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Scènes 4 min de lecture

C’est la malédiction du temps qui fait que des fous guident des aveugles

Théâtre

Article paru dans Édition juin 2025
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« Respire, papa ! », tente Karin Lind (la merveilleuse Sylvana Krappatsch, oscillant entre force, colère et peur) de rassurer son père au téléphone. Lui (André Jung) est hospitalisé après un malaise, relié à des appareils qui le maintiennent en vie. « Papa, tu pleures ? … Allez, on est forts ! », l’encourage-t-elle. Pourtant, personne n’est fort dans cette situation : le père, le célèbre metteur en scène Thomas Lind, est à l’article de la mort ; la fille, elle-même metteuse en scène et écrivaine, doit mener à bien la mise en scène du Roi Lear de Shakespeare, que son père avait commencée. Le doute et une histoire familiale non résolue, marquée par la violence et les abus, la tourmentent. « Je veux hériter de plus que des dettes et quelques traumatismes », crie-t-elle à sa sœur absente, alors que leur père tente une fois de plus de brader le patrimoine familial au téléphone.

Ce cadre narratif, écrit par le metteur en scène Falk Richter pour sa « réécriture » de la pièce shakespearienne Le Roi Lear (1606) au Schauspiel Stuttgart, lui permet de dépoussiérer radicalement le sujet sous la forme d’une pièce dans la pièce et d’établir d’innombrables références à des questions d’actualité : Que héritons-nous de nos parents, par exemple ? Une planète en ruines ? Que doivent les enfants à leurs pères lorsqu’ils se retrouvent au premier rang et doivent prendre des décisions ? Faut-il une cour fastueuse d’une centaine d’hommes, ou la moitié, voire le quart, suffirait-il ? En cette année de succession au trône au Luxembourg, ces questions résonnent tout particulièrement dans le texte de Shakespeare.

Le roi Lear est vieux et fatigué, et souhaite transmettre son royaume à ses enfants. Mais avant de diviser son royaume et d’abdiquer, il souhaite savoir de ses trois filles, Goneril (Katharina Hauter), Regan (Josephine Köhler) et Cordelia (Mina Pecik), à quel point elles l’aiment et laquelle d’entre elles l’aime le plus. Alors que les deux aînées se surpassent dans leurs louanges, Cordelia répond : « rien » – elle veut aimer son père comme il se doit, ni plus, ni moins. Lear, indigné, renvoie sa fille et la marie en France, avant que ses deux autres filles ne le rejettent et ne le chassent, nu, du château dans une nuit de tempête. Là, vêtu des lambeaux de sa chemise de nuit, il vit une expérience existentielle – voire une purification.

Au début, Lear, tout de blanc vêtu, se tient au pied d’un monument noir à son effigie, entouré de drapeaux noirs sous la lueur des néons. C’est un roi puissant, à l’apogée de sa puissance. À la fin, il n’est plus qu’un être misérable, vêtu de haillons, atteint de démence, faible et appauvri. André Jung, sans aucun doute le meilleur comédien luxembourgeois vivant, parvient à donner à son Lear la profondeur qui rend sa souffrance palpable et sa désorientation humaine. Il interprète ce rôle de folie pour la deuxième fois, douze ans après que Johann Simons l’ait mis en scène aux Kammerspiele de Munich dans le rôle du paysan (avec de vrais cochons sur scène – la pièce avait alors été présentée en tant que spectacle invité
au Grand Théâtre). Le décor tournant de Wolfgang Menardi se déconstruit scène après scène en ses différents éléments, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une scène nue, jonchée de crânes en plastique noirs.

Entre-temps, nous assistons à des tromperies et des trahisons, à des histoires de famille et à des conflits successoraux, à des jeux de bouffons et à beaucoup d’humour (Karin Lind organise par exemple un casting avec les humoristes les plus en vogue pour trouver le bouffon idéal). La version de Falk Richter est parfois scandaleuse (les thèmes de la génération Z comme la « liste des renoncements » ou la « lecture féministe » d’un texte vieux de 400 textes vieux de 400 ans, dans lesquels aucune mère n’apparaît), esthétiquement audacieuse (avec de la musique de Depeche Mode, Bob Dylan et les Doors ; la tempête déchaînée de vent et de feuilles) et toujours hautement politique : les aveugles qui guident les fous (applaudissements spontanés du public, en référence à Trump et aux États-Unis) ou la phrase finale qu’il met dans la bouche d’Edgar, selon laquelle après la guerre civile, ce grand carnage où tout le monde meurt, un nouveau monde verra le jour, dans lequel « une honnêteté vécue de manière radicale » devra régner.

Lear de William Shakespeare, adapté, réécrit et mis en scène par Falk Richter au Schauspiel Stuttgart ; décors : Wolfgang Menardi ; costumes : Zana Bosnjak ; dramaturgie : Benjamin Große ; avec : André Jung, Sylvana Krappatsch, Rainer Galke, Felix Strobel, David Müller, Michael Stiller, Karl Leven Schroeder, Katharina Hauter, Josephine Köhler, Mina Pecik, Marietta Meguid et des comédiens ; dernières représentations de la saison : le 29 juin et le 9 juillet ; www.schauspiel-stuttgart.de