Comme chaque année, les livres luxembourgeois – qu’il s’agisse d’ouvrages littéraires, de bandes dessinées, de livres de cuisine, de livres pour enfants, de guides de voyage ou d’ouvrages illustrés – sont présents au Salon du livre de Francfort. Dix maisons d’édition ont été présentées sur le stand collectif des éditeurs luxembourgeois, situé au premier étage du hall 3 : Black Foutain Press, capybarabooks, Éditions Guy Binsfeld, Éditions Phi, Éditions Schortgen, Hydre Éditions, KIWI E.L.G., Kremart Edition, Op der Lay et Zoom Éditions. L’enseigne « Books from Luxembourg » trône au-dessus du stand bleu foncé orné de dessins à l’encre de Marc Angel, situé à proximité du stand suisse dans le hall des maisons d’édition germanophones. On peut s’étonner que ces deux pays ne se soient pas installés dans le hall 4, aux côtés des autres stands nationaux qui présentent plusieurs langues et maisons d’édition : après tout, on y trouve non seulement des livres en allemand, mais aussi en anglais, en français, en japonais, en luxembourgeois, en italien…
Iwwersetzung, Übersetzung, traduction, translation, traduzione, tradução… Par où commencer ? Et où aller ?
Quelle est la situation en matière de traductions au sein du paysage éditorial luxembourgeois ? Si l’on examine les chiffres à l’échelle mondiale, ce sont les traductions depuis l’anglais et le français qui prédominent. La maison d’édition anglophone Black Fountain Press, qui n’a que cinq ans d’existence, semble donc particulièrement bien placée pour une diffusion au-delà des frontières nationales – et s’efforce elle-même de faire découvrir des auteurs luxembourgeois à un public anglophone. C’est ainsi que la fondatrice de la maison d’édition, Anne-Marie Reuter, a elle-même traduit un « Best Of » des poèmes de la série « Neuvain » de Lambert Schlechter : « J’ai traduit en anglais des poèmes tirés des quatre livres parus en français chez Phi et je les ai rassemblés dans une anthologie en neuf parties. L’idée était de faire connaître l’un des grands auteurs luxembourgeois à l’étranger, notamment dans les pays anglophones. La traduction n’a certes pas été un best-seller, mais elle a pu être distribuée, par exemple, en Californie et a aidé l’auteur, qui entretient d’excellents contacts en Afrique du Sud, à toucher un nouveau public. » En ce qui concerne la réception de la littérature luxembourgeoise à l’étranger, ce n’est pas la compréhension de la langue qui fait défaut – après tout, on écrit dans de nombreuses langues –, mais surtout la distribution et la visibilité. « Ce problème est un sujet récurrent chez tous les éditeurs luxembourgeois – et cela ne concerne pas seulement l’anglais, mais aussi les espaces germanophones, francophones et belges : il est difficile de faire connaître nos livres au-delà des frontières nationales », explique Anne-Marie Reuter. C’est pourquoi cette maison d’édition n’est pas la seule à collaborer avec des éditeurs ou des agences étrangers qui se chargent de la distribution des livres dans les pays de langue étrangère.
Les traductions des livres luxembourgeois semblent principalement être réalisées vers d’autres langues moins répandues, notamment celles d’Europe de l’Est : un présentoir du salon du livre met en avant les traductions en bulgare, en serbe, en macédonien ou en grec. Les titres des éditions Hydre, traduits de l’allemand ou du français, occupent une place de choix.
Le roman Amok de Tullio Forgiarini arrive en tête de la liste des œuvres les plus traduites : il a été traduit en allemand, en grec, en macédonien, en italien, en serbe et en espagnol, et a même fait l’objet d’une adaptation cinématographique. « Les différentes histoires qui se cachent derrière ces traductions sont très particulières », explique Marie Mathieu, des Éditions Guy Binsfeld. Pour la traduction en allemand, une collaboration très étroite s’est établie entre le traducteur Luc Spada, l’auteur et Nadine Pirrung, une relectrice spécialisée en traduction au sein de la maison d’édition. La traduction en italien a été réalisée par Christian Welter, qui a grandi dans un environnement bilingue et a lui aussi travaillé en étroite collaboration avec l’auteur. Ces traductions ont permis à d’autres communautés linguistiques de découvrir le livre et ont servi de base à d’autres traductions. Cette réussite d’une traduction à partir du luxembourgeois est presque une exception, qui a nécessité certains hasards et opportunités. Les textes issus de l’allemand ou du français, comme par exemple *Chesterfield du Cinquième* de Nathalie Ronvaux, seraient plus accessibles et seraient traduits plus souvent. Au sein même de la maison d’édition Binsfeld, ce sont surtout les traductions vers le luxembourgeois qui prédominent, et ce principalement dans le domaine du livre jeunesse : « Nous sommes encore loin d’être une maison d’édition spécialisée dans le livre jeunesse. Mais c’est justement lorsque les illustrations sont impressionnantes que ce genre de traductions s’impose tout naturellement. Nous avons parfois du mal à trouver des titres appropriés parmi les projets de livres pour enfants qui nous sont envoyés. Tantôt c’est le texte qui ne convient pas, tantôt ce sont les illustrations ; mais souvent, pour les auteurs, ces deux éléments sont indissociables. » Un exemple de traduction réussie est l’adaptation humoristique et prête à être lue à haute voix, réalisée par Martine Schoellen, du classique de la littérature enfantine *Le Gruffalo* en luxembourgeois. « Compte tenu du thème de la Foire du livre de Francfort, nous nous sommes à nouveau interrogés, au sein de la maison d’édition, sur le rôle que peuvent jouer les traductions littéraires vers le luxembourgeois », explique Marie Mathieu. « Et nous sommes d’accord pour dire que cela peut s’avérer intéressant dans certains cas. »
Mais de manière ponctuelle : jusqu’à présent, aucune œuvre de Binsfeld n’a encore fait l’objet d’une traduction littéraire en luxembourgeois. En effet, les traductions en luxembourgeois ne sont pas rentables ; les coûts de traduction sont élevés, et le lectorat est, par nature, très restreint. Il s’agirait donc avant tout d’expérimentations et de jeux linguistiques, d’une prise de position. Le public multilingue du Luxembourg a déjà accès aux textes originaux, et il ne suffit donc pas que la traduction soit plutôt médiocre : si l’on s’y engage, elle doit se doter d’un caractère fort et propre.
Au Luxembourg, il existe différentes raisons qui motivent les traductions à partir des langues nationales – qu’il s’agisse de contacts avec des éditeurs, d’outils d’aide à la traduction ou de la promotion des écrivains et écrivaines dans d’autres zones linguistiques ; tout comme il existe différentes raisons de traduire vers le luxembourgeois : de magnifiques illustrations ou des calculs de rentabilité internes aux maisons d’édition, et parfois, comme dans le cas de la traduction par Lex Roth de *La Peste* de Camus en luxembourgeois, l’accent est mis sur le jeu avec le luxembourgeois en tant que langue littéraire.