BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Scènes 4 min de lecture

Des images évocatrices qui marquent les esprits

C'est une question de point de vue : « Le Décalogue de la peur » déconcerte ou séduit le spectateur à travers un voyage multilingue à travers la littérature européenne

Article paru dans Édition février 2023
Partager l'article sur

Il faut bien l’admettre, le scepticisme initial se transforme ce soir-là en mécontentement, dirigé contre ce qui se passe sur scène : cela rappelait un peu un match de tennis. Tout le public est contraint de tourner la tête soit vers l’écran de gauche, soit vers celui de droite, pour lire en diagonale les sous-titres condensés correspondant à des textes allant du grec ancien au russe, en passant par l’allemand et le bulgare. Ce qui se passe à chaque minute à l’opéra défile sans cesse sur l’écran, tandis que l’action scénique, d’un point de vue esthétique, échappe trop au regard. C’est un va-et-vient épuisant.

Florian Hirsch, dramaturge au TNL, se présente malheureusement un peu trop tôt dans le studio de la maison devant les premiers spectateurs de la représentation en soirée de *Dekalog der Angst*, afin de les préparer aux défis à venir et de leur donner quelques éléments de contexte sur le projet européen « Catastrophé ». À ce moment-là, une spectatrice me chuchote qu’il faudrait plutôt se préparer à une soirée théâtrale placée sous le signe de la « mélodie linguistique européenne ». Cette remarque en passant s’avère par la suite être une pièce du puzzle qui ajoute au plaisir. Et réduit le risque de tensions dans la nuque.

Dix comédiennes et comédiens originaires de Grèce, du Luxembourg, du Portugal, de Bulgarie et d’autres régions du continent interprètent dix extraits de *La Mouette* de Tchekhov et de *La vida es sueño* (La vie est un rêve), en passant par l’Apologie de Socrate de Platon, La Mort de Danton de Büchner et La Mission de Heiner Müller, dans dix langues différentes, sans même que ce soit systématiquement dans leur version originale respective. Entre ces scènes s’intercalent encore des chants de Sophocle, Dostoïevski, T.S. Eliot et Ani Ilkov.

Dépassé ? Il ne fait aucun doute que cette énumération, par son ampleur, ressemble à une véritable surstimulation sensorielle. Mais si l’on se laisse emporter par la pièce, si l’on sort de sa zone de confort habituelle, si l’on laisse la langue résonner plutôt que de chercher à la comprendre entièrement, il en résulte une image théâtrale extrêmement dense et esthétique, ponctuée d’instants dramaturgiques émouvants.

Tous les textes sont imprégnés de différentes nuances de peur. Qu’il s’agisse de la peur de l’exécution, de la guerre, de l’Inquisition ou de la terreur stridente face à un immeuble de bureaux kafkaïen traversé par un ascenseur aux lumières aveuglantes. La peur constante, les cris des comédiens, le tumulte de la diversité linguistique européenne suscitent des émotions de panique, d’agitation et de désorientation spatiale.

Elena Ivanova renforce cette atmosphère oppressante grâce à sa mise en scène. Trois encadrements de fenêtres munis de rideaux émergent les uns derrière les autres du plancher de la scène. Une potence est suspendue au dernier d’entre eux. Le sol est bordé de gabions remplis, recouverts de vieilles couvertures. Et tout semble en quelque sorte poussiéreux, usé. Une souche d’arbre creuse gît au sol. Ce décor, dans sa simplicité, sert de cadre à plusieurs extraits de la littérature européenne. L’image est enrichie par l’escalier adossé au mur du fond, qui permet de donner vie à l’univers onirique des personnages et aux flashbacks. L’espace est plongé dans un jeu intense de lumières et de sons. La dramaturgie de Florian Hirsch et la mise en scène de Margarita Mladenova et Ivan Dobchev offrent plusieurs moments scéniques esthétiques.

La puissance rhétorique des comédiens et comédiennes contribue à créer cette atmosphère, même si l’on ne saisit que partiellement la langue. Avec, entre autres, Dennis Boyer, Aleksandra Corovic et Konstantinos Hadjisavvas, des scènes prennent forme qui marquent les esprits grâce à l’interaction des différents éléments théâtraux. Mais c’est peut-être justement à ce moment-là que *Le Décalogue de la peur* est le plus saisissant : lorsque toute la troupe, d’une beauté effrayante, vêtue de tissus usés, le visage maquillé de blanc et les yeux soulignés de noir, avance d’un pas lourd sur la scène en chantant, par exemple – c’est magnifique ! – le chœur de l’« Antigone » de Sophocle.

Le Décalogue de la peur est une véritable épreuve dramaturgique pour les spectateurs qui souhaitent aborder le théâtre par des voies traditionnelles. On peut sans aucun doute rejeter cette production, qu’elle agace. Mais ceux qui osent sortir de leur zone de confort et rompre avec les habitudes du théâtre seront récompensés par un projet théâtral intense, tant sur le plan visuel que sonore, même si la tour de Babel européenne peut sembler un peu trop exigeante. En tout cas, le TNL a une nouvelle fois pris un risque esthétique. Quant à savoir si ce risque est couronné de succès ou non, cela dépend du regard de chacun.

Le Décalogue de la peur, avec des textes de Platon, Eliot et Büchner, entre autres ; mise en scène de Margarita Mladenova et Ivan Dobchev ; dramaturgie de Florian Hirsch ; musique de Hristo Namliev ; scénographie d’Elena Ivanova ; technique d’image de Boyan Feradjiev ; avec, entre autres, Danis Boyer, Bilyana Georgieva, Maria Karamitri et Daniel Pinto. Coproduction : Theatre Laboratory Sfumato / Théâtre National du Luxembourg