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Institutions et démocratie 13 min de lecture

À notre époque, c’était différent

Sur le plan sociopolitique, le parti « Fokus » de Frank Engels se positionne comme un parti réactionnaire et espère ainsi séduire les baby-boomers de la petite bourgeoisie

Article paru dans Édition juillet 2023
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Les membres de Fokus attendent samedi à Munsbach leur tête de liste pour une photo de groupe © LL

Facebook Samedi matin, lors du congrès national qui s’est tenu à l’hôtel Legère de Munsbach, Frank Engel, porte-parole et tête de liste nationale de Fokus, a présenté une motion qui ne sera pas intégrée au programme électoral. Celle-ci visait uniquement à définir la position sociopolitique de ce petit parti. Dans cette motion, Fokus prend position sur les « débats » qui ont eu lieu ces dernières semaines, principalement sur Facebook et dans les sections de commentaires de rtl.lu (que Frank Engel suit régulièrement, comme il l’a avoué samedi) : La polémique déclenchée par le vice-président de l’ADR, Tom Weidig, au sujet de la lecture publique d’une drag queen à la bibliothèque municipale d’Esch, du langage inclusif dans les manuels scolaires, « l’embellissement de l’histoire avec davantage de protagonistes féminins qui, bien sûr, n’existaient pas à l’époque », a déclaré Frank Engel. Ces thèmes seraient des préoccupations légitimes de certaines personnes qui estiment défendre une cause importante, mais il y aurait tout autant de gens qui se demandent en quoi cela les concerne. La liberté d’expression implique, selon lui, de pouvoir dire que l’on n’approuve pas de telles lectures et que l’on n’y assiste pas : « Nous ne voulons pas nous retrouver dans une situation où nous devrions sans cesse nous confronter, sur les réseaux sociaux, à l’idée que les uns sont bons, justes et progressistes, tandis que les autres constituent une menace pour la démocratie parce qu’ils ne parviennent pas à comprendre certaines évolutions. » « Les autres », parmi lesquels figurent également des dizaines de milliers de migrant·e·s ayant des convictions religieuses que « nous » avons accueillis pendant des décennies, ne constituent pas un danger pour la démocratie, mais défendent simplement un point de vue qui, si l’on n’y prend garde, pourrait très vite se cristalliser en un soutien massif à des partis susceptibles de devenir une véritable menace pour la démocratie, a supposé Engel. Les conclusions politiques tirées de cet argumentaire dans la motion sont les suivantes : les parents devraient à nouveau assumer davantage de responsabilités dans l’éducation de leurs enfants, et les écoles devraient se limiter à la transmission de connaissances et de compétences, sans se demander constamment si leurs approches et leurs contenus sont « justes ».

La motion, adoptée à l’unanimité par le congrès, est révélatrice à plusieurs égards. Dans un langage prétendument raisonnable et diplomatique, elle reprend les positions défendues par l’ADR sur ces sujets : aborder les questions de genre et LGBTIQ+ risquerait de semer la confusion chez les enfants ; les femmes et les personnes de couleur n’apparaissent que rarement dans les manuels d’histoire, non pas parce qu’elles ont été opprimées pendant des siècles et que l’histoire a été écrite principalement par des hommes cisgenres, blancs et hétéronormatifs, mais parce qu’elles n’auraient tout simplement rien accompli. Engel renverse le concept d’inclusion en suggérant que le groupe progressiste serait au moins aussi nombreux et puissant que le groupe conservateur et qu’il devrait donc tenir compte des sentiments de ce dernier. La motion affirme que les « questions de genre » seraient imposées aux enfants à l’école (et aux adultes sur les réseaux sociaux) contre leur gré, et que les personnes LGBTIQ+, les antiracistes et les féministes seraient responsables de la montée en puissance des mouvements nationalistes et fascistes : « Faisons un peu attention à la manière dont nous interagissons les uns avec les autres et dont nous traitons les personnes qui s’expriment ainsi ; il y a des évolutions en cours, que nous ne comprenons plus, c’était différent à notre époque et nous ne voyons pas non plus pourquoi il doit en être ainsi aujourd’hui », a déclaré Engel. Ces discussions ne changent d’ailleurs rien au fait que « nous » n’avons pas construit un logement de plus, n’avons pas aidé un jeune de plus à obtenir un meilleur diplôme, n’avons pas permis à quelqu’un de trouver plus vite un emploi. L’objectif est d’être un parti libéral du centre : chacun doit vivre comme il l’entend, mais cela vaut également pour ceux qui estiment que l’on peut aller trop loin dans le libéralisme, le progressisme et « tous les autres -ismes ».

Contexte : Avec cette motion, Fokus, parti lancé en février 2022 comme une formation « pragmatique et dénuée d’idéologie », s’est clairement positionné samedi dans le spectre sociopolitique réactionnaire, à droite du CSV. Peut-être a-t-il estimé devoir agir ainsi, car il s’est vu confronté la semaine dernière à un concurrent partageant des opinions similaires : le parti Liberté-Fräiheet, fondé par Roy Reding après son départ de l’ADR. On observe en effet des parallèles entre les parcours de Frank Engel et de Roy Reding. Tous deux ont commencé leur engagement politique au sein de mouvements de gauche avant de basculer vers la droite. Contrairement à Fokus, Liberté souhaite avant tout s’adresser aux adeptes des théories du complot et aux opposants aux mesures anti-Covid qui, depuis la fin de la pandémie, sont à la recherche d’un programme politique. À cet égard, Fokus se montre plus modérée : elle reste dans les limites du discours démocratique et parlementaire et cherche à séduire des électeurs et électrices confirmés issus de la petite bourgeoisie : les petits et moyens entrepreneurs, les travailleurs indépendants, les fonctionnaires du secteur privé, les cadres supérieurs, les avocats et les enseignants, pour qui l’ADR est devenue trop d’extrême droite et le CSV trop libéral sur le plan sociopolitique.

Outre cette motion, le congrès de Fokus a adopté samedi une « mise à jour » du programme électoral déjà publié en mars (d’Land, 14 avril 2023), qui réaffirme une fois de plus l’orientation stratégique de la campagne électorale vers la petite bourgeoisie et les petits capitalistes. Dans cette mise à jour, Fokus réclame par exemple une garantie de l’État pour les travailleurs indépendants lors de l’octroi de crédits immobiliers, ceux-ci étant, selon le parti, défavorisés par les banques par rapport aux fonctionnaires. « Ça ne peut pas se faire que désormais (…) les jeunes soient pour ainsi dire contraints de s’engager dans la fonction publique, dans le service public, simplement parce qu’ils se demandent comment ils pourront un jour financer leur bien immobilier et obtenir un crédit immobilier », a déclaré le secrétaire général Gary Kneip. C’est dans cette même logique que s’inscrit l’exigence selon laquelle, pour un prêt d’un million d’euros, le capital propre ne doit pas dépasser 75 000 euros. « Se constituer un patrimoine » serait un « droit fondamental », a déclaré Engel. « Si les revenus ne suffisent pas, c’est une chose, mais si c’est une question de statut, cela ne va pas. » Fokus entend mettre en œuvre cette revendication en « discutant avec les banques ».

Le fait que la petite bourgeoisie doive bénéficier des mêmes droits que la grande bourgeoisie se traduit également par la revendication d’exonérer de l’impôt sur la plus-value la vente de biens immobiliers à la suite d’un héritage. En effet, cela concernerait avant tout les « petits » héritiers, qui, par exemple, hériteraient d’une maison à trois et devraient la vendre pour répartir équitablement l’héritage, alors que les « grands » héritiers n’y seraient pas contraints, par exemple s’ils héritaient de trois maisons à trois. Alors qu’il était président du CSV, Frank Engel était encore favorable à l’introduction de l’impôt sur les successions en ligne directe ; depuis, il plaide pour sa « suppression totale ». Samedi, il a justifié ce revirement en affirmant qu’un débat raisonnable sur l’impôt sur les successions n’était pas possible au Luxembourg.

Le « parti de Frank Engel » Lors de son dernier congrès, mi-mars, le parti Fokus s’était défendu contre l’accusation selon laquelle il serait le « parti de Frank Engel ». Il avait présenté son programme électoral avant tous les autres partis et, avec des slogans tels que « Le courage du changement », il s’efforce de se montrer à la hauteur de son ambition de « bousculer » le « centre » politique avec de nouvelles idées, comme l’a expliqué samedi son président, Marc Ruppert. Les élections municipales, que Fokus a considérées comme un test en vue des élections législatives, ne lui ont valu qu’un faible soutien. Dans les trois communes où il s’est présenté, il est resté sous la barre des 3 % ; Frank Engel ne s’était pas porté candidat. On ignore combien de partisans compte Fokus. Samedi, Marc Ruppert a évoqué 250 membres et sympathisants, alors qu’en avril, Engel avait encore affirmé au journal *Der Land* qu’ils étaient 600.

L’objectif premier de Fokus est de décrocher un siège à la Chambre des députés le 8 octobre. Pour y parvenir, le parti s’efforce d’« être différent, d’agir différemment » et de se démarquer formellement « de la masse homogène des autres partis ». « Ça, on ne le trouve que chez Fokus », scandait Frank Engel après chaque revendication électorale qu’il présentait samedi. Leurs propositions et leurs idées ne visent pas à instaurer un autre modèle de société ; elles ont pour objectif premier d’attirer l’attention et de donner l’impression d’un changement, tout en restant dans un cadre bien défini, conservateur sur le plan des valeurs et de type petit-capitaliste. L’élection au suffrage direct du maire et du Premier ministre lors d’un scrutin distinct, telle que la réclame Fokus, signifierait un « renforcement considérable du Parlement et des conseils municipaux », affirme Fokus, sans tenir compte du fait que, dans le système électoral actuel, dans la grande majorité des communes ainsi qu’aux élections nationales, c’est déjà le candidat ayant obtenu le plus grand nombre de voix qui dirige l’exécutif. L’instauration d’un service civique de neuf mois pour les personnes âgées de 16 à 30 ans pourrait peut-être convaincre ceux qui déplorent la décadence morale de la « jeunesse d’aujourd’hui » ; le parti ne précise toutefois pas ce que cette mesure permettrait d’atteindre au-delà d’une « orientation et d’expériences supplémentaires ».

L’objectif que vise Fokus avec sa revendication d’accorder le droit de vote passif aux « 100 000 Luxembourgeois à l’étranger » ne ressort pas non plus de son programme. Le parti souhaite que deux députés soient élus parmi les Luxembourgeois vivant dans d’autres États membres de l’UE, et deux autres parmi ceux qui résident dans des pays tiers, comme le Brésil par exemple. La plupart des décisions prises par le Parlement ne les concernent pas, ou très peu directement ; ils ne constituent pas une diaspora au sens propre du terme et ne sont que rarement organisés en communautés. Samedi, Engel a justifié cette revendication en affirmant qu’ils étaient de « bons ambassadeurs ». Cela les autorise-t-il pour autant à être élus à la Chambre des députés ? Il est plus probable que Fokus souhaite, par cette revendication, recueillir des voix auprès des Luxembourgeois à l’étranger. D’un point de vue démocratique, la revendication du droit de vote pour les non-Luxembourgeois·es est certainement plus pertinente ; toutefois, contrairement à la Gauche, Fokus souhaite n’accorder ce droit qu’aux citoyen·ne·s de l’Union européenne.

Tout comme l’ADR, Fokus partage le discours de rejet de la « croissance ». Toutefois, Fokus n’est pas un « parti anti-croissance », a souligné M. Engel ; le parti n’y est pas opposé par principe, mais estime que cela ne résoudrait pas de nombreux problèmes, notamment dans les domaines de l’éducation, de la politique familiale, de l’environnement, de la mobilité et de la construction de logements. La baisse générale des impôts réclamée par Luc Frieden, tête de liste du CSV, est une « absurdité », car la croissance économique ainsi visée ne suffirait qu’à couvrir les coûts induits par la croissance démographique – à savoir le développement des infrastructures. Le modèle de Frieden nécessiterait « 75 000 habitants par législature », ce qui permettrait d’atteindre les 750 000 habitants en 2028 et ferait des « Luxembourgeois une minorité dans leur propre pays ». Plutôt que de miser sur la croissance, elle souhaite privilégier les économies en ne recrutant pas de policiers supplémentaires, en supprimant les nominations politiques au sein de l’appareil d’État et en mettant fin au « dépassement permanent des devis ».

Le parti entend résoudre la crise du logement par une « offensive en matière de baux emphytéotiques », dont l’ampleur est toutefois désormais réduite de moitié par rapport à il y a quatre mois : il souhaite construire 25 000 logements sous baux emphytéotiques au cours de la prochaine législature – si nécessaire, même en dehors des périmètres de construction, a souligné M. Engel. En mars, il prévoyait encore d’en construire 50 000. En matière de politique énergétique et climatique, Fokus reconnaît le changement climatique d’origine humaine, est favorable à la mobilité électrique, mais s’oppose à l’abandon des moteurs à combustion d’ici 2035, car « nous » aurons peut-être d’ici là trouvé des technologies « qui rendront les moteurs à combustion non polluants ». Mais surtout, Fokus prône « l’hydrogène comme source d’énergie renouvelable et respectueuse de l’environnement », ce qui tient notamment au fait que M. Engel est, depuis plus d’un an, lobbyiste à plein temps dans le secteur de l’hydrogène. Un arrière-goût amer subsiste également lorsque Gary Kneip, entrepreneur dans le domaine des soins aux personnes âgées et aux malades (sa société s’appelle « Liewen doheem »), réclame davantage de « soins à domicile » lors de la présentation du programme électoral.

Le parti « Auffangbecken Personell » se distingue principalement de ses concurrents directs par le fait qu’il sert de refuge aux politiciens déçus issus d’autres partis bourgeois. Sur les dix membres du comité exécutif, cinq étaient auparavant actifs au sein du DP et trois au sein du CSV. Avant les élections communales, de nombreux membres de l’ADR ont rejoint le parti ; dans la capitale, c’est l’ancien commandant de l’armée, Mario Daubenfeld, qui s’est rallié au parti, tandis qu’à Differdange, une demi-douzaine de candidats ont changé de camp en mars. Parmi ses douze têtes de liste dans les quatre circonscriptions électorales – quatre dans le sud et le centre, deux dans l’est et deux dans le nord –, la plupart n’ont toutefois aucune expérience politique. À l’exception de Luc Majerus, ancien conseiller communal vert d’Esch et co-tête de liste dans le sud, aucun d’entre eux n’a jusqu’à présent occupé de fonction politique au niveau communal ou national. Marc Ruppert, co-tête de liste au centre, a tout de même été secrétaire général du DP de 2015 à 2017 ; Gary Kneip (sud) s’est présenté en 2017 comme tête de liste du DP à Käerjeng, mais n’a pas été élu. C’est pourquoi tous les espoirs de Fokus reposent sur l’ancien député européen et président du CSV, Frank Engel. Et sur Fernand « Bim » Diederich, maire de longue date de Colmar-Berg et député LSAP au Parlement de 2004 à 2013. Il n’est certes pas tête de liste, mais il sera sans doute l’homme politique le plus expérimenté sur les listes électorales de Fokus. La principale motivation de cet homme de 78 ans pour se présenter sous la bannière de Fokus : il souhaite empêcher que la nouvelle maire « pirate » de Colmar-Berg, Mandy Arendt, ne soit élue à la Chambre dans la circonscription du centre. Le 8 juin, elle avait obtenu 28 voix de plus que lui dans cette commune à scrutin majoritaire. Diederich partage sans doute ce ressentiment avec de nombreux autres candidats et candidates de Fokus.