Un revirement vers le sud Avant que le ministre des Affaires étrangères Jean Asselborn ne se rende mercredi en Allemagne pour prononcer dans l’après-midi à Francfort un « discours d’ouverture » sur l’Europe lors de la Journée économique des banques populaires et des banques Raiffeisen, puis pour participer le soir même à Cologne à la présentation d’un livre en présence de la journaliste de la WDR, et de se rendre jeudi à Bruxelles pour une réunion ministérielle, il a rapidement mobilisé mardi soir, à la brasserie branchée Schmëdd de l’Ellergronn à Esch-sur-Alzette, les candidats du LSAP de la circonscription Sud en vue des élections à la Chambre. Presque tous étaient présents, à l’exception de Dan Kersch, Sammy Wagner et Liz Braz ; la colistière d’Asselborn, Taina Bofferding, représentait le LSAP (en tant que seule femme) lors d’une table ronde organisée par le Tageblatt au théâtre municipal d’Esch, qui se déroulait en même temps que ce « grand événement électoral avec notre équipe du Sud » à l’Ellergronn. Quelques personnes ne se présentant pas aux élections s’étaient également jointes au groupe à la Schmëdd, le conseiller d’État Alex Bodry s’était retiré dans un coin, une bière à la main, pour écouter les propos d’Asselborn, avant de se plonger plus tard dans des discussions « conspiratrices » avec Mars Di Bartolomeo et son fils Max.
Depuis la fin de la pandémie de coronavirus, le ministre des Affaires étrangères est à nouveau l’homme politique le plus populaire au Luxembourg. Lors du dernier sondage réalisé par Wort et RTL, il devançait à nouveau Paulette Lenert pour la première fois depuis juillet 2020. Asselborn n’a désormais pratiquement plus aucun lien avec la politique nationale. Mardi, il a brièvement évoqué la responsabilité historique du LSAP de s’opposer à l’approche néolibérale du CSV et du DP par une politique sociale, a mis en garde contre un État minimaliste et la privatisation des systèmes sociaux et du système de santé, avant de se présenter, en vue d’un cinquième mandat de ministre des Affaires étrangères, en réaffirmant son attachement aux objectifs climatiques européens, en appelant à la paix en Ukraine et en soulignant son engagement en faveur d’une politique plus juste envers les réfugiés au sein de l’UE. L’objectif du LSAP le 8 octobre est qu’aucune coalition ne soit formée « à laquelle nous ne participions pas », a déclaré M. Asselborn.
Depuis 2004, le LSAP est sans interruption « de la partie », bien qu’il ait cessement perdu du terrain depuis 2009 (en réalité depuis 1989 déjà, mais il avait réussi à se stabiliser entre-temps). C’est il y a cinq ans qu’il a subi ses pertes les plus lourdes, en perdant trois sièges. Depuis lors, les socialistes ne disposent plus que de dix sièges, soit un de plus que les Verts, deux de moins que le DP et même pas la moitié de ceux du CSV.
Il y a deux semaines, le dernier Sonndesfro avant les élections législatives avait prédit des gains pour le LSAP : une hausse de trois points de pourcentage par rapport à son résultat de 2018, ce qui lui permettrait de retrouver 13 sièges. Au sein du LSAP, personne ne semble toutefois y croire vraiment. Dans le nord, il faut se passer de Romain Schneider, qui attire depuis longtemps les voix ; au centre, la liste serait globalement « faible » ; à l’est, où la tête de liste nationale Paulette Lenert se présente pour la première fois, il faudrait qu’elle réalise des gains (trop) importants pour décrocher un deuxième siège (de liste). C’est pourquoi tous les espoirs des socialistes reposent sur la circonscription du Sud, où l’on souhaite au moins récupérer le septième siège perdu il y a cinq ans. Dans le Sud, le LSAP porte une grande responsabilité, a déclaré Jean Asselborn mardi à Ellergronn, car c’est là que se trouve toujours « le cœur du parti ». Le LSAP a toutefois dû céder sa suprématie dans le sud dès 2004 au CSV, qui a pu la défendre encore en 2018, alors même que Jean-Claude Juncker ne se présentait plus. En effet, au cours des deux dernières décennies, le LSAP a surtout perdu des voix de liste ; en ce qui concerne les voix individuelles, il a réussi en 2018 à dépasser le CSV pour la première fois depuis 20 ans.
Votes de liste C’est désormais à Paulette Lenert de s’occuper des votes de liste. L’agence autrichienne Platzl Zwei, qui conseille le LSAP, a entièrement axé la phase décisive de la campagne électorale sur la tête de liste nationale. Sur la couverture de la brochure que le LSAP a distribuée cette semaine à tous les foyers du district sud, le portrait de Paulette Lenert figure en grand ; aux pages deux et trois, on peut lire une « interview » d’elle, surmontée de sa biographie à côté d’une grande photo. Taina Bofferding et Jean Asselborn n’apparaissent qu’à la page sept, en tout petits caractères, après le jeu des erreurs et le sudoku. « Son style fait la différence », affirme depuis quelques semaines le service marketing des socialistes, non seulement dans la brochure, mais aussi sur les réseaux sociaux : Paulette Lenert serait honnête et juste, ce qui rejaillerait sur l’ensemble du parti. Paulette Lenert n’est pas éligible dans le sud, car elle se présente dans l’est, mais son charisme devrait inciter les électeurs et électrices à voter pour le LSAP dans son ensemble, afin qu’elle puisse devenir la première Première ministre socialiste. Mardi, elle n’a pas pu se rendre à l’événement électoral à Esch pour des raisons d’emploi du temps ; depuis des semaines, elle enchaîne les manifestations et partage ses impressions avec ses abonnés sur les réseaux sociaux.
Après avoir eu au départ du mal à s’y retrouver dans le programme politique du LSAP, Paulette Lenert s’est donné beaucoup de mal ces derniers mois pour se montrer à la hauteur de l’image que l’agence de communication avait créée pour elle. Lors de ses interventions à la radio et à la télévision, elle donne une impression d’authenticité ; elle s’est familiarisée avec des sujets politiques qui lui étaient jusqu’alors étrangers. Mardi matin, elle a su convaincre même lors d’un face-à-face direct avec le Premier ministre Xavier Bettel (DP) – littéralement « pâle » –, face auquel elle s’est montrée supérieure sur le plan rhétorique. Il y a une semaine, elle a reçu dans sa ville natale de Remich les ministres-présidentes du SPD de la Sarre et de Rhénanie-Palatinat, Anke Rehlinger et Malu Dreyer ; ce vendredi, elle présentera, lors d’une conférence de presse aux côtés du maire SPÖ de Vienne, Michael Ludwig, des solutions à la crise du logement inspirées du « modèle viennois », que Vera Spautz prônait déjà il y a des années à Esch et qui figure désormais également dans le programme électoral national du LSAP. Pour mettre Paulette Lenert en valeur, le LSAP n’hésite pas à faire appel à des renforts venus de l’étranger.
Mais sur le fond aussi, le LSAP semble savoir convaincre. Par rapport à 2018, il a notamment affûté son profil en matière fiscale. À l’époque, son programme ne prévoyait ni impôt sur la fortune, ni révision du barème fiscal. Dans son analyse des programmes électoraux publiée mardi, l’OGBL n’avait que peu de critiques à formuler à l’égard de son allié de longue date. Que ce soit en matière de politique fiscale, de réduction du temps de travail ou de construction de logements, le syndicat attribue plutôt de bonnes notes aux socialistes. Ce n’est que sur la question des conventions collectives que l’OGBL déplore que le LSAP n’ait pas intégré dans son programme la réforme législative qu’il réclamait. Au début de l’année, le ministre du Travail Georges Engel avait commandé à l’institut de recherche Liser une étude sur les conventions collectives, qu’il comptait initialement présenter avant les élections (d’Land, 17/02/23). Entre-temps, il a changé d’avis, car cela aurait pu être interprété comme une « manœuvre électorale », a déclaré M. Engel mardi au journal *d’Land*. Dans son analyse des programmes électoraux, le Mouvement écologique reconnaît que le LSAP a en principe pris conscience de l’importance d’une transition, mais déplore l’absence de mesures concrètes pour la mettre en œuvre.
Mardi soir, lors de la « Table Ronde » organisée au théâtre municipal d’Esch, lorsque le journaliste du *Tageblatt* Sidney Wiltgen a demandé à Taina Bofferding pour quel tête de liste elle voterait si elle ne pouvait pas voter pour son propre parti, elle a répondu : « Sam Tanson ». Quant à Meris Sehovic, co-tête de liste des Verts dans le sud, il s’est prononcé en faveur de Paulette Lenert. Cependant, comme les résultats du 8 octobre ne suffiront pas à former une coalition rouge-verte, le LSAP a besoin d’un partenaire plus solide s’il souhaite rester « dans la course ».
Imprévisible. Pendant longtemps, au sein du parti, on avait privilégié une coalition avec le CSV. En effet, le DP bloquait les réformes du droit du travail et les socialistes avaient découvert des points communs avec les chrétiens-sociaux lors du grand débat sur la fiscalité en juillet 2022. Mais depuis que le CSV a désigné Luc Frieden comme tête de liste, les réticences à l’égard d’une collaboration semblent s’accentuer. Bien que des alliances noir-rouge aient été forgées dans de nombreuses communes du sud après les élections communales et qu’il existe bel et bien des recoupements programmatiques au niveau national, certains socialistes considèrent Frieden comme trop imprévisible. Au sein du LSAP, presque personne ne croit qu’il serait prêt à renoncer au poste de Premier ministre si le CSV revenait au gouvernement (d’Land, 22/06/23).
Un conflit générationnel semble éclater au sein du LSAP autour de Luc Frieden. Il oppose ceux qui faisaient déjà partie d’une coalition, voire du gouvernement, avec le CSV avant 2013, et ceux qui ont plaidé en 2017 en faveur d’un renouveau du parti. À l’intention des jeunes socialistes qui ne connaissent plus le ministre Luc Frieden, Max Leners, secrétaire général de la Fondation Robert Krieps et candidat dans la circonscription du Sud, a publié la semaine dernière un guide dans lequel il rappelle ses « dérapages » politiques. Au sein du LSAP, tout le monde n’en est pas ravi : Leners a dû publier son livret sous son propre nom, le parti ne souhaitant pas être associé à ce document. Toutefois, selon ses propres déclarations, Leners peut également compter sur des soutiens au sein du parti, dont le commissaire européen Nicolas Schmit, qui reste influent. Si le LSAP devait entamer des négociations de coalition avec le CSV, le résultat devrait être approuvé par un congrès. On ignore encore quelle serait la position de la base du parti à ce sujet.
Mais les négociations de coalition pourraient également s’avérer difficiles avec le DP. Lors d’un débat avec Paulette Lenert sur RTL Radio mardi, alors qu’il était question de la réduction du temps de travail, Xavier Bettel a déclaré : « Je vous connais, Madame Lenert, mais je connais aussi votre parti ». Bettel a rejeté non seulement la réduction du temps de travail, mais aussi l’introduction d’un impôt sur la fortune (à partir de 2,6 millions d’euros), arguant qu’il s’agissait d’un impôt sur les successions déguisé. À la fin, le Premier ministre s’est même montré cynique en affirmant qu’il avait l’impression qu’« il faudrait bientôt avoir honte de se constituer un patrimoine ». Mercredi, en réaction à ses déclarations, les Jeunes socialistes ont posé cette question rhétorique à Xavier Bettel : « Si l’on ne doit pas avoir honte d’avoir quelque chose, faut-il alors avoir honte de n’avoir rien ? »
Dans l’ensemble, Paulette Lenert a sans doute marqué des points au cours de l’avant-dernière semaine de campagne électorale. Non seulement lors de son face-à-face avec Xavier Bettel, mais aussi parce qu’elle n’a pas accepté l’invitation à la fête privée du magnat de l’immobilier Marc Giorgetti, contrairement à son prédécesseur Etienne Schneider et à certains de ses adversaires du CSV et du DP. C’est dans une semaine que l’on verra dans quelle mesure « l’effet Lenert » se répercutera sur les circonscriptions électorales clés du Sud et du Centre et permettra aux socialistes de remporter des voix de liste.
Clin d’œil À 55 ans, Paulette Lenert incarne mieux que quiconque le renouveau du LSAP. Ce n’est peut-être pas le renouveau que Taina Bofferding, Franz Fayot et leurs compagnons de lutte avaient souhaité après la défaite aux élections communales de 2017. Alex Bodry continue de tirer les ficelles en coulisses ; Jean Asselborn, Mars Di Bartolomeo et Claude Haagen se présentent à nouveau le 8 octobre et devraient être réélus. La situation pourrait s’avérer plus difficile pour la génération qui les suit. Des personnalités politiques telles qu’Yves Cruchten ou Tom Jungen, et même Georges Engel et Dan Biancalana, ont certes assumé des responsabilités au sein du parti ces dernières années, mais n’ont jusqu’à présent jamais vraiment réussi à s’imposer. Ils doivent désormais faire face à la concurrence de jeunes candidat·e·s qui ont fait leurs preuves lors des élections communales.
La plupart d’entre eux préféreraient sans doute une poursuite de la coalition bleu-rouge-vert à une alliance avec le CSV de Luc Frieden. Dans cette configuration, la probabilité que Paulette Lenert devienne effectivement la première Première ministre (socialiste) du Luxembourg serait plus grande. Xavier Bettel affirme certes à chaque occasion à quel point il est motivé pour gouverner le Luxembourg pendant cinq années supplémentaires, mais lors de ses récentes apparitions publiques, il a parfois semblé fatigué et irritable. Plus que tout autre candidat de premier plan, il s’était déjà épuisé lors de la campagne pour les élections communales. Les élections européennes auront lieu dans huit mois ; selon ses propres déclarations, un poste de haut niveau au sein de l’UE lui aurait déjà été proposé à plusieurs reprises, notamment celui de président du Conseil de l’UE, qui sera également pourvu en juin.
Si Paulette Lenert devient Première ministre, la carrière politique de Jean Asselborn devrait toutefois prendre fin. Traditionnellement, le poste de ministre des Affaires étrangères revient, au sein d’une coalition, au (premier) partenaire junior (qui, au cours des 40 dernières années, a été presque sans interruption le LSAP). Il est extrêmement improbable qu’Asselborn se voie confier un autre portefeuille. Après son discours d’ouverture lors du congrès des banques populaires et Raiffeisen à Francfort, il a raconté sur Facebook qu’en sortant de la Jahrhunderthalle, il avait été accompagné par « un grand expert fiscal », à qui il avait demandé s’il pensait lui aussi qu’un impôt sur la fortune serait le prélude à un impôt sur les successions. L’expert fiscal l’aurait « regardé comme si je descendais de la lune… et m’aurait demandé qui pouvait bien affirmer une chose pareille ». Asselborn lui aurait répondu que cela n’avait pas d’importance, car c’était justement la période de campagne électorale au Luxembourg. C’est avec un clin d’œil que le ministre des Affaires étrangères a conclu son intervention.