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Institutions et démocratie 13 min de lecture

True Romance

Les trois premiers mois qui ont suivi l'entrée en fonction du nouveau gouvernement CSV-DP ont été passionnants et mouvementés. Pour eux comme pour l'ensemble du pays

Article paru dans Édition février 2024
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Xavier Bettel et Luc Frieden au Parlement à la mi-novembre © Photo : Sven Becker

Chers amis, alors que les châteaux sont en cendres et que les nuits raccourcissent peu à peu, tandis que les premières perce-neige pointent timidement le bout de leur nez dehors, le délai de 100 jours que Me-
et l’opposition accordent traditionnellement à un gouvernement nouvellement élu pour lui permettre de s’installer et de trouver ses marques. Lors de la réception du Nouvel An organisée pour la presse, le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, avait déjà prévenu les journalistes que ce délai n’avait aucune importance à ses yeux et qu’il ne le considérait pas comme une occasion de donner des interviews. Dans les relations interpersonnelles, les trois premiers mois sont considérés comme un baromètre de la suite des événements, un indicateur permettant de savoir si la relation tiendra sur le long terme ou non. Dans une étude psychologique représentative menée il y a quelques années, des chercheurs ont découvert que les couples qui finissent par se séparer après un certain temps sont déjà moins satisfaits dès la phase initiale et se disputent plus souvent.

Après les élections du 8 octobre, le formateur Luc Frieden avait élevé la coopération politique entre le CSV et le DP à un niveau spirituel et affectif en invoquant le « Geescht vu Senneng », les bonnes relations interpersonnelles et les points communs « naturels » points communs « naturels » entre son parti et celui de son prédécesseur, Xavier Bettel. Ce ne fut pas le coup de foudre, puisque Bettel et Claude Meisch s’étaient, en tant que députés, fortement engagés pour que des élections anticipées aient lieu en 2013 à la suite de l’affaire des services secrets. En formant ensuite une coalition avec le LSAP et les Verts, ils ont provisoirement anéanti le rêve de Luc Frieden de succéder à Jean-Claude Juncker au poste de Premier ministre.

En 2023, les Libéraux s’étaient lancés dans une campagne électorale musclée afin de maintenir la coalition tripartite. Ce n’est que lorsque, après les élections communales, il est apparu que les Verts allaient perdre du terrain et que l’alliance tripartite ne serait probablement plus sauvable que Xavier Bettel a peu à peu répondu aux avances de son adversaire du CSV. Non par amour ni en raison de points communs naturels, mais par opportunisme politique.

Lors des négociations de coalition, Frieden a ressenti l’esprit de Senningen bien plus fortement que Bettel, l’ancien « bâtisseur de ponts » et « Premier ministre du climat », qui devait d’abord trouver ses marques dans son nouveau rôle. Dès le début, il était clair que le DP ne jouerait pas un rôle actif dans ce domaine. La prédominance du CSV se reflète tant dans le contenu du programme gouvernemental que dans la répartition des rôles. Le « pater familias » a assuré à son clan le contrôle des finances, des communes, de la justice et de la police, de la fonction publique et du travail, de la santé et des affaires sociales, de l’agriculture et de l’environnement, ainsi que du sport, qui reste encore largement dominé par les hommes. Il a laissé au DP l’éducation des enfants et la famille, l’égalité des sexes et la diversité, la culture et la numérisation. Grâce à l’approche transversale de Frieden, qui consiste à répartir des domaines importants entre plusieurs ministères, le CSV conserve le contrôle même dans les ministères qui sont en réalité dirigés par le DP.

Confiance. Sur la scène internationale, c’est Luc Frieden qui mène la danse : il rencontre Scholz et Macron, pose aux côtés de Jens Stoltenberg, Ursula von der Leyen et Charles Michel, et qui, en embrassant Volodymyr Zelensky, promet un soutien sans réserve à l’Ukraine – tandis que le ministre des Affaires étrangères Bettel parcourt l’Asie et que la ministre de la Défense Yuriko Backes rénove les casernes du Herrenberg et se dispute avec la CGFP au sujet du système d’évaluation au sein de l’armée. Il y a un mois, l’ancien président de la Chambre de commerce s’est rendu, en tant que premier Premier ministre du CSV depuis Pierre Werner en 1972, au Forum économique mondial de Davos pour discuter avec les chefs de gouvernement des paradis fiscaux et convaincre les multinationales de de créer « rapidement des emplois bien rémunérés » au Luxembourg, pour lesquels le ministre de l’Économie du DP, Lex Delles, et le ministre du Travail du CSV, Georges Mischo, doivent imposer aux syndicats les conditions nécessaires en matière de droit commercial et de droit du travail. En s’adjugeant le ministère de l’Environnement, le CSV s’est assuré un portefeuille stratégique capable de contrecarrer les projets des ministres du DP en matière d’aménagement du territoire, d’industrie et de mobilité. Quant au ministre du Logement du DP, Claude Meisch, il devra s’occuper principalement du logement abordable, tandis que le CSV conservera le dernier mot en matière de logement, puisque son ministre de l’Intérieur supervise les plans d’urbanisme des communes et que son ministre des Finances décide des avantages fiscaux et des subventions.

Dans une relation fondée sur l’amour et la confiance mutuelle, cette répartition traditionnelle et inéquitable des rôles pourrait, dans certaines circonstances, fonctionner. Mais la coalition entre le CSV et le DP n’est pas – contrairement à ce qu’affirme la communication officielle du gouvernement – une relation amoureuse, ni un partenariat d’égal à égal. La répartition des sièges au Parlement est trop inégale pour cela, et leurs convictions sociopolitiques – leurs conceptions de l’amour, de la sexualité
, de la famille et du mode de vie – sont trop éloignées les unes des autres. Le CSV et le DP ont formé une alliance de convenance dans le but d’exercer le pouvoir. Les uns voulaient absolument revenir au pouvoir après dix ans d’opposition, les autres y rester à tout prix avant que les socialistes ne leur ravissent leur principal partenaire de coalition. L’esprit de paix et d’harmonie de Senningen a désormais cédé la place à la réalité.

Les premières fissures sont apparues au sein de la coalition. C’est notamment le cas de l’interdiction de la mendicité, qui repose certes sur une collaboration entre les élus du DP et du CSV, mais pas au niveau du gouvernement. Jusqu’à présent, les ministres du DP n’ont guère apprécié, lorsqu’ils ont été interrogés à ce sujet, la relation amoureuse entre la maire de la ville de Stater, Lydie Polfer (DP), et le ministre de l’Intérieur, Léon Gloden (CSV). La ministre de la Numérisation, Stéphanie Obertin, a éludé la question posée sur RTL Radio concernant sa position sur l’interdiction de la mendicité et la « loi et l’ordre » ; Xavier Bettel s’est emmêlé les pinceaux sur Radio 100,7 en tentant de justifier l’interdiction de mendicité, en vigueur principalement dans les zones piétonnes et les parcs, en affirmant que les mendiants « tapent aux vitres » lorsqu’il est arrêté au feu rouge en voiture, et qu’ils forceraient les personnes âgées à signer des documents en prétendant que c’est pour une bonne cause. Le ministre de la Culture du DP, Eric Thill, a même pris la défense du député de gauche Serge Tonnar et des artistes en général, lorsque le ministre de l’Intérieur du CSV les a accusés d’être en partie responsables du graffiti sur son mur et des pneus crevés sur le véhicule garé devant sa porte.

Les déclarations du Premier ministre n’ont pas contribué à apaiser le débat, extrêmement controversé au Parlement et dans les médias, et parfois mené de manière polémique, notamment par le gouvernement, entre la majorité et l’opposition, mais aussi entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Les tensions ne se sont quelque peu apaisées que lorsque la ministre de la Justice du CSV, Elisabeth Margue, a annoncé, lors d’une réunion à huis clos d’une commission parlementaire, qu’elle ne souhaitait pas interdire pénalement la mendicité à l’avenir, mais qu’elle laisserait aux communes la possibilité d’imposer des restrictions par le biais de règlements municipaux. Elle ne l’a pas déclaré publiquement, car cet aveu aurait pu l’exposer au reproche de contredire l’argumentation du ministre de l’Intérieur du CSV et du Conseil des échevins de la ville de DP-CSV, qui affirment encore aujourd’hui avec obstination que l’interdiction de la mendicité repose sur une base pénale.

Amitié – Lorsque, la semaine dernière, les médias ont rapporté l’accusation diffusée sur Instagram par une jeune candidate du DP, selon laquelle selon laquelle Claude Meisch aurait giflé en public une haute fonctionnaire du ministère de l’Éducation, avec laquelle il entretient une relation « amicale » à titre privé, le Premier ministre n’a pas apporté son soutien inconditionnel au ministre de l’Éducation et du Logement du DP. À l’issue d’un « entretien approfondi » avec M. Meisch, M. Frieden a fait savoir à RTL : « Le Premier ministre s’attend à ce que les faits soient établis en toute transparence par les autorités compétentes. » On ne peut en déduire une affirmation claire selon laquelle ces accusations seraient fausses. Et comme si Meisch ne le savait pas lui-même après dix ans d’expérience au gouvernement, Frieden a conclu son communiqué par cette phrase : « Par ailleurs, il souligne le principe selon lequel tous les membres du gouvernement doivent faire preuve, en toutes circonstances, d’un comportement exemplaire. »

Jusqu’à présent, le nouveau gouvernement n’a pas mis grand-chose en œuvre. Les principales mesures ont consisté en un ajustement timide du barème de l’impôt sur le revenu à l’inflation, à hauteur d’une tranche et demie d’indice (en plus des 2,5 tranches déjà décidées par le gouvernement précédent), ainsi qu’en les 17 mesures présentées il y a deux semaines – principalement des allègements fiscaux et des subventions destinés aux investisseurs et aux acheteurs potentiels de logements –, visant à relancer l’activité économique dans le secteur de la construction. La semaine dernière, Déi Lénk a qualifié ce paquet de « Niwwelkäerz » (mise en scène). Pour le député-maire d’Hesperange, Marc Lies (CSV), ces deux initiatives suffisent en revanche pour conclure que le nouveau gouvernement n’a pas pris un mauvais départ, comme il l’a expliqué mardi sur RTL Radio. Dans un jargon footballistique irréprochable, M. Lies a regretté que l’opposition n’ait pas accordé au gouvernement un délai de grâce de cent jours : « Ici, ils sont là dès le premier jour et ils se sont directement lancés dans la bataille. »

Bien sûr, le gouvernement est lui-même responsable de la polémique autour de l’interdiction de la mendicité. Léon Gloden n’aurait pas dû revenir sur la décision de son prédécesseur socialiste, Taina Bofferding, de ne pas approuver le règlement controversé de la ville de Luxembourg. Il aurait pu attendre que le tribunal administratif se prononce sur le recours formé par le Conseil des assermentés de la Ville. Mais Léon Gloden a manifestement voulu, dès son entrée en fonction, envoyer un signal politique – une marque de territoire qui a peut-être été perçue, à juste titre, comme une provocation par l’opposition.

En effet, le gouvernement CSV-DP n’a pas la tâche facile. Bon nombre de ses ministres sont nouveaux et inexpérimentés ; face à eux, sur les bancs de l’opposition, siègent d’anciens membres du gouvernement qui connaissent parfaitement les dossiers et disposent encore d’un solide réseau au sein de l’appareil d’État. Bien que le Premier ministre ait souligné, lors de son discours d’investiture, que le nouveau gouvernement n’annulerait pas les réformes de l’ancien, son orientation libérale de droite est en partie en contradiction avec celle, socio-libérale, de la coalition tripartite. L’approche du « trickle-down » (effet de ruissellement) prônée par Luc Frieden, qui consiste à renforcer l’économie par des allègements fiscaux afin que la collectivité puisse en bénéficier, a été qualifiée de naïve et jugée inadaptée au petit État luxembourgeois, dépendant de ses importations, non seulement par le LSAP, la Gauche et les Verts, mais aussi par le président du Conseil national des finances publiques, Romain Bausch, comme étant naïve et inadaptée au petit État luxembourgeois, qui dépend fortement des importations.

Hormis leur orientation « néolibérale », le CSV et le DP n’offrent toutefois guère, à ce jour, de cibles politiques concrètes. Le programme de coalition reste volontairement vague ; la réforme des retraites annoncée par la ministre des Affaires sociales du CSV
, Martine Deprez, ne devrait prendre forme qu’après une large consultation publique. Dans les domaines du logement et de l’agriculture également, le gouvernement souhaite d’abord écouter les revendications des acteurs « de terrain » avant de prendre des décisions. Cependant, comme la plupart des associations représentatives avaient déjà fait part en détail de leurs souhaits au formateur lors des négociations de coalition
et que le gouvernement en a pleinement connaissance, on peut supposer que la table ronde sur l’agriculture et la « Logementsreunioun » nationale ne servent qu’à simuler une participation citoyenne à des fins de communication.

Division. C’est justement dans le secteur agricole, traditionnellement si important pour le CSV et le DP, que se profile déjà la prochaine épreuve décisive. La Centrale des agriculteurs, qui (à l’instar des autres associations d’agriculteurs) n’avait pas pris part aux manifestations de ses homologues étrangers par solidarité avec sa nouvelle ministre du CSV, Martine Hansen, a critiqué vendredi, dans le « Letzebuerger Bauer », les jeunes agriculteurs et la jeunesse rurale pour s’être rendus à une manifestation à Schengen. L’un des points de rendez-vous des manifestants se trouvait « dans la cour d’un député du DP », rapporte le directeur de la Centrale agricole, Laurent Schüssler, dans son commentaire, et il se demande quelle serait la position de Martine Hansen à ce sujet. Il en conclut : « L’ambiance lors du prochain Conseil d’État CSV-DP pourrait toutefois être tendue. »

Au final, cette disparité dans les objectifs pourrait nuire davantage au DP qu’au grand parti populaire qu’est le CSV. Comme ce fut déjà le cas en 1999, lorsque les libéraux ont obtenu (en nombre de sièges) leur meilleur résultat électoral de l’après-guerre. Suite à l’harmonisation des régimes de retraite public et privé initiée par le CSV et le LSAP, le DP avait repris à son compte, pendant la campagne électorale, les revendications de la CGFP, s’attirant ainsi les faveurs des fonctionnaires. Lors des négociations de coalition qui ont suivi avec le CSV, la question des retraites n’a toutefois plus joué aucun rôle. Le DP a sacrifié, au nom de sa participation au gouvernement, sa promesse électorale de revenir sur la réforme des retraites. Les fonctionnaires et fonctionnaires lui ont fait payer le prix fort : en 2004, le DP a perdu cinq sièges et a dû retourner dans l’opposition.

En 2023, le DP a promis la suppression des tranches d’imposition. Non pas aux fonctionnaires, mais surtout aux parents isolés et à la communauté queer en pleine expansion, qui considère que la famille petite-bourgeoise et l’institutionnalisation de l’amour et des relations ne lui conviennent pas. Le DP promet l’individualisation de l’impôt sur le revenu depuis 2013 déjà, mais c’est en 2023 qu’il s’y est engagé avec force. Le CSV n’y était pas favorable, mais un compromis a été trouvé lors des négociations de coalition : d’ici 2026, le ministre des Finances du CSV, Gilles Roth, doit présenter un projet visant à mettre en œuvre l’imposition individuelle. La semaine dernière, lors du débat sur deux pétitions au Parlement, M. Roth a déjà laissé entrevoir la direction que cela prendrait. Selon le Tageblatt, il a affirmé que le simple fait de reclasser les personnes seules dans la classe d’imposition 2 ne ferait que créer de nouvelles injustices. En effet, les personnes ayant des enfants et les couples mariés ou en partenariat enregistré assument des responsabilités financières tout à fait différentes.