Quel livre ! Pour commencer par les caractéristiques physiques : 1 724 grammes, relié bien sûr, du papier de la meilleure qualité, 363 pages. Et comme on pouvait s’y attendre : le cinquième mot du texte de l’auteur Marc Trossen est le mot « fière(s) » compagnie de volontaires, et sept lignes plus loin, le mot « détesté(s) » uniforme de police, que l’on attendait sans aucun doute. Fierté et haine : tels sont les stéréotypes de notre écriture historique lorsqu’il est question des années 1940-1945, c’est-à-dire de l’occupation nazie du pays, de la conscription forcée et de la Résistance. Comme toujours, le lecteur – même après avoir parcouru les pages de ce volumineux ouvrage – trouve quelques réponses, mais se retrouve malgré tout avec encore beaucoup de questions.
Même si je dois personnellement admettre que l’histoire de notre compagnie de volontaires, qui occupe ici une place centrale, m’avait jusqu’à récemment, mais aussi depuis très longtemps, laissé de marbre – pourquoi donc ? C’est une bonne question, cela doit avoir un rapport avec notre mémoire collective, qui met beaucoup l’accent sur la Résistance et la grève générale de 1942, mais pas du tout sur ces jeunes soldats qui ont soudain dû devenir des policiers allemands. Je pensais qu’il s’agissait d’une lacune personnelle jusqu’à ce que j’aie, ces derniers temps, beaucoup de mal à expliquer à un proche que le mot « volontaire » ne signifie pas que des Luxembourgeois auraient enfilé volontairement des uniformes nazis, mais qu’il y avait là une histoire à part entière, celle d’une armée, qui n’existait certes pas dans le pays, mais où il y avait tout de même une petite troupe de soldats volontaires. Elle avait principalement des missions de représentation – lorsque les Grands-Ducs se déplaçaient – et servait de réservoir pour tous ceux qui, dans le pays, devaient porter l’uniforme (police, gendarmerie, douanes, poste). Sa caserne se trouvait sur le plateau de Saint-Esprit.
Et quand il est soudain devenu évident que les nazis allaient envahir le pays, ils devaient – mais quoi, au juste ? – surveiller et défendre les frontières par leur présence, mais ces modestes barrières luxembourgeoises ont bien sûr été facilement franchies. Les soldats de la compagnie de volontaires n’avaient toutefois pas été démobilisés, ni renvoyés chez eux
, mais ils avaient été, en bloc, par les nazis – enfin, que dire exactement ? – aujourd’hui, je dirais « enrôlés de force », et ce dès 1940, pas en 1942. Marc Trossen parle à juste titre de « policiers luxembourgeois enrôlés de force ». C’est ce qu’ils devaient devenir, eux qui avaient déjà été formés au drill et aux ordres : des policiers allemands. Une reconversion s’est apparemment avérée nécessaire : 461 d’entre eux ont dû se rendre à Weimar début décembre 1940. Parmi ces policiers de force figurait justement Jemp Gillen, de Fëschbech, qui allait plus tard en faire le récit dans son journal intime.
Les premiers documents du livre sont des cartes postales et des photos prises précisément lors de cette reconversion. Le clou, c’est que les garçons (on n’utilise plus ce mot de nos jours, désolé) pensaient qu’ils allaient rentrer chez eux et pouvoir devenir policiers au Luxembourg. Et c’est là que réside un problème du livre de Trossen/Gillen : des informations importantes et indispensables ne figurent pas dans le texte, mais dans les notes de bas de page du livre, ainsi – pour commencer – à la page 32, qu’il était prévu que les Luxembourgeois ne soient pas renvoyés chez eux, mais qu’ils soient acheminés de force à travers l’Allemagne – ce qu’ils refusaient, ce qui a entraîné une vague de démissions au sein de la police allemande. Or, les nazis n’ont pas accepté cela et le calvaire définitif des Luxembourgeois a commencé. À titre de mesure répressive, une compagnie devait être envoyée en Yougoslavie. Il y a eu des refus, des demandes de démission et certains ont déserté.
Jemp Gillen s’est retrouvé avec plus d’une centaine de collègues en Slovénie, dans le village de Laak. Dans cette région, il fallait – selon la terminologie perfide des nazis – lutter contre des « bandits ». En réalité, il s’agissait bien sûr de lutter contre la Résistance locale, contre les partisans. Les Luxembourgeois étaient à peine arrivés que quatre d’entre eux avaient déjà été abattus « et inhumés avec tous les honneurs militaires ». Les partisans ne faisaient pas encore la distinction entre les Luxembourgeois et les Allemands. Mais les deux camps ont subi de lourdes pertes : les Luxembourgeois ont, semble-t-il, fraternisé avec la population locale, et inversement. Puis, peu à peu, on s’est rendu compte que ce sont justement les Luxembourgeois qui n’avaient plus aucune perte dans leurs rangs lors des combats de partisans
alors que des Allemands et des Autrichiens avaient été abattus. De plus, les Luxembourgeois sont devenus de plus en plus rebelles : « Plus personne ne veut aller dans les montagnes. Nous déposons des demandes de démobilisation. Nous avons désappris à rire ! », écrit Jemp Gillen. Et ils se moquent du Führer et de la patrie.
À la page 58 du livre, on trouve une photo qui mérite d’être regardée de plus près : onze « policiers » se sont déguisés ; dix d’entre eux ont l’air de regarder vers un autre monde – plus précisément : une pancarte indique « Direction Luxembourg », situé à 1 200 kilomètres de là – et certains d’entre eux arborent une moustache à la Hitler. À gauche, près du « Facebook nazi », se tient cependant un partisan : coiffé d’un bonnet folklorique, un fusil à l’épaule et un couteau à la main, avec lequel il vise ces pseudo-prix. Le message est clair : le GröFaZ est attaqué par un partisan. Et dans une note de bas de page, un général SS aurait déclaré aux Luxembourgeois : « La direction savait déjà que nous avions donné refuge aux partisans, qu’il y avait des cas de désertion, que le Führer était raillé et que l’on avait même craché sur son portrait ». Bref : ils étaient devenus indignes de confiance et rebelles et devaient donc signer un engagement à « se battre pour le Führer, le peuple et la patrie ». 84 d’entre eux ont répondu « oui », mais 17 ont répondu « non » : « Ceux qui ont dit non ont été immédiatement isolés, et j’en faisais partie », écrit Jemp Gillen. Avec pour conséquence finale : le camp de concentration de Dachau
Il y a donc une lacune dans ce livre. On aimerait bien savoir pourquoi Jemp Gillen et ses collègues ont dit « non ». On peut en effet imaginer de nombreuses raisons : religieuses, politiques ou simplement patriotiques. Dans le cas de Jemp Gillen, on ne sait pas exactement pourquoi lui, en particulier, a pris cette décision historique de dire « non », mais on peut tout de même deviner quelque chose : car à la page 37 du livre figure déjà une photo, cette célèbre photo de la Vierge Marie trônant à la campagne et censée protéger le pays du joug étranger et de la souffrance (« issue des archives de Jemp Gillen »), et en haut à droite, dans le coin, une autre photo plus petite : celle, tout aussi célèbre et emblématique, de la Grande-Duchesse, qui se tient elle aussi à la campagne avec cette inscription : « Nous voulons rester ce que nous sommes. » Vingt pages plus loin, un poème intitulé « Bonne nuit, maman ! », un texte un peu mièvre sur la maman qui aimerait tant voir son fils, parti à l’étranger, et qui lui aurait écrit une lettre : « Et soudain, la patrie était là, avec mille tendres salutations ». Marc Trossen écrit en commentaire : « Nos soldats, comme ici Jemp Gillen, envoyaient aussi ce genre de cartes postales chez eux. Ici, le jeune homme de Fischbach pensait manifestement à sa mère, qui avait deux fils réquisitionnés de force par les Allemands. (Archives Jemp Gillen) » Et on se demande si ces trois documents, pris ensemble, ne constituent pas une fenêtre sur l’univers d’un jeune homme – d’accord, c’est un peu de la psychologie de comptoir –, où les structures matriarcales auraient dominé. Dans une note de bas de page, on cite un camarade de classe de Gillen, qui écrit qu’ils auraient préféré mourir plutôt que de trahir leur patrie et la Grande-Duchesse ; qui était « une sainte pour nous, une mère de la nation ». Ou bien ont-ils tous, après la guerre et les camps de concentration, agrémenté leurs souvenirs des icônes d’archives indispensables ? Le simple fait qu’une telle collection de documents ait existé est déjà intéressant, car Marc Trossen écrit que « Fischbacher, comme la grande majorité des déportés, parlait très rarement à sa famille, après son retour au pays, des horreurs qu’il avait vécues à Dachau.»
Les mémoires du prisonnier n° 29579 du camp de concentration constituent d’ailleurs la partie la plus brève de cet ouvrage, car, pour des raisons évidentes, il n’a pu rédiger son journal intime qu’après coup. La soif, la faim, le travail pénible, les maladies mortelles, les barbelés, les fils électriques, les brutalités, la torture, la menace permanente de la mort : voilà ce qu’a été la vie de Jemp Gillen pendant trois ans à Dachau. Mais peu à peu, ils ont fini par apprendre, même au camp de concentration, que les Américains étaient déjà là, et le 29 avril 1945, le moment était enfin venu : Dachau a été libéré et le prince Félix en personne se tenait dans le camp et a parlé aux Luxembourgeois, notent-ils.
Le livre de Marc Trossen sur Jemp Gillen et Dachau est avant tout – pardon – un livre illustré. On y trouve une quantité impressionnante de documents, de statistiques, de listes de noms et de détails, ainsi que des photos, dont les plus poignantes sont peut-être celles de la libération du camp : les SS abattus, les baraques qui sont toujours là, un train rempli de cadavres. Et les prisonniers qui ont survécu, qui se réjouissent et saluent de la main. Et là encore : on n’apprend pas grand-chose de Jemp Gillen, il écrit simplement que les gardes avaient été abattus sur la place et que les chefs s’étaient enfuis. Mais Marc Trossen cite de nombreux autres témoins – et là, il y a justement les photos !
Et ceux sur lesquels on voyait une pancarte indiquant « Typhus de quarantaine » – il y a eu des cas de typhus exanthématique au camp de concentration, ce qui a eu pour conséquence que les prisonniers ont dû rester plus longtemps dans le camp (même après la libération). Et comme si cela ne suffisait pas : les Luxembourgeois ne sont pas non plus rentrés directement chez eux, du moins pas vraiment chez eux, car ils ont passé quelques jours – à nouveau en quarantaine – à Mondorf, plus précisément dans le voisinage de l’hôtel où les gros bonnets nazis avaient trouvé refuge, un épisode déplorable. C’est là que l’on a l’impression d’une souffrance à la « Héros indésirables dans leur patrie ! », titre Marc Trossen, qui résume : « de nombreuses questions restent en suspens » et en pose lui-même quelques-unes. Mais en tant que lecteur, on a l’impression que tous ces combats ont été menés une nouvelle fois. Et cela inclut sans doute aussi la querelle entre les « Jeunes » et le gouvernement en exil des années 1940 (notamment avec Victor Bodson), tout cela étant aujourd’hui assez lointain. Mais bon ; pour les enfants et petits-enfants des « Jeunes », ce sont sans doute encore des sujets importants.
En résumé : le livre de Marc Trossen regorge d’informations, d’images et de recherches approfondies. Celui qui reste un peu dans l’ombre, c’est Jemp Gillen lui-même, bien que de très nombreuses photos et documents proviennent de ses archives. Après la guerre, il est devenu forgeron et est décédé en mai 1980 – encore jeune. Et ce n’est qu’aujourd’hui, 43 ans après sa mort, que ses documents sont publiés ; c’est dommage, car on aurait bien aimé en discuter avec lui.