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Scènes 7 min de lecture

Les différentes formes (de jeu) du déni

Avec *Les glaces*, Sophie Langevin met en scène un texte de l'auteure canadienne Rébecca Déraspe sur la scène de l'Escher Theater

Article paru dans Édition novembre 2024
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Les mythes sur les abus sont des stéréotypes qui surgissent dans l’esprit lorsqu’on aborde le sujet du viol. L’écrivaine Mithu Sanyal parle de « culture du viol ». En un clin d’œil, le récit est renversé : la victime aurait forcément provoqué la situation d’une manière ou d’une autre – parfois, la minijupe sert encore de bouc émissaire. Était-elle très maquillée et pourquoi se promenait-elle encore si tard dans la nuit ? On entend alors dire que les jeunes femmes, en particulier, auraient tendance à exagérer émotionnellement, ou qu’elles étaient tout de même « un peu » consentantes à l’acte sexuel violent.

Lorsque Noémie apprend que son fils Théo est accusé de viol, son passé refoulé refait soudainement surface. Cette agression la replonge dans son propre passé : elle aussi a été victime d’abus sexuels dans sa jeunesse, de la part de deux camarades de classe, Vincent et Sébastien. – Un viol qu’elle avait enfoui au plus profond d’elle-même. Le geste de son fils la pousse à affronter ce passé et à demander des comptes aux deux auteurs… Elle confronte ses deux amis d’enfance, qui l’avaient agressée 25 ans plus tôt sur les rives du fleuve Saint-Laurent.

La metteuse en scène francophone Sophie Langevin a adapté pour la scène le texte de l’auteure canadienne Rébecca Déraspe afin de susciter un débat. Quel est le degré de consentement requis ? Où se situe la limite entre consentement et abus ? Et comment briser les schémas de silence et de déni ?

« Les glaces a été récompensé en 2023 comme meilleur drame au Québec et brise les stéréotypes liés aux agressions sexuelles, tout en levant le voile sur les émotions qui poussent à s’enfermer dans un silence assourdissant, puis à le briser avec courage », peut-on lire dans le texte de présentation.

La métaphore de la glace fait référence à des souvenirs figés dans un corps vivant. Après avoir subi un viol, l’intérieur de la personne se « fige » littéralement et refoule le souvenir de ce qu’elle a subi afin de pouvoir continuer à vivre. Si cet état perdure souvent longtemps sans être brisé, c’est notamment en raison du silence de l’entourage familial, qui passe cela sous silence ou minimise les faits.

Le décor de l’Escher Theater (Peggy Wurth) est sobre, mais offre un cadre idéal : un échafaudage, des poteaux et un écran de projection laissent une grande place à l’imagination et, surtout, donnent au texte l’espace dont il a besoin.

Environ 25 ans plus tard, cette histoire enfouie refait surface dans le couple de Vincent ; la méfiance vient assombrir leur relation… et conduit à leur séparation.

Le père (Francesco Mormino), en peignoir et pantoufles, traîne les pieds sur la scène et accueille son fils à bras ouverts chez lui après la séparation. Son incapacité à parler de la raison de cette séparation reflète en même temps celle d’une génération plus âgée. Autour d’une bière en canette (le père lui en propose une après l’autre), ils s’accordent sur le même discours : « C’est la vie ! » Et le père ne soupçonne rien de mal de la part de son fils Vincent, élude la question et le disculpe d’emblée : « Aujourd’hui, ils exagèrent tous. »

Une jeune fille apparaît à l’écran grâce à une projection vidéo. Elle doit justifier la tenue qu’elle portait au moment du viol : un contre-interrogatoire empreint de méfiance, car chaque mot est pesé dans la balance par l’interrogatrice. Que s’est-il passé ? Ils l’avaient flattée et avaient ignoré ses tentatives pour les arrêter…

La sœur de Vincent (Renelde Pierlot) taquine son frère lorsqu’elle le surprend dans sa chambre d’enfant. Elle essaie de le convaincre de sortir. Elle aussi sera un jour confrontée à son silence, qui fait d’elle une complice.

Pour l’instant, il n’a pas envie de revoir ses amis d’enfance, qui ont intériorisé des préjugés racistes, comme celui selon lequel, à cause de l’immigration, le Québec serait devenu une ville infiltrée par des islamistes.

La lumière du bar, associée à la musique, emporte brièvement le public. Si ce sujet grave ne planait pas dans l’air, on aurait envie de sauter sur scène et de danser… Un bref moment d’insouciance. En revanche, la conversation entre les deux coupables, Vincent et Sébastien, est d’un niveau lamentable : des plaisanteries de garçons sur le féminisme qui ne mènent nulle part.

Le texte de Rébecca Déraspes n’en reste pas moins percutant dans l’ensemble, notamment parce qu’il met en lumière, à travers les personnages masculins, leur incapacité à assumer leurs actes. Le viol de Noémie est constamment minimisé. « On ne l’a pas forcée » ou « juste un peu »… : cela débouche sur une virilité bafouée et la tentative de lui faire croire qu’elle en avait en quelque sorte envie. Finalement, on assiste à un renversement des rôles entre agresseur et victime, suivi de l’inévitable « victim-blaming ».

Et lorsque les auteurs des faits se retrouvent enfin face à elle, Noémie, qui a autrefois été victime d’abus, fait preuve de grandeur en déclarant : « Je comprends que ce soit difficile pour vous », avant de réaliser aussitôt : « Vous êtes tout simplement trop petits pour reconnaître votre faute et demander pardon. »

La scène où la femme de Vincent s’interroge (et, malheureusement, interroge aussi sa fille) sur ce que sera leur avenir a un côté un peu trash. Elle pousse alors la poussette sur scène et tient un monologue devant la petite : « Un jour, tu auras tes règles, Clara… et tu apprendras à aimer. Mais c’est nul. Est-ce que tu resterais avec quelqu’un qui a déjà violé une fille ? » Une femme doit-elle vraiment confier ses inquiétudes à son nouveau-né ?

Le cercle vicieux que Déraspe illustre dans son texte et que Sophie Langevin transpose sur scène apparaît clairement : un viol marque un tournant brutal dans la vie de chaque femme. Dans la pièce, les personnages sont confrontés à eux-mêmes. Et leurs lecteurs et lectrices, ou plutôt le public, sont invités à briser le silence, à mettre fin à cette spirale et, dans le meilleur des cas, à se remettre en question.

C’est la persistance de certains comportements, leur répétition à travers les générations, qui est abordée dans cette pièce. Noémie a été violée, son fils a violé quelqu’un. Tous se réfugient dans le silence. Existe-t-il un moyen de briser ce cercle vicieux ?

Une chose apparaît clairement : chacun se tait, refoule, nie à sa manière. Mais cette mise en scène de près de deux heures se traîne sans relief, sans suspense ni idée originale. Les personnages entrent en scène, en sortent et récitent leur texte. À un moment donné, presque tous les participants se feront des reproches rétrospectifs et admettront dans une certaine mesure leur (co)responsabilité ; à la fin, on les encourage à porter plainte.

Briser le silence social qui entoure les cas d’abus est une noble cause. Aborder ce sujet sur scène est un pari audacieux. La mise en scène de Sophie Langevin aborde avec courage ce sujet, qui n’est pas non plus courant au théâtre. Ainsi, la soirée s’appuie sur le texte de Déraspes, mais laisse le spectateur quelque peu perplexe face à la forme prévisible et à l’approche clairement engagée.