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Cinéma 4 min de lecture

Éros et Thanatos

Marathon télévisuel

Article paru dans Édition 28 avril 2023
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En 1988, le réalisateur canadien David Cronenberg a tenté d’explorer de nouvelles facettes de son univers centré sur l’horreur corporelle avec le film *Dead Ringers*. Certes, les protagonistes de son film, les Mantle (joués à deux reprises par Jeremy Irons), sont des jumeaux monozygotes – l’un des phénomènes exceptionnels les plus fascinants dont le corps humain est capable ; il n’existe tout simplement pas de forme d’unité plus grande que celle des jumeaux monozygotes. Dans cet essai sobre, marqué par un design stérile et froid, la question centrale était de savoir ce que signifie être seul à deux : lorsque s’assemblent des éléments qui ne vont pas ensemble, un tel lien peut avoir une issue fatale.

La série éponyme, récemment diffusée sur Amazon Prime, reprend également la situation de départ fondamentale du film de Cronenberg. Dans cette série, Jeremy Irons est d’abord remplacé par Rachel Weisz : Les jumeaux Mantle, Beverly et Elliot, dirigent un service de gynécologie réputé ; ce sont des scientifiques reconnues de tous, mais aussi très controversées, qui aspirent à davantage : un nouvel établissement, un grand centre de maternité, doit voir le jour, dont l’allure n’est pas sans rappeler celle d’un centre commercial. Elles tirent parti de leur apparence physique en se faisant passer, à leur guise, l’une pour l’autre auprès de leurs patientes. Dans leur vie privée, elles procèdent de la même manière, échangeant leurs amantes, mais leur complicité à toute épreuve menace de vaciller lorsque des influences extérieures de plus en plus nombreuses révèlent les fissures dans la relation du couple de jumelles. C’est là tout l’étonnant talent d’actrice de Rachel Weisz que de révéler, à travers des interprétations nuancées, les différences de caractère entre les jumelles : Beverly est réservée et attentive, tandis qu’Elliot est la plus libre, la plus extravertie et la plus impitoyable des deux.

Contrairement aux remakes douteux, pseudo-féministes et motivés par la politique identitaire, de films célèbres, il est tout d’abord remarquable que l’original de Cronenberg ait été choisi, car avec son casting féminin – après tout, les héroïnes de la série sont désormais elles-mêmes physiquement capables de donner naissance – a créé un point de départ fondamentalement nouveau pour les expériences de pensée étranges et fantaisistes de l’horreur corporelle, et aurait pu mener le film de Cronenberg bien plus loin. Alice Birch, la scénariste qui a déjà collaboré à *Normal People* et *Succession*, a délibérément axé la série sur les questions de féminité : Les jumelles Mantle sont d’abord obsédées par l’idée de retarder la ménopause grâce à la conservation et à l’implantation de leur propre tissu utérin. Le rouge, couleur dominante, n’est plus seulement une référence à l’œuvre originale, mais éveille aujourd’hui une conscience visuelle qui rappelle l’adaptation de *La Servante écarlate* de Margaret Atwood. En fin de compte, les jumelles s’attaquent aussi au patriarcat : elles veulent briser un système qui a aliéné les femmes de leur propre corps. Ce sont là des questions passionnantes. Par la suite, on parle beaucoup de traitements de fertilité, d’utérus, de bébés et de maternité, mais la série se perd de plus en plus dans de simples bavardages. Pour explorer la relation obsessionnelle entre les jumelles, il aurait suffi au film d’introduire un triangle amoureux et d’utiliser avec précision la technique du plan-contre-plan. Au fil de ses six épisodes, la série présente une demi-douzaine de nouveaux personnages, ajoute des flashbacks et des séquences oniriques censées nous rapprocher des Mantle. La virtuosité de Cronenberg à raconter, voire à montrer à travers des images à quel point Éros et Thanatos sont proches l’un de l’autre, est ici sacrifiée au profit d’une dialogicité typique des séries. Il manque ici une concentration dramaturgique et une réduction plus significative aux moyens d’expression propres au langage cinématographique. Si la série Dead Ringers réussit donc quelque chose, c’est bien de confirmer le statut d’exception du film de David Cronenberg.