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Société 5 min de lecture

Les pionniers

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition novembre 2024
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Quand est-ce que tout a basculé ? Quand ce tournant s’est-il produit ? Quand est-ce qu’il a eu lieu ? Le changement climatique dans la politique et la société, et ses points de basculement ?

Quand de jeunes hommes ont été conduits, sous surveillance, dans un bâtiment où personne n’aurait semblé vouloir entrer de son plein gré, et que les responsables politiques de l’UE souriaient, satisfaits ? Comme s’ils venaient de réaliser quelque chose de grand. Le coup de maître. Le grand projet de société. Quand les responsables politiques de l’UE s’applaudissaient mutuellement pour leurs idées si géniales. Même s’il ne s’agissait que de broutilles pour l’instant, les petites sommes font aussi leur part. L’un d’entre eux avait déjà voulu fermer la Méditerranée, mais cela n’avait malheureusement pas fonctionné. Pour lui. Le moment n’était sans doute pas encore venu. Pour lui.

Quand Mme von der Leyen a invoqué l’esprit pionnier en matière de politique migratoire ? On s’en est débarrassés ! C’est ce qu’on dit aujourd’hui. La « normalité » est soudainement à l’ordre du jour, tout le monde ne veut plus qu’être « normal », la voix du peuple doit à nouveau se faire entendre, même si les experts sont très divisés sur la définition même du « peuple ». Mais peu importe, le vieil homme pâle et le jeune homme pâle viennent à nouveau donner leur avis et débiter leurs sornettes, pas seulement ces excentriques aux couleurs de l’arc-en-ciel ; enfin, les « normaux » – qui n’existent même pas – peuvent à nouveau être normaux, quelle joie !

Quand Meloni, douce comme du miel, les yeux bleus grands ouverts, entourée des principaux décideurs de l’UE, chantait les louanges de l’esprit européen ? Un esprit qui est en train de s’effondrer, et Jean Asselborn dit sûrement « Merde », mais malheureusement pas sur toutes les chaînes. Quand une cohorte de politiciens européens débordant d’autosatisfaction s’est avancée vers les caméras autour de Meloni, avec le chancelier allemand souriant intérieurement, le maladroit autrichien empressé à ses côtés, et l’omniprésent Orban ? C’est cool, comme ça se passe sans accroc ! Ah, c’est tellement facile, il suffit de le faire !

Lorsque les voix enjouées des animateurs et animatrices ont présenté aux téléspectateurs et téléspectatrices un « modèle », une « expérience », comme ils l’appelaient ? Un lieu que l’on appelle habituellement « prison ». Les habitants du village albanais où se déroule l’expérience l’appellent eux aussi « prison ». Au début, ils n’étaient pas enthousiastes, mais lorsqu’on leur a proposé de choisir entre nettoyer la prison et surveiller les personnes qui s’y trouvaient, ils ont alors vu les choses sous un jour plus positif.

Ça ne marche pas vraiment, c’est vrai, le progrès a toujours des ennemis. Mais quand on veut, on peut. En tout cas, le mantra « dissuader, expulser, renvoyer » continue d’être répété, et les décideurs de l’UE ne se laissent pas décourager. L’époque où l’on se creusait la tête pour savoir s’il fallait dire « réfugiés », « personnes en fuite », « exilés » ou plutôt « refugees » est révolue. On dit désormais « ceux-là ». « Ceux-ci ». « Les nombreux ». « Les bien trop nombreux ».

Et ça va si vite. Ça s’est produit si vite. Même si les signes avant-coureurs étaient là. À l’époque où Scholz caressait les armes dans une usine d’armement allemande. Oui, d’accord, des armes. Peut-être que ça ne marche pas quand on est gentil avec Poutine. À cause de son enfance et du traumatisme de l’OTAN. Mais ce regard extatique de Scholz en caressant les armes. Oui, d’accord, tout le monde ne peut pas venir. Mais pourquoi soudain ces lèvres pincées, et ces journalistes de la capitale allemande au regard soudainement acéré comme une lame ? Pourquoi cette agitation soudaine, ces élans sadiques ? En même temps, le flou et le mélange, les lignes rouge sang, elles deviennent de plus en plus floues. Les lignes brunes ne comptent plus. Pourquoi d’ailleurs, à quoi bon ces tabous gênants ?

Au Luxembourg, un artiste se voit retirer son droit de séjour : sa présence et son art n’apportent aucune valeur ajoutée, ils ne valent donc rien. On parle sans détours. Finie la fausse pudeur. Les députés conservateurs reprennent à leur compte le contenu et le ton de la droite, même s’ils s’opposent, pour la forme, à être associés à celle-ci. On tient encore à préserver les apparences. Pour l’instant. Mais un nouveau ton prévaut, le ton dominant, qui est désormais le ton à adopter. On veut aller à l’essentiel. La Nouvelle Objectivité. Les valeurs soi-disant « ennuyeuses » depuis si longtemps sont abandonnées à la hâte ; elles ne sont plus qu’un fardeau. Un héritage du passé. De la jeunesse de l’UE. C’était bien, bien sûr, mais les temps ont changé. Et les plus habiles ont changé avec eux.