Le dixième volet de cette série est consacré à une visite diplomatique de haut niveau, celle de Ras Tafari, futur empereur d’Éthiopie Haile Selassie. Lors de sa tournée européenne de 1924, il s’est également rendu au Luxembourg. Certes, Tafari n’a pas été surveillé par la police des étrangers et aucun dossier n’a été constitué à son sujet, mais de nombreux articles de presse témoignent de sa visite. Le récit suivant plonge Sylvannie Bito, une petite Algérienne de six ans, au cœur de la foule venue accueillir Ras Tafari :
Ras Tafari – Un prince régent au Luxembourg
Ras Tafari (1892-1975, Éthiopie) ;
Sylvannie Bito (*1918, Alger)
24 mai 1924. Tôt le matin déjà, ils s’étaient rendus à la gare, les bras chargés de friandises. Bien qu’il pleût, la place devant la gare était remplie de gens pleins d’espoir. Ils se tenaient debout un peu partout. Ils discutaient et riaient. La rue était décorée de drapeaux colorés, parmi lesquels des drapeaux luxembourgeois, que Sylvannie connaissait déjà, ainsi que des drapeaux verts, jaunes et rouges. Malgré la pluie, l’ambiance était colorée et festive. On avait dit à Sylvannie qu’un prince africain devait venir. Et elle était impatiente de voir enfin cet homme important. Mais l’excitation de Sylvannie ne dura pas longtemps. L’attente l’ennuyait. Maussade, elle marchait à côté de son oncle et de sa tante, tandis que ceux-ci essayaient de vendre leurs friandises.
Enfin, la foule se mit en mouvement, et un groupe de soldats défila devant eux. Ils jouaient une musique étrange avec des cuivres, que Sylvannie ne connaissait absolument pas. Puis, pendant un moment, il ne se passa plus rien. « Il est là ! Le Ras est là ! », entendit-elle la foule crier, et les gens autour d’elle se pressèrent. Son oncle la hissa sur ses épaules. De toute façon, on n’allait pas acheter de bonbons maintenant. Elle pouvait alors voir quelques hommes sortir de la gare. Certains étaient habillés comme elle avait déjà l’habitude de le voir chez elle : l’un était tout de blanc vêtu, les autres portaient des caftans noirs ou des costumes. « Le Blanc, c’est Ras Tafari, le prince d’Abyssinie », expliqua son oncle.
Une fois que les hommes furent montés dans leurs voitures et eurent pris la route, l’oncle et la tante continuèrent à essayer de vendre des confiseries, puis la petite famille se dirigea, avec la foule, vers le bâtiment du Cercle. Tandis que les deux adultes continuaient à proposer leurs marchandises sous la pluie, Sylvannie devait encore attendre ; elle sautillait donc sur place pour essayer d’apercevoir quelque chose, mais en vain. Enfin, son oncle la remit sur ses épaules et elle put alors apercevoir des policiers à cheval. Elle avait toujours beaucoup aimé les chevaux. Puis le petit homme au caftan blanc apparut sur le balcon. Les gens autour d’elle l’acclamaient, applaudissaient et lui faisaient signe. Sylvannie, gagnée par leur euphorie, fit signe à son tour et il lui sembla alors que le petit homme barbu lui avait rendu son salut avant de quitter le balcon.
Le trio tenta alors de se frayer un chemin parmi la foule pour apercevoir une dernière fois le prince africain. Mais Sylvannie était déjà fatiguée et avançait trop lentement, car lorsqu’ils arrivèrent au monument commémoratif, le prince était déjà parti. « Il est reparti en Belgique », lui dit son oncle en voyant à quel point elle était déçue. Sous la pluie, lui et sa femme vendirent encore quelques friandises et Sylvannie reçut elle aussi un bonbon. Elle n’oublierait jamais la visite de Ras Tafari, et on lui dit que pour le Luxembourg aussi, ce jour avait été chargé d’histoire.
Relations avec l’Éthiopie
Ras Tafari, alors régent sous l’impératrice Zweditu Ire, entreprit en 1924, un an après l’adhésion de l’Éthiopie à la Société des Nations, un voyage en Europe dans l’espoir d’obtenir un accès à la mer. Ce voyage l’a conduit, lui et sa suite, en France, en Belgique, en Italie et dans de nombreux autres pays. Presque partout, il fut accueilli par des foules et divers représentants d’États¹. La grande-duchesse Charlotte l’avait également invité au Luxembourg. Un invité tel que Ras Tafari était une rareté, ce qui fit de sa visite un événement majeur².
Tafari est arrivé à midi à la gare, où le prince Félix et plusieurs militaires l’ont accueilli. Il s’est ensuite rendu à des réceptions au cours desquelles lui ont été présentées diverses personnalités luxembourgeoises de haut rang. Au Cercle, Gaston Diederich (1884-1946), maire de Luxembourg, a notamment prononcé un discours. Il a comparé Tafari aux Rois mages et a salué ses efforts en faveur du progrès de la civilisation. Il souligna à quel point le Luxembourg était fier de l’accueillir et que cela offrait une bonne occasion de nouer des relations économiques communes ; l’« industrie métallurgique performante », en particulier, pourrait « trouver de nouvelles possibilités d’expansion »³. Le maire a ensuite conduit Tafari sur le balcon, où il a été chaleureusement accueilli par la foule qui attendait à l’extérieur. Avant son départ, le Ras a encore visité la Gelle Frau en compagnie du prince Félix, où les deux princes ont de nouveau été accueillis par une foule nombreuse. La grande-duchesse n’était pas présente lors de la cérémonie, car elle avait accouché trois jours auparavant.
Le vif intérêt manifesté par la population allait de pair avec une couverture médiatique intense qui accompagnait le Ras tout au long de son voyage en Europe. Dans son calendrier détachable, Batty Weber le comparait également aux Rois mages et s’émerveillait de l’indépendance de l’Éthiopie dans un contexte marqué par le colonialisme. Le pays était « […] une perle ethnographique, un précieux témoin des siècles passés »⁴, écrivait-il, révélant ainsi non seulement son admiration, mais aussi une vision téléologique et raciste de l’histoire⁵.
Lorsque Ras Tafari revint à Addis-Abeba en septembre, il n’avait certes pas réussi à négocier un accès à la mer, mais son voyage fut un succès médiatique, car il était désormais considéré en Europe comme le seul représentant de son pays⁶. Même après sa visite, les journaux luxembourgeois continuèrent à parler de lui, notamment à l’occasion de son couronnement en tant qu’empereur Haile Selassie en 1930 ou pendant la guerre d’Abyssinie (1935-1936). Ce dernier joua un rôle important, notamment parmi les Italiens et Italiennes de Luxembourg, car c’est également le long de cette ligne de démarcation que les fronts entre fascistes et antifascistes italiens se durcirent. Alors que les représentants de l’Église célébraient des messes et collectaient des dons pour la guerre, et que certains Italiens vivant au Luxembourg s’engageaient volontairement dans l’armée, les antifascistes s’opposaient à cette guerre coloniale⁷.
Sylvannie Bito, son oncle David Barokhel (né en 1894 à Oran, décédé en 1929) et sa tante Marie Amouzegh (née en 1896 à Oran) se trouvaient eux aussi au Luxembourg en 1924. Barokhel et son épouse avaient émigré en 1923 pour s’établir comme confiseurs. Or, Barokhel avait déjà séjourné en France auparavant et avait eu à plusieurs reprises des démêlés avec la police, non seulement en raison de ventes parfois illégales, mais aussi parce qu’il avait déserté un régiment colonial français pendant la Première Guerre mondiale. La police des étrangers luxembourgeoise le considérait comme suspect, principalement parce qu’il ne parvenait pas à gagner suffisamment sa vie grâce à ses commerces. Sa nièce, Sylvannie Bito, fut envoyée en 1924 par son père, qui résidait à Paris, pour les rejoindre au Luxembourg. David Barokhel et sa femme sont ensuite retournés en Algérie, où il est décédé en 1929, à l’âge de 35 ans. On ignore malheureusement si Sylvannie est également retournée en Algérie ou si elle a rejoint son père à Paris.
Non seulement les migrant·e·s non européen·ne·s méconnu·e·s, comme Sylvannie Bito, mais aussi la présence de figures emblématiques telles que Ras Tafari sont souvent reléguées aux oubliettes dans l’historiographie luxembourgeoise⁸. Or, dans une histoire des interdépendances, « […] la participation de l’“étranger” à sa “propre” histoire […] »⁹ est déterminante ; il est donc important de se souvenir de ces migrant·e·s et de ces événements.
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1 Ma vie et les progrès de l’Éthiopie, 1892-1937 : l’autobiographie. Londres, New York : Oxford University Press
2 May, Guy (2001) : Visite éclair du Ras Taffari. Dans : Ons Stad 68, 22–24
3 La visite au Luxembourg du prince régent d’Éthiopie, Ras Taffari. Dans :
Escher Tageblatt, 25 mai 1924, p. 3
4 Calendrier à effeuiller de Batty Weber, 24 mai 1924, ANLux BW-AK-012-2666
5 Sur les formes de racisme que d’autres sociétés considèrent comme des étapes historiques préalables à l’histoire européenne : Hund, Wulf D. (2006) : Negative Vergesellschaftung. Dimensionen der Rassismusanalyse. Münster : Westfälisches Dampfboot, 56
6 Monin, Boris (2013) : La visite de Rās Tafari en Europe (1924) entre espoirs d’indépendance et réalités coloniales. Dans : ethio 28 (1), 383–389
7 Gallo, Benito (1985) : La communauté italienne entre fascisme et antifascisme. Dans : Michel Pauly (éd.) : Lëtzebuerg de Lëtzebuerger. Le Luxembourg face à l’immigration. Luxembourg : Guy Binsfeld, 65–77
8 Otele, Olivette (2022) : African Europeans. Une histoire méconnue. Première édition. New York : Basic Books, p. 158
9 Randeria, Shalini ; Römhild, Regina (2013) : Introduction. L’Europe postcoloniale : généalogies entrecroisées du présent. Dans : Sebastian Conrad, Shalini Randeria et Regina Römhild (dir.) : Au-delà de l’eurocentrisme. Perspectives postcoloniales en sciences historiques et culturelles. Francfort-sur-le-Main, New York : Campus, 9–31
1 Selassié, Haïlé (1984) :