Mince. J’espère que ce n’est pas encore le héros qui se cache là-dessous. Sous les violettes. Celles qu’une artiste de mes amies aime tant poster ; peut-être qu’elle posterait simplement des violettes, sans rien d’autre. Sans aucun mort là-dessous.
Mais non. Le voilà de nouveau, cet éternel défunt reposant dans la terre. L’éternel héros, dans la verdure éternelle. Un photomontage mêlant vert et pâle, cette pâleur n’étant même pas celle de la mort, rien d’effrayant dans la représentation de celui qui sommeille paisiblement. Un beau défunt. Une mort esthétique. Le poète et sous-officier ukrainien Maksym Oleksandrovych Kryvtsov, mort près de Kharkiv début janvier 2024, à l’âge de 34 ans. « Mes bras, arrachés / bourgeonnent au printemps de violettes… ah, si seulement c’était déjà le printemps / pour enfin / s’épanouir / en violette ». Poèmes depuis la meurtrière, tel est le titre du recueil qui s’est immédiatement vendu comme des petits pains après sa mort ; le poète défunt jouit déjà d’un statut culte. Une mort héroïque ? Le poète défunt, auteur de ces vers si vivants, se serait-il lui-même qualifié de héros, à l’instar de cette artiste enthousiasmée par sa poésie et son engagement pour l’Ukraine ?
Assez de kitsch. Assez de ce kitsch des violettes de la mort héroïque ! Mais là, je n’en suis plus si sûr. Ce collage est d’une poésie délicate, un hommage à la douce sauvagerie de cette poésie. Et le fait qu’il soit parti volontairement à la guerre pour défendre ce qui est plus grand que lui, comment puis-je, avec mes particules d’ego, pour la liberté et, hum, la patrie, terme embarrassant, disons plutôt « pays d’origine », qui vont de soi parce qu’ils sont tout simplement toujours là, encore, encore, comme cela murmure et me crie autour de moi, comment pourrais-je dire quoi que ce soit à ce sujet ? Je vis loin du front. Encore, encore, comme cela murmure et me crie autour de moi.
Plus grand que lui-même ? La patrie, les valeurs, la liberté… plus grand que la vie ? La vie elle-même ? Sa propre vie, quoi d’autre ? Mieux vaut être un lâche vivant qu’une héroïne morte, n’a-t-on pas toujours été ma devise ? Je comprends parfaitement Henry Miller, qui préférait se prélasser au soleil sur les îles grecques plutôt que de combattre les nazis. Je comprends parfaitement les hommes ukrainiens qui se frayent un chemin à travers les forêts enneigées pour fuir le front, ou, mieux encore, qui montent dans un avion. Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’un lâche ? Que peut-on faire face à la mort, si ce n’est s’enfuir ? Aussi longtemps, aussi loin que possible.
Ma génération, les enfants de l’après-guerre et les baby-boomers issus de pays qui se sont affublés de l’étiquette « Occident », ces gens efféminés, gâtés, réconciliés, qui s’imaginaient que c’était la guerre et que tout le monde la ferait l’école buissonnière. Alors elle n’existerait même pas. Faire l’amour plutôt que la guerre, alors nous l’aurions fait disparaître par l’amour.
Ma dégénérescence, pensais-je, souffrait d’une allergie aux héros : « héros », c’était hors de question, « héros », ça ne marchait pas du tout. Les héros étaient des fossiles de monuments ; un héros – pas besoin de préciser le genre – était avant tout mort. La niche féminine proposait l’offre peu attrayante d’une héroïne du quotidien : des épreuves plutôt qu’un monument. Les héros de ma génération étaient des anti-héros. Certes, la plupart étaient morts eux aussi. Ils s’appelaient Hendrix, Joplin, Morrison et Kerouac, mais au moins, ils n’étaient pas morts pour une cause. Ni pour Dieu, ni pour la patrie. Ni pour la liberté. Juste pour le plaisir.
Devant ces guerriers sculptés dans la pierre tombale, je me sentais aussi dépaysé que face à des dinosaures ; ils étaient si lointains, tout cela était si lointain, cela ne reviendrait jamais ; les récits de guerre de nos parents provenaient d’une époque perdue de l’humanité, qui avait depuis lors fait un bond quantique, connu un essor évolutif, du moins l’humanité d’ici, celle qui nous entoure, qui parle des langues que nous comprenons à peu près, qui fonctionne comme nous. Dans ces langues, il n’y a plus de héros. Ils sont restés sur des champs de bataille qui n’existent plus non plus et ne ressusciteront jamais. Nous n’avons plus besoin d’eux. N’est-ce pas ?
D’où viennent-ils donc ? Ils surgissent des tranchées de la mémoire, on les voit dans les galeries photos de Kiev, dans les publications en provenance de Gaza, on les appelle « martyrs » ; ce mot, exhumé des tombes du refoulement collectif, brille dans les yeux des politiciens et politiciennes, pour qui les monstres verbaux blindés sortent désormais si facilement de la bouche. Au point que l’on en vienne à l’imposer de manière tout à fait héroïque.