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Feuilleton 9 min de lecture

Vulnérabilité, hymnes de stade et blagues sur le pénis

Robbie Williams continue de surfer sur la vague de sa jeunesse. Assister à l'un de ses concerts, c'est faire un plongeon dans la nostalgie.

Article paru dans Édition juillet 2023
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Au premier rang du Golden Circle au salon Luxepo © Hadrien Friob

17 h 30. Il fait chaud, à Luxexpo. Devant le stand d’Eldoradio, une table a été installée avec des gobelets rouges. Les passants sont invités à participer à une partie de beer pong. Le voyage dans le temps vers les années 90 commence. Le soleil tape fort, le public se jette sur la sauce andalouse orange qui coule sur ses frites jaunes. Ça sent le Fa-Deo et le Bofferding. Quelques orteils se balancent au rythme de la musique de Jamiroquai qui passe en fond sonore.

17 h 42. Une spectatrice a fait 170 kilomètres en voiture depuis Namur avec son petit ami. Elle s’attend à un « spectacle grandiose ». Son compagnon a déjà vu Robbie Williams il y a deux mois à Paris. Le Golden Circle, où la proximité de la scène coûte 188 euros au lieu des 144 euros habituels, se remplit peu à peu. On prend des selfies, on les poste, puis on les oublie. Tania et Peggy sont amies et de bonne humeur. Tania habite près de Weiswampach. Elle porte un t-shirt rose Jack Daniel’s et a les cheveux coupés en undercut. La fille de Peggy lui a offert le billet de concert pour la fête des Mères. Quand son enfant était petit, Robbie Williams passait en boucle à la maison. « Pour le concert des Hollywood Vampires de Johnny Depp, on était tout devant », raconte Peggy. Tania n’est pas une grande fan de Robbie, mais elle a envie de « chanter en chœur une chanson ou deux ».

18 h 11. Une femme danse et pointe ses doigts vers le ciel. « On est tellement ennuyeux, nous les Luxembourgeois ! », s’exclame-t-elle à l’intention de l’assistance. « Mais avec encore quelques verres, ça ira déjà. » Le public porte des t-shirts sur lesquels on peut souvent lire le mot « Love ». Parfois, on y trouve aussi « Never give up » ou « Enjoy every moment ». Le temps semble s’écouler lentement.

Robbie Williams, qui s’est fait connaître dans le monde entier en 1990 avec Take That avant de quitter le boys band en 1995 – il l’a brièvement rejoint à nouveau en 2010 –, a remporté 18 Brit Awards, vendu 1,6 million de billets en une seule journée en 2008 et plus de 77 millions d’albums au total au cours de sa carrière. Une carrière qui s’étend désormais sur plus de trois décennies. Il a aujourd’hui près de 50 ans, est marié et père de quatre enfants. Sur Instagram, il partage des croquis réalisés sur son iPad, plaisante sur son âge et sa dyslexie, et présente des publicités pour Felix, la marque d’aliments pour chats, des marques de golf et Weight Watchers. Au Royaume-Uni, il a décroché plus d’albums numéro un qu’Elvis Presley.

18 h 30. Le groupe luxembourgeois Dreamcatcher se charge de la tâche quelque peu ingrate de réchauffer le public avec son rock d’inspiration folk. La foule se laisse emporter par un « Na-na-na-na ». Lorsque le chanteur John Rech entonne ensuite l’hymne de U2, « With or without you », nombreux sont ceux qui chantent en chœur. Robbie Williams apprécie Bono.

18 h 32. RTL diffuse des reportages sur Kirchberg toutes les cinq minutes, semble-t-il, pour couvrir l’événement et souligner le caractère provincial du Grand-Duché. Une spectatrice venue de Trèves porte un t-shirt à l’effigie de Robbie, se décrit comme une fan, mais pas comme une « super fan ». Le beau temps et l’ambiance festive, tout semble promettre une soirée formidable.

18 h 46. Des baskets blanches, qui semblent avoir été achetées il y a deux jours, sont la chaussure de prédilection du public. Ils sont environ 10 000 ; ce mardi, où tout est complet, ils seront 15 000. Melika et Dalira habitent dans le département français de la Meuse et viennent souvent au Luxembourg pour assister à de grands événements, notamment à la Rockhal. « La musique est là pour apaiser les esprits », explique Melika, faisant notamment référence aux troubles sociaux en France. « Ça fait peur qu’ils foutent la merde. »

20 h 13. Le soleil disparaît peu à peu derrière les nappes de nuages. Il commence à faire plus frais. Le concert de Gaz Coombes n’a pas vraiment emballé le public. Celui-ci attend Robbie avec impatience, un Aperol Spritz à la main.

20 h 56. « Mais bon, il serait temps qu’ils commencent, je dois rentrer », dit une femme. Son mari porte un t-shirt à l’effigie de Bowie. Peut-on comparer cette icône de la pop à Williams ? « Robbie est vraiment un homme du monde, c’est pour ça que je suis là », dit-il. Sur scène, les initiales RW s’illuminent en bleu foncé, suivies d’un XXV en chiffres romains.

C’est le titre de l’album actuel, qui rassemble des tubes tels que « Angels », « Let me entertain you » et « She’s the one », réenregistrés. Sur la pochette, Robbie est assis dans la pose nue du « Penseur » de Rodin. L’année dernière, Williams a déclaré au journal britannique The Guardian : « Mais est-ce que je souhaite sans complexe rester l’un des plus grands artistes au monde ? Oui, tout à fait. » C’est pour cette raison qu’il travaille sur de nouveaux projets, tels que des séries télévisées et de la musique expérimentale à la manière de Lou Reed. Et il y a déjà dix ans, il déclarait au même journal : « Je m’en sors toujours phénoménalement bien. Si j’étais une équipe de foot, je me qualifierais encore pour l’Europe et j’atteindrais au moins les huitièmes de finale. » Dans une interview accordée à RTL Today, il a déclaré être « prêt pour un second souffle ». Le fait de vouloir subvenir aux besoins de sa famille donne davantage de sens à son travail. Comment quelqu’un qui a connu un tel succès à un si jeune âge peut-il vieillir dans l’industrie de la pop grand public ? Alanis Morissette, qui a « pris d’assaut les classements » tout aussi tôt, continue aujourd’hui encore de tirer parti de son album légendaire *Jagged Little Pill* pour des comédies musicales et des tournées anniversaire. Tous deux font partie du jury d’émissions de télé-crochet telles que *The Voice* ou *X-Factor*. Rester dans le coup, telle est la devise.

21 h. Un projecteur bleu, un « one-two » espiègle pour tester le micro, puis soudain, il s’agenouille, dans son costume doré pailleté, dans une pose à la Elvis. Des centaines de portables sont brandis. « Hey wow wow yeah yeah yeah clap your hands », scandent les choristes. « My name is Robbie fucking Williams. This is my band, and this is my ass ! » Ses cheveux, désormais grisonnants, sont coiffés en crête iroquoise avec du gel ; en arrière-plan défilent des montages de ses jeunes années. Il veut être acclamé et se montre légèrement agacé par la timidité des Luxembourgeois·e·s. Après « Let me entertain you », il explique que le plus important dans le divertissement, c’est d’aimer son public. Puis il annonce une courte pause, prétextant qu’il souffre du Covid long. « Je suis foutu, ce n’est pas à cause de mon âge. » Il a tenu les mêmes propos au même moment lors d’autres concerts de cette tournée.

21 h 27. Toute notion du temps s’estompe peu à peu. Après des paroles de karaoké à chanter en chœur, après « Come Undone » et une blague sur le pénis, l’heure est venue de faire un premier voyage dans les années 90. Des clips de Take That sont projetés et commentés en continu par Robbie, qui décrit sa relation avec ses anciens camarades du groupe, qu’il ne semble toujours pas avoir tout à fait digérée. À un moment donné, les fesses de Williams apparaissent pixélisées à l’écran. « My bum-bum doesn’t look like that anymore ». Même un homme dont la fortune est estimée à 300 millions de dollars ne peut pas arrêter le temps.

Tout le monde s’accorde sur le côté physique. Mais ce mélange de vulnérabilité et de blagues sur les fesses et le pénis, de ballades et d’esprit de bagarre, est un phénomène britannique des années 90, que l’on retrouve également chez Oasis sous une forme plus rock. Williams ne manque pas l’occasion d’entamer un autre hymne, à savoir « Wonderwall ». Ça marche, tout le monde chante à tue-tête. Pas d’inflation, pas de guerre, pas de fin de l’histoire, pas de catastrophe climatique, en tout cas pas pendant cet instant précis sur ce parking (plutôt moche).

21 h 40 (?). Une femme danse avec tant d’exubérance que ses lunettes tombent de son nez. Robbie commence à parler de sa dépression et explique que c’est sa femme, Ayda Field, qui l’a sauvé. Il n’a jamais été aussi heureux qu’aujourd’hui. Puis il entonne « Love my life » : « I love my life / I am powerful / I am beautiful / I am free / (…) I am wonderful / I am magical / I am me. Youpi ! » Il manque tout de même un peu d’énergie sur scène.

22 h 32. Même ceux du dernier rang chantent en chœur sur « Feel ». Bien sûr, tout le monde veut vivre et ressentir le véritable amour. « Kids », à l’origine un duo avec Kylie Minogue, vient clore le concert. Ou presque. Car Robbie refait son apparition, cette fois vêtu d’une aube de velours, et interprète sans grand enthousiasme « No Regrets » et « She’s the one ». Sur cette dernière chanson, des pétales de rose s’épanouissent sur l’écran, et une Française choisie au hasard, assise au premier rang, est mise à l’honneur. Il prouve que cette tournée est pour lui une thérapie lorsqu’il aborde, à la fin, les « voix négatives » dans sa tête. « Je suis venu au monde avec une plaie ouverte », raconte Robbie. Dans les rangs du fond, les yeux de certains brillent. Tous écoutent, captivés. Il a combattu ces voix avec la drogue et l’alcool. Mais c’est fini depuis longtemps. Il le doit à sa femme, à sa famille et aussi au soutien de ses fans.

Eh bien… même James Bond est devenu, dans le film Spectre (2021), un père de famille vulnérable. On peut saluer cette franchise sur sa propre santé mentale, mais ce moment de confession, qui semble avoir été appris par cœur, laisse de marbre. L’authenticité ne peut que se solder par un échec si elle est répétée exactement de la même manière à chaque concert.

22 h 45. Au lieu de briquets, ce sont des centaines de lampes de poche de smartphones qui s’allument lorsque Robbie entonne « Angels ». « Exit ».