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Institutions et démocratie 20 min de lecture

Le parti qui avait encore tant de projets

Le vice-Premier ministre François Bausch s'exprime sur la situation des Verts, sur leur parcours au sein de la coalition tripartite et sur les enjeux si le parti ne parvenait pas à développer une « vision » pour les citoyennes et citoyens

Article paru dans Édition novembre 2023
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Une véritable débâcle. François Bausch, le soir des élections, en compagnie de Dan Biancalana et Alex Bodry, du LSAP, à RTL-City © Photo : Sven Becker

d’Land : Monsieur Bausch, les Verts ont perdu dans toutes les communes le 8 octobre. Dans les plus grandes communes, leurs scores n’ont atteint les deux chiffres que dans la capitale et sa banlieue aisée, ainsi qu’à Mersch et à Betzdorf. Il semble donc que même les électeurs fidèles se soient détournés du parti. Pourquoi ?

François Bausch : Difficile de dire combien nous avons d’électeurs fidèles.

Dix pour cent, selon une règle empirique. En 2018, ce chiffre semblait s’élever à 15 pour cent.

Entre 8 et 10 %, je dirais. Je pense que le 8 octobre, nous nous sommes retrouvés réduits à notre électorat traditionnel. Nous avons perdu les voix que nous avions gagnées en 2018. Je pense qu’une grande partie est allée au DP, et une plus petite partie au LSAP.

L’estimation mathématique de Luc Biever, l’ancien directeur de l’Ilres, est-elle donc correcte ?

Les sondages à la sortie des urnes fourniront des détails dès qu’ils seront disponibles, mais dans l’ensemble, son estimation devrait être juste. La question du climat et les thèmes écologiques en général ne sont pas non plus vraiment en vogue actuellement sur la scène internationale. C’est un revers par rapport à la période de 2016 à 2020, lorsque, après le Sommet de Paris sur le climat, des mouvements tels que Fridays for Future avaient largement sensibilisé la société au réchauffement climatique. Aujourd’hui, les gens en ont assez d’entendre que nous allons tous périr. Ils veulent savoir comment nous pouvons être sauvés. Mais – et c’est là un élément supplémentaire – ils souhaitent que cela n’entraîne que le moins de changements possible dans leur vie. Cette tendance se confirme également en Allemagne, et en Belgique, où des élections auront lieu l’année prochaine, les sondages ne sont pas non plus favorables aux Verts.

À cette occasion, Déi Gréng ont promis de « faire adhérer la population » à leur projet, grâce à des conseils et des aides. Tout devait se faire sur la base du volontariat, afin d’éviter de donner l’impression d’être un « parti de l’interdiction ».

Beaucoup ne veulent manifestement pas se laisser entraîner dans une direction précise. C’est la réalité, et nous devrons nous demander ce que signifie « entraîner les gens ».

Les Verts étaient-ils le parti le plus attractif en 2018 ?

Au cours de la première législature, avec le DP et le LSAP, nous avons réussi à présenter nos actions sous un jour plus libéral. Cinq ans plus tard, c’est surtout à nous que l’on a imputé tous les aspects négatifs. Ce qui ne correspond absolument pas à la réalité. Comme je l’ai dit, cette tendance est internationale, mais il est clair que nous l’avons sous-estimée tout au long de la législature. Il y a deux semaines, une dame âgée m’a dit dans la rue qu’il faisait trop froid dans les bus. Elle avait entendu dire que c’était parce que les Verts voulaient que tous les chauffages soient baissés. C’est là aussi un phénomène nouveau : répandre n’importe quelles rumeurs, voire des mensonges, est devenu socialement acceptable.

Au sein de la deuxième coalition tripartite, Déi Gréng se trouvaient en réalité dans une position plus forte que lors de la première. En 2018, ils avaient remporté les élections.

Oui, en 2013, nous n’étions qu’un simple faiseur de majorité. Le bras de fer principal s’est joué entre le LSAP et le DP. Ils nous ont laissé faire, ils ne nous avaient pas à l’œil. En 2013, nous avions en réalité perdu, mais une fois au gouvernement, nous nous sommes attaqués à nos dossiers avec beaucoup d’énergie. Le tramway a été mis en service… Nous avons pu mener à bien de nombreux projets, car on nous a laissés tranquilles. À l’approche des élections de 2018, personne ne s’attendait à une nouvelle édition de la coalition tripartite. Tout le monde pensait que le CSV reviendrait au gouvernement, et les sondages laissaient présager une coalition noir-vert. Nous avions alors d’autres options. Si, à l’époque, un siège résiduel dans le sud n’était pas revenu au LSAP, mais à nous, la coalition noir-vert aurait atteint 31 sièges.

À l’époque, les Verts s’étaient ralliés à la campagne électorale du CSV axée sur la croissance. Lui-même l’avait fait en tant que ministre de l’Aménagement du territoire.

C’est exact.

Les Déi Gréng auraient-ils formé une coalition avec le CSV ?

Je ne sais pas, le résultat était serré. Si nous avions obtenu le siège restant, le DP, le LSAP et les Verts auraient également totalisé 31 sièges, mais le LSAP serait probablement passé dans l’opposition. La question qui se serait alors posée aurait été : coalition noir-bleu ou noir-vert ? Je parierais que le DP aurait formé une coalition avec le CSV, même si Claude Wiseler n’était pas opposé à une alliance avec nous. Cela aurait peut-être eu lieu si le CSV et le DP avaient entamé des discussions et commencé à se disputer le poste de Premier ministre, mais cela n’a plus d’importance aujourd’hui. Ce qui me semble plus important, c’est que les sondages de l’époque laissaient entrevoir la possibilité d’une coalition noir-vert. Je pense que cela nous a rapporté des voix. En 2023, en revanche, il était assez clair que la majorité des électeurs ne voulait plus de la coalition à trois. Et je pense que beaucoup ont écarté le parti qui n’avait pas d’autre option de gouvernement. C’était nous.

Pensez-vous qu’une partie importante des électeurs ait voté de manière stratégique et non contre la politique des Verts ?

C’était sans doute les deux. Nous avons été sévèrement sanctionnés et une grande partie de nos voix de 2018 est allée à nos partenaires le 8 octobre. Aujourd’hui, je dis : nous avons réalisé trop tard qu’une campagne massive était menée contre nous. Et j’admets aussi, dans un esprit d’autocritique, que nous aurions dû, au sein de la coalition, indiquer avec plus de détermination et de clarté à quel moment nous avions accepté tel ou tel compromis et quelles positions nous défendions réellement. Car au cours de la deuxième législature à trois, le DP et le LSAP n’ont de loin pas toujours fait preuve de solidarité à notre égard. Nous, en revanche, nous l’avons toujours été envers eux.

Par « manque de solidarité », faites-vous référence à la construction de logements ?

Par exemple. Henri Kox a travaillé d’arrache-pied et a accompli un travail considérable. Pendant la campagne électorale, Xavier Bettel a déclaré qu’il regrettait la situation dans le secteur du logement. C’est ainsi qu’il a présenté les choses. Aujourd’hui, je me dis : « Quelle bêtise de notre part d’avoir toléré pendant des années ces attaques incessantes contre Henri Kox. » Avant nous, le DP était en charge du logement depuis cinq ans, et la crise existait déjà à l’époque. Nous aurions dû dire bien plus tôt : « Ça suffit ! » Nous aurions également dû nous adresser au public et expliquer : « Le DP a occupé le ministère du Logement pendant cinq ans, mais n’a rien fait de tout ce temps. » Lorsque la crise du logement a éclaté, le Conseil des ministres a décidé qu’Henri Kox devait présider une grande « table ronde ». Nous nous y sommes opposés, mais nous n’avons pas réussi à nous imposer. C’est Lex Delles qui aurait dû s’en charger, puisque la crise du logement concernait le ministre chargé de la classe moyenne. C’était une manœuvre de camouflage que de faire croire que le ministre du Logement, qui ne dispose d’aucun moyen, était responsable de cette crise. Mais c’est ce que je dis aujourd’hui. Si le DP a réussi à s’en tirer ainsi et que nous ne nous sommes pas défendus efficacement, alors c’est de notre faute.

Tout à fait. Et pourtant, vous n’êtes vraiment pas un novice en politique.

Nous étions affaiblis au sein de la coalition. Tout a commencé à l’été 2019 avec le coup du sort qui a frappé Félix Braz. Parallèlement, l’affaire Traversini a éclaté, suivie peu après par les attaques du CSV contre Carole Dieschbourg. En 2021, l’affaire Gaardenhaischen de Traversini est revenue hanter Carole Dieschbourg et le parti. Nous n’étions pas en position de force. Nous devions non seulement réfléchir à la manière de nous en sortir, mais aussi déterminer qui prendrait la relève aux postes ministériels et qui ferait son entrée à la Chambre. Compte tenu de la faible majorité dont disposait la coalition, nos problèmes internes nous avaient affaiblis politiquement. Nous avons dû faire face à ces crises pendant près de trois ans. À cet égard, nos partenaires de coalition se sont montrés solidaires avec nous, mais ils ont exploité notre situation sur le plan politique. On peut se montrer moins combatif lorsqu’on est sur la défensive, et c’était notre cas.

Le DP et le LSAP ont-ils réussi à faire adopter des décisions que Déi Gréng avait du mal à accepter ?

C’était plutôt que nous avions plus de mal à nous imposer. Si nous avions pu continuer à travailler comme avant 2018, et forts du résultat des élections de 2018, cela nous aurait facilité la tâche. Je ne veux pas dire que nous n’aurions pas perdu les élections du 8 octobre dans ce cas-là. Mais nous aurions certainement pu limiter davantage les dégâts.

Les Déi Gréng se sont lancés dans la campagne électorale avec leur « bilan ». Était-ce votre décision ?

Bien sûr, et qu’aurions-nous pu faire d’autre ?

Le bilan est assez ennuyeux. Il ne laisse entrevoir aucune idée d’avenir, tout au plus un « continuons comme ça ».

D’une part, notre bilan est très bon dans tous les domaines ministériels. D’autre part, « Eise Bilan » ne doit pas être interprété comme si tout était déjà réglé. Mais plutôt : nous avons bien travaillé, et regardez tout ce qui nous reste à faire. Et : si nous ne sommes pas là, le risque est que les choses n’avancent plus. Quand je pense au plan national de mobilité 2035 et aux nombreux projets qu’il contient pour une politique des transports différente, je doute que cela puisse se poursuivre ainsi dans les années à venir. Le CSV et le DP diront certainement : « Bien sûr ! » Mais nous verrons où se situeront les priorités en matière d’investissements. Je doute également que le plan national pour l’énergie et le climat soit mis en œuvre tel que nous l’avons prévu. Je pense plutôt que les discussions porteront sur des questions secondaires. Sur une « protection raisonnable de la nature », quoi que cela puisse signifier.

Il est à noter que les ministres Claude Turmes, dans le nord, et Henri Kox, dans l’est, n’ont pas été élus. Dans deux circonscriptions à caractère rural. Se pourrait-il que la campagne axée sur la protection du climat, menée en collaboration avec l’ensemble de la population pour un électorat plus aisé dans les zones plus urbaines, ait été pertinente, mais pas dans les zones rurales ? Là où les gens ne font pas de vélo, mais dépendent de leur voiture ? Ceux qui se moquent du tramway de la capitale, qui souhaiteraient peut-être des routes plus larges dans l’Ösling et s’indignent lorsqu’un tunnel s’effondre sur la ligne nord de la CFL et que sa réparation prend du temps ?

Il existe certes un fossé important entre la ville et la campagne, mais cela a toujours été le cas. Ce qui est nouveau, c’est que les partis traditionnels adoptent désormais un discours qui était jusqu’à présent l’apanage de l’ADR. Lorsque l’ADR affirme que l’interdiction du moteur à combustion est une aberration totale, c’est du populisme pur et simple. Mais lorsque le CSV, ou encore le DP et le LSAP, affirment : « Nous sommes en faveur d’une protection raisonnable de l’environnement », cela signifie qu’ils se sont eux aussi ralliés à ce discours et laissent entendre que les Verts défendraient une politique déraisonnable. C’est pourquoi j’estime qu’un glissement vers la droite s’est également produit dans le langage politique. Les partis qui nous ont évincés du gouvernement en paieront le prix.

Je vais reformuler ma question : êtes-vous sûr que les Déi Gréng font preuve de suffisamment d’empathie envers les préoccupations des gens ordinaires, et que le parti y est suffisamment sensible ?

C’est vrai que nous sommes devenus trop théoriques. Dans les années à venir, la question que nous devrons nous poser est de savoir comment intégrer davantage les thèmes qui nous tiennent à cœur dans une vision d’ensemble. Une vision qui nous permettra de prouver aux gens que notre politique ne leur apportera pas une vie moins bonne, mais au contraire une vie meilleure.

Les Verts n’auraient-ils pas pu mener cette discussion programmatique depuis longtemps déjà ? Les attaques du CSV ont commencé il y a trois ans. Or, cela fait longtemps qu’on n’en discute plus lors des congrès des Verts.

Nous devons nous débarrasser de cette image selon laquelle nous voudrions dicter aux gens comment ils doivent vivre. Nous avons entamé ce processus en interne et nous nous faisons également conseiller à ce sujet. Mais ce n’est pas lors de congrès que l’on résout ce genre de problème. En juin, j’ai effectué une tournée dans le nord avec Claude Turmes. Pendant six soirées, nous n’avons pas parlé de vélo, mais nous avons discuté des projets que nous avions pour le nord. La question est aussi de savoir comment aller à la rencontre des gens. J’ai l’impression qu’en ce moment, presque personne ne veut discuter avec nous. Lors de ces soirées-là, on finissait toujours par se disputer, ce qui n’était pas agréable. Déi Gréng servent de boucs émissaires pour de nombreux problèmes. Nous devons comprendre d’où cela vient. Sans pour autant sombrer dans l’apitoiement sur soi-même. Dans une démocratie, il n’y a aucune raison de se lamenter. Nous devons parvenir à abattre le mur qui s’est dressé afin de rétablir un dialogue constructif avec les citoyens.

Vous dites avoir des doutes concernant le plan énergétique et climatique. Mais le CSV et le DP ne pourraient-ils pas, au final, le mettre en œuvre tout comme le ferait un gouvernement avec Déi Gréng ? Les grandes lignes de la politique climatique sont définies au niveau de l’UE. Les technologies sont disponibles sur le marché, et peut-être verrons-nous bientôt arriver de nombreuses voitures électriques bon marché en provenance de Chine. Cela pourrait aussi fonctionner sans les Verts.

Je ne vois pas les choses ainsi. D’une part, le plan climatique a été extrêmement controversé au sein de la coalition. À tel point que nous, les Verts, aurions dû indiquer plus clairement avec qui nous étions sur la même longueur d’onde et sur quels points, et avec qui nous ne l’étions pas. Des discussions comme celles qui ont eu lieu en Allemagne auraient constitué un excès dans l’autre sens. Mais il faut pouvoir dire que nous sommes un peu dans l’impasse et que nous aimerions qu’un débat public s’engage. Nous avons réglé tout cela au sein même de la coalition, et cela n’a pas été facile. L’autre aspect concerne les promesses électorales du CSV…

… « le net à partir du brut ».

C’est ce qu’a annoncé Luc Frieden, qui s’est entendu dire, une semaine après les élections, que la situation des finances publiques était difficile. Comme si c’était une surprise : c’était déjà clair avant les élections. Si les caisses sont vides, soit on ne tient pas sa promesse, soit on fait un pas dans la direction de cette promesse et on fait des économies ailleurs. Je pense que c’est ce qui va se passer. Mais faire des économies sur les investissements reviendrait automatiquement à remettre en cause le plan climatique, car une grande partie de ce qu’il prévoit nécessite des investissements. Et lorsque Luc Frieden affirme que le simple fait d’accélérer les procédures suffirait à voir bientôt des panneaux solaires sur tous les toits, il se rendra compte que cela ne se fera pas si vite, car il manque déjà la main-d’œuvre nécessaire pour les installer. Quant aux voitures électriques, bien sûr, ce serait une bonne chose qu’elles deviennent moins chères. Mais cela ne suffit pas, il faut changer le système de mobilité. J’ai pu constater à quel point c’est difficile sur le plan politique au cours des dix dernières années au sein du Conseil des ministres des Transports de l’UE. Partout où l’on dit qu’il faudrait créer des alternatives à l’avion, développer le rail, rien ne se passe. Et quand on dispose des fonds nécessaires, il faut encore construire. Ce ne sont que très rarement les chauves-souris qui posent problème. J’ai pu constater, lors du projet de tramway, à quel point les propriétaires s’y opposent : « Je ne veux pas du tramway en face de chez moi. Je ne céderai tout simplement pas mon terrain », et ainsi de suite. Si l’extension du réseau de tramway à Luxembourg-Ville échoue, c’est parce que Lydie Polfer est toujours sur la même longueur d’onde qu’il y a 25 ans. Elle ne remet pas en cause les lignes, mais n’a toujours pas compris ce que signifie mettre en place un réseau de tramway. Son mot d’ordre est : « Je veux que la ville reste accessible à la voiture. » Luxtram attend une décision politique concernant un tramway le long de l’Arloner Straße. Le projet PAP Stäreplaz en dépend également : les investisseurs doivent savoir si le tramway passera par là. Je souhaitais déjà une décision à ce sujet au printemps, mais Lydie Polfer n’a pas donné suite en raison des élections municipales. Ce ne serait pas dramatique de prendre cette décision au printemps 2024, mais ce que je veux dire, c’est que si les investissements dans la mobilité ne se concrétisent pas, le plan climat ne tiendra pas la route.

Il est également à noter que, le 8 octobre, aucun député vert n’a été élu. Cela signifie que le groupe parlementaire des Verts était faible.

Je ne dirais pas ça comme ça. Sur neuf sièges, nous en avons perdu cinq. Parmi les quatre restants, trois sont revenus à des membres du gouvernement : c’est là que le « bonus ministériel » a joué, sauf pour Henri Kox et Claude Turmes. Meris Sehovic s’en est très bien sortie. Quant aux députés, ils étaient quant à eux presque tous très jeunes.

Mais le groupe parlementaire des Verts n’a donné aucune impulsion politique. Ni en matière de politique sociale, ni en matière de politique de santé, qui a fait beaucoup de bruit depuis le début de l’année.

Il est vrai que, tout au long de la coalition tripartite, mais surtout au cours de la deuxième législature, nous n’avons pas su faire en sorte que le groupe parlementaire puisse mener une existence autonome par rapport à la politique du gouvernement.

Cela signifie donc que vous étiez également le chef de groupe en coulisses ?

Non, certainement pas. Nos jeunes députés étaient très occupés à rédiger des rapports sur les projets de loi. Les ministres verts ont d’ailleurs été très productifs ; il suffit de voir le nombre de projets de loi qui ont été déposés. Les députés étaient constamment sollicités et n’avaient pas le temps de se dire : « Bon, prenons un peu de recul et réfléchissons à notre travail politique. » Nous devons trouver une autre façon de faire. C’est aussi un défi pour le Parlement en général. Un parti et un groupe parlementaire ne doivent pas manquer de solidarité envers le gouvernement lorsqu’ils sont au pouvoir, mais ils doivent avoir leur propre vie. Ils doivent aborder des thèmes qui préoccupent la société. Aborder le problème de la pauvreté, par exemple, aurait bien convenu au groupe parlementaire des Verts. Ou encore la question de savoir ce que l’intelligence artificielle signifie pour notre société et pour le monde du travail. Malheureusement, une telle autonomie de la part des groupes parlementaires majoritaires est encore perçue avec scepticisme au Luxembourg. Comme si cela désavouait le gouvernement. C’est une erreur : notre conception du parlementarisme est totalement dépassée. Pour changer cela, il faudrait toutefois un consensus interpartis, dont nous sommes encore très loin.

Est-ce vous qui dirigerez la Sensibilité politique de Déi Gréng ou sera-ce Sam Tanson ?

Sam Tanson sera la porte-parole. Quant aux autres responsabilités, nous les déterminerons en fonction des dossiers. Notre approche ne consistera pas à critiquer sans cesse le gouvernement. Ce serait embarrassant. Si le gouvernement prend une mesure que nous jugeons juste, nous le dirons. Nous attendrons de voir ce que contient le programme de coalition et quelle sera la composition du gouvernement. La composition du gouvernement et les responsabilités de chacun ont leur importance. Lorsque j’ai évoqué un glissement vers la droite après les élections, cela tenait moins au gain d’un siège par l’ADR qu’au fait que, au sein du CSV et du DP, ce ne sont pas précisément ceux qui défendent les causes écologiques et sociales qui ont été élus.

Cela débouchera-t-il sur une collaboration avec le LSAP, comme Alex Bodry l’avait déjà envisagé, ou les Déi Gréng chercheront-ils stratégiquement à se rapprocher du DP ?

Je veux dire par là que ce serait une erreur de nous enfermer mentalement dans la configuration d’une coalition à trois. Lors des élections du 8 octobre, nous n’avions pas d’autre choix sur le plan politique, mais aujourd’hui, nous sommes libres. Nous allons affiner notre profil. Ce n’est pas comme si nous étions pour ainsi dire sur la même longueur d’onde que le LSAP. Ce parti affirme souvent qu’il est lui aussi en faveur de l’écologie, mais dans la réalité, il n’agit pas toujours en conséquence. Quand il le faut, son engagement en la matière n’est pas à 100 %. C’est en tout cas ce que nous avons constaté au sein du gouvernement.

Et quel rôle allez-vous jouer, après près de 40 ans de carrière politique ?

Voyons voir. J’ai dit que j’accepterais mon mandat à la Chambre. Je n’assumerai certainement aucun rôle de direction, ni au sein du parti ni au sein du groupe parlementaire. Ce qui est certain, c’est que Sam Tanson jouera un rôle de premier plan. Elle, les nouveaux élus et les nombreux talents du parti, tels que Djuna Bernard, François Benoy, Jessie Thill et Stéphanie Empain, incarnent l’avenir de Déi Gréng.

Le fait que Déi Gréng ne disposent pas du statut de groupe parlementaire n’était plus le cas depuis 1989.

Je me souviens encore de cette époque. Mais à l’époque, à quatre, nous disposions de moins de moyens qu’aujourd’hui. Même à cinq et en tant que groupe parlementaire, nous disposions de moins de ressources dans les années 90. Le financement des partis n’existait pas à l’époque ; nous ne disposions que de l’argent que les députés cédaient sur leurs indemnités. La rémunération des collaborateurs de la Chambre était bien inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui. Il est très regrettable que nous perdions désormais des collaborateurs de valeur. Mais l’important, c’est de retrouver une certaine légèreté dans nos actions. Ne pas nous contenter de réfléchir à quand organiser une conférence de presse sur tel ou tel sujet, mais insuffler davantage d’humour dans notre politique. Nous y parvenions bien mieux autrefois.