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Société 5 min de lecture

Carnaval et guerre

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition février 2024
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À peine les canons à blagues avaient-ils été mis en marche que des chars aux couleurs criardes défilèrent à travers les bastions de la gaieté, tandis que le feu d’artifice rapide d’une hilarité impitoyable crépitait. Tandis que le chancelier fédéral allemand caressait des obus et enfonçait sa bêche dans un sol qui, bien que cela manque de poésie, allait bientôt donner naissance à une usine de munitions.

Qui parmi nous, les âmes sensibles, aurait cru qu’il ou elle prononcerait à nouveau ces mots aussi lourds et archaïques ! N’étaient-ils pas complètement dépassés ? Nous pensions, un peu hâtivement, qu’ils semblaient tout à fait déplacés au troisième millénaire. Tout comme « Thyssen Krupp », tout comme « chars de transport de troupes », « chars de combat », « chars démineurs ». Tout comme les tranchées. Tout comme les rats dans les tranchées. Tout comme une ville assiégée, tout comme un hôpital de campagne. On connaissait tout cela grâce à la Guerre des Gaules et à « À l’Ouest, rien de nouveau », mais tout cela remonte déjà à un certain temps.

Mais il y a aussi quelque chose de profondément beau dans cet univers linguistique à la fois nouveau et ancestral. Par exemple, cette devise citée par Olaf Scholz : « Tous pour un et un pour tous ». Cela sonne d’une loyauté si touchante, à la manière des scouts, et Olaf Scholz parle ici de l’OTAN avec une telle candeur que des larmes coulent sur son visage ridé : on ne dira plus jamais du mal de l’OTAN. Et déjà, le président ukrainien qualifie le chancelier allemand de « leader », tandis que les industriels de l’armement se réjouissent de ce rôle de premier plan. Et le général à la retraite Roland Kather n’avait-il pas déjà, en octobre, vanté son plus grand plaisir, à savoir celui de se trouver dans un groupe d’armement allemand ? Il avait alors évoqué avec quel enthousiasme et quel dévouement, comme il le disait avec passion, les hommes et les femmes y travaillaient en trois équipes.

« Nous ne vivons pas en temps de paix ! », déclare encore le chancelier allemand, à l’intention de tous ceux qui n’ont toujours pas compris, comme ceux de ma génération par exemple, ces baby-boomers déconnectés de la réalité, qui n’ont jamais entendu siffler de l’obus aux oreilles – d’ailleurs, de quelle source littéraire ce terme est-il tiré ? Ceux qui ont la tête dans les nuages et les arcs-en-ciel et qui s’imaginaient autrefois que ce serait la guerre et que personne n’irait y participer. Mais ce n’était pas la guerre. Du moins pas là où ils se trouvaient. À cette bonne vieille époque, l’OTAN était le méchant, les États-Unis aussi bien sûr, tout le monde savait de quoi il retournait et le monde était en ordre. Et les « bons » et les « justes » étaient des pacifistes, sauf quand ils combattaient l’impérialisme dans la jungle, mais cela arrivait plutôt rarement, et personne ne les aurait pour autant relégués dans le fameux « coin de la droite », qui est déjà bien rempli.

« Ça a quand même été sympa ces cinquante dernières années », se disent-ils soudain en voyant ces politiciens écologistes qui rayonnent aux côtés de chars, ces journalistes dont la voix s’emballe dès qu’ils prononcent le mot « guerre », ces invités de talk-shows qui s’envoient mutuellement à Moscou pour qu’ils comprennent enfin ce qui se passe. Un homme politique de la CDU, ancien colonel, s’exclame même avec exaltation depuis son salon qu’il faut porter la guerre en Russie. Dans le royaume du Mal. Du Mal incarné. Celui qui vient tout juste d’assassiner un héros rayonnant, si bien que tous regardent désormais avec encore plus d’appréhension vers l’est, dans la noirceur de la nuit des loups polaires. Le héros mourant de leurs propres valeurs ne figure tout simplement pas dans leur champ de vision pour l’instant.

Sahra Wagenmagd appelle cela « l’ivresse de la guerre » ; il y a quelques instants encore, elle défilait aux côtés d’Alice Weidel à bord d’un char aux couleurs criardes, la poupée Poutine accrochée à son cou, à travers un bastion de la gaieté. D’autres préfèrent parler de « capacité de guerre », tandis que le terme « économie de guerre » est utilisé avec une certaine réticence ; il ne parvient tout simplement pas à s’imposer. En revanche, une citation, d’origine déjà un peu ancienne, est actuellement très populaire : elle conseille aux « volontaires de la paix » de commencer dès maintenant à se préparer à la guerre.

Et puis, après tous ces chars, ces obusiers et ces canons, après tous ces Léopards, ces Martens, ces drones, ces Blaireaux, ces Bison et ces Tauros, après tous ces lance-roquettes multiples et ces missiles antiaériens, elle entre elle aussi en scène. La bonne vieille bombe atomique à l’ancienne. Peut-être qu’elle y parviendra.