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Scènes 9 min de lecture

Quand l’identité relève de l’arbitraire

Avec « E kuerze Monolog iwwer eng laang Zäit », Liss Scholtes met en scène un monologue satirique de Guy Helminger sur la scène du Kasemattentheater. Une réplique satirique

Article paru dans Édition avril 2025
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Une chose devrait être claire après la pièce : impossible de supporter le petit monde (théâtral) luxembourgeois à jeun ! Je débouche donc une bouteille de crémant, je m’assois à mon bureau à une heure tardive et je trinque imaginairement avec Guy…

En tant que Lettone conservatrice aux origines nobles, mes pensées s’égarent un instant et je rêve de ce que ce serait de mener ma vie d’écrivaine sans le sou, en marge de la prospérité luxembourgeoise, imaginant avec fantaisie et couleur mon existence marginale. Mais comme j’ai tourné le dos à toutes les religions pouvant être interprétées et pratiquées de manière fondamentaliste, et que je n’adore plus que Ganesha, le dieu éléphant à quatre bras, je suis profondément détendue, totalement zen.

« Toute identité est un mensonge », peut-on lire sur le dépliant consacré à la pièce de Guy Helminger, sorte de notice d’accompagnement qui met en garde contre les effets secondaires et aide les « critiques » à se mettre dans le bain. Ces dépliants fournissent, à titre préventif et par petites doses, une interprétation accompagnée de superlatifs tout prêts, de sorte que les critiques n’aient pas besoin de consulter ChatGPT et n’aient plus qu’à assembler les éléments…

Sur le prospectus, une flèche pointe vers le visage de Guy Helminger : « Guy du Minett, un vrai râleur ». En tant qu’habitant du Minett, Guy parle d’ailleurs « sans détours », c’est-à-dire qu’il dit sans détour ce dont il discute habituellement avec ses amis.

Le public est prévenu d’emblée : il s’agit d’une satire. Et comme chacun sait, la satire a tous les droits. Mais attention : qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui relève de l’auto-fiction ? Quelle part du véritable Helminger se cache dans cette pièce ? Ne faudrait-il pas faire la distinction entre l’auteur et son œuvre… ?

Moins somptueux sur le plan scénique et moins excentrique que l’« Électre » de Filip Markiewicz, le monologue de Helminger évoque lui aussi un monde en feu ; à la différence près que, chez lui, tout le mal de ce monde réside dans l’identité… avec des piques à l’encontre de Luc Frieden, qualifié de malfrat du secteur financier : « sur le plan éthique et moral, il est le pire ». Tel est le consensus au sein du milieu culturel de gauche et au-delà. Mais si les Bleus et les libéraux sont en général les « méchants », est-ce que moi, en tant que Lettone conservatrice et royaliste, je ne me retrouve pas aussi dans le camp de la droite ?

La scène du Kasemattentheater est une fois de plus sens dessus dessous. Sous un échafaudage, un coin délabré : un matelas, des bouteilles de vin blanc à bouchon à vis achetées chez Cactus, des livres écrits à la main… Le décor (Soojin Oh) dégage une impression de chaos et de bohème : c’est ici que vit un artiste en situation précaire !

Philippe Thelen incarne l’écrivain grincheux qui se promène sous la scène sur une palette roulante et râle à l’adresse du public : « Je ne sais même pas pourquoi vous êtes là – et je m’en fous complètement ! »

Dans le monologue de Guy Helminger, le narrateur à la première personne se plaint d’avoir désormais 60 ans et de ne plus supporter d’écrire des livres ; alors qu’il mène sa vie dans une chambre située sous le Kasemattenthea-
… Il se lance soudain, avec colère, dans ses tirades sur l’identité.

Ses références répétées à son ami, le « dramaturge » Marc Limpach, « un type bien », laissent perplexe : n’était-ce pas lui qui, il y a des années, avait coupé l’herbe sous le pied du directeur artistique et s’était hissé sans ménagement à la tête de l’institution ? Ce changement de pouvoir s’est opéré sans que de la fumée blanche ne s’élève du Kasemattentheater.

Or, le directeur est un fonctionnaire qui tire les ficelles chez les sociaux-démocrates (voir son portrait dans d’Land du 15 décembre 2023), que l’on surnomme « le vampire » au sein de son administration en raison de son air suffisant et de son teint blafard. (Ce qui me glace d’envie, je suis après tout de sang noble !) Le nouveau meilleur ami de Helmingers : un « type bien, qui sait au moins lire ». Il lui aurait dit qu’il aimerait avoir un public différent chaque soir – une représentation réservée aux femmes, aux hommes, aux banquiers, à ceux qui veulent un monde meilleur… Car de nos jours, on n’a plus le droit de rien dire – sans que quelqu’un ne se sente offensé dans son identité. En effet ! En tant que Lettone de sang royal, je me sens déjà offensée de ne pas avoir été mentionnée.

Avec le recul, je m’interroge sur le conseil que son père lui avait autrefois martelé sans relâche : « Ne te contente pas d’enfiler un costume, ça ne suffit pas, mon garçon. » Cette phrase donne le rythme de la pièce et en est sans doute devenue, d’une certaine manière, le leitmotiv. Est-ce là l’explication du passé indomptable de Guy Helminger, qui, loin des sentiers battus, a emprunté de nombreux chemins de traverse, de la Patagonie au Népal ?

Son père aurait été ouvrier sidérurgiste et aurait beaucoup bu – sans doute la seule chose qu’il ait léguée à son fils, comme on l’apprend au Kasemattentheater. Une projection vidéo met en scène ce logement précaire, mais les effets vidéo restent rares et n’ont ici aucune signification profonde identifiable.

Sur les rampes de la scène, Jil Devresse et Brigitte Urhausen se renvoient métaphoriquement la balle, incarnent des versions plus jeunes de Guy Helminger et font revivre sa jeunesse débridée. Vêtues de chemises à carreaux, elles se déchaînent en punks au son de « No Future » et évoquent un amour de jeunesse : une belle femme qui l’aurait quitté. On se demande quelle était son identité. « Tu as toujours su que l’identité, c’est de l’arbitraire ! »

La division du décor en deux niveaux (Soojin Oh) – le haut (où l’on parle de Helminger) et le bas, son monde souterrain de pensées – prend tout son sens. Sous la structure scénique, Philippe Thelen, en sirotant du vin blanc, s’en prend au monde entier. Dès le début, il brise le quatrième mur, implique le public, l’insulte.

Les nombreuses scènes bien pensées (Liss Scholtes, pleines d’imagination) aboutissent sans cesse à la même conclusion : l’identité n’est que « du blabla ». Il faut bien en rire !

Il est tout simplement impensable de faire des blagues lors des funérailles d’un enfant… Des souvenirs douloureux : « Ils ont ouvert le cœur du petit. » Au moment où il est mort, il aurait encore ouvert grand les yeux. Helminger avait déjà intégré cette expérience autobiographique dans son roman *Morgen war schon* (2007). Un tel événement marque un tournant. Le vide après le drame : sa compagne de l’époque, Martine, s’est effondrée, encore et encore. Un moment fort !

Puis, de nouveau, des diatribes sur l’identité : « Quelle connerie ! » Et voilà qu’il lâche cette phrase : « La pensée identitaire, c’est du totalitarisme – ce ne sont que des fascistes ! » Identité et identitaire, il n’y a en fait aucune différence. Je me demande comment il en arrive à cette (fausse) conclusion.

En revanche, il est courageux de poser la question suivante : pourquoi refuser le droit de vote aux étrangers vivant au Luxembourg, qui contribuent à la prospérité du pays ? Bravo ! Moi aussi, en tant que Lettone royaliste et conservatrice, j’aimerais voter pour la monarchie. Trinquons à cela avec une gorgée de crémant ! Seulement, un référendum stupide ne s’annule pas si facilement… D’ailleurs, la prochaine fois, ils devraient aussi poser la question de savoir si le drapeau doit comporter ou non un lion rouge. Pour ma part, je serais pour un éléphant rouge !

Après bien des déboires, Martine le quitta, et il partit s’installer dans une autre ville. Au théâtre Kasematten, son ex, Thelen, lui verse du vin sur la tête et le laisse là, tel un caniche trempé. « Les femmes ! », peut-on lire dans le texte de Helminger, ah, ces mecs, soupir !

Lorsque, sur les notes de Reinhard Mey, on prend la défense du pacifisme et que les deux comédiennes évoquent des scènes de guerre macabres : « Vous ne les corromprez pas par la haine – non, je ne vous donnerai pas mes fils ! » et répètent en chœur : « Nous n’avons que cette seule vie », c’est une scène assez pathétique qui touche le spectateur. J’adore Reinhard Mey depuis mon enfance, surtout son « Navire des fous » : « Le timonier ment, le capitaine est ivre (…) L’équipage n’est qu’une bande de scélérats parjures, le radiotélégraphiste trop lâche pour envoyer un SOS. »

Une autre pensée me vient alors à l’esprit : aujourd’hui, tout serait religion. En tant que Lettone royaliste et conservatrice, je me creuse la tête, au troisième verre, pour comprendre ce qu’il y a de si dangereux dans la religion. En revanche, le mantra de Helmingers, qui consiste à boire davantage, me semble sympathique. Après tout, il s’agit d’une nation d’alcooliques. Et quand on boit ensemble, presque tous les différends s’apaisent.

Je lève à nouveau mon verre à Guy Helminger. À la paix – je pense que nous pouvons tous les deux nous mettre d’accord là-dessus. Même si nous pensons probablement chacun à une paix différente. Bien que personne ne puisse vraiment apprécier le Premier ministre : « Pace – sans Luc, alors ! »

Un autre point sensible qui refait surface ce soir-là est la confusion récurrente entre les frères Helminger. Des cas réels sont d’ailleurs cités. – Signe d’un manque de considération de la part du monde littéraire ? En tout cas, ce n’est pas nouveau.

Attendez, celui qui portait le chapeau, c’était l’autre Helminger ! Comment ça ? Cher Monsieur le ministre de la Culture, je vous prie de ne pas lire ceci, sinon vous risqueriez, comme une centaine d’autres avant vous, de mettre les pieds dans le plat et de confondre les frères Helminger.

Lorsque l’écrivain s’allonge solennellement sur son lit de mort et hallucine sur ses propres funérailles, c’est hilarant. Thelen incarne le littérateur défunt, allongé sur les livres de Guy Helminger, une bouteille de vin à la main. Ses dernières volontés : en aucun cas un curé ne doit prendre la parole lors de ses funérailles ! Même Pim Knaff, conseiller culturel d’Esch, et Georges Mischo font leur apparition et débitent n’importe quoi : une tentative réussie de mourir sous les feux de la rampe, incompris jusqu’à la mort.