre l’oubli, car les derniers témoins de la Shoah s’éteignent et laissent un vide dans le récit, afin de transmettre et de maintenir vivant ce qui menace de s’estomper sous l’effet de l’embellissement, de la banalisation de la mémoire et de la réinterprétation. D’autre part, cette œuvre contribue à une juste compréhension de ce que signifie réellement vivre sous une dictature, de ce que cela implique lorsque la liberté d’expression est abolie, lorsque la délation, les arrestations et les assassinats font partie du quotidien. C’est le grand mérite de la metteuse en scène Perens de ne pas avoir recours à des personnages caricaturaux en uniformes nazis bruns ni de mettre en scène des scènes de foule avec le bras droit levé, mais de rendre visible l’horreur du Troisième Reich à travers les personnages secondaires, qui portent les noms de « Madame Peters » ou « Monsieur Dietrich » – interprété par André Jung. Des rencontres dans une salle de danse, dans un restaurant, ainsi que l’impertinence de Mme Peters suffisent à montrer à quel point une dictature peut détruire le cadre moral et éthique fondamental d’une société.
Que ce soit lors des repas. Dans les rares scènes se déroulant au restaurant, l’acteur Luc Feit fait preuve d’une présence extrêmement intense. Il en tire parti pour révéler, à travers son personnage – le serveur Albert –, tout le dilemme entre humanité et inhumanité. Bien qu’il apparaisse souvent sans tête dans les plans de la caméra, sa personnalité le rend néanmoins tangible et compréhensible ; son jeu d’une extrême précision offre un aperçu plus profond de l’humanité sous les dictatures totalitaires. Par une simple question sur les cartes de rationnement, il amorce l’une des scènes les plus importantes du film, qui transforme l’insouciance et l’espoir du film en leur exact contraire. Marc Limpach incarne l’avocat Franz Kaufmann, qui navigue entre ces deux extrêmes et se croit intouchable dans son arrogance, jusqu’à ce que son jeu soit démasqué. Le personnage historique a été assassiné en 1944 au camp de concentration de Sachsenhausen. Samson Cioma Schönhaus, quant à lui, a réussi à s’échapper. Il est décédé en 2015 en Suisse.
Le film est une coproduction germano-luxembourgeoise. Du côté du Grand-Duché, c’est la société de production Amour Fou, dirigée par Bady Minck, qui en a assuré la réalisation. Le Film Fund Luxembourg a apporté son soutien financier au projet. Le tournage s’est déroulé de janvier à mars de l’année dernière, notamment chez ArcelorMittal à Schifflingen, dans les casemates de la capitale et au Minettpark de Fond de Gras. Le film a été présenté en avant-première dimanche dernier dans la section « Gala » de la Berlinale de cette année.
Le faussaire de passeports. Allemagne, Luxembourg : 2022. Avec Louis Hofmann, Jonathan Berlin, Luna Wedler, André Jung, Marc Limpach, Luc Feit. 116 minutes. Projection dans le cadre du Festival du film de Luxembourg, le 4 mars